Le Nœud de Sorbier
Lire le chapitre 34: The World Rewoven
La lumière était douce, tamisée par les vitres teintées du pub, et l'odeur de bière et de cire d'abeille lui fit monter les larmes aux yeux avant même qu'elle n'ouvre les paupières. Maeve était allongée sur le banc de bois près de la cheminée éteinte, une couverture de laine grossière remontée jusqu'au menton. Quelqu'un avait pris soin d'elle.
Elle bougea les doigts. Ses mains répondaient. Ses jambes aussi. Le poids de la nuit de cendres s'était dissipé, remplacé par une légèreté étrange, comme si une ancre s'était détachée de sa poitrine. Le contrat était rompu. Elle le sentait dans chaque respiration, chaque battement de cœur, chaque pensée claire qui n'était plus asservie à un autre monde.
Puis elle se souvint de Declan.
Elle se redressa d'un coup, la tête qui tournait. Le pub était méconnaissable. Les tables étaient les mêmes, le comptoir de chêne aussi, mais des photographies encadrées ornaient les murs, des plantes vertes pendaient des poutres, et une machine à café moderne trônait derrière le zinc. L'horloge au-dessus de la porte indiquait une date qu'elle mit trois secondes à déchiffrer.
Trois ans. Encore trois ans. Six ans au total depuis qu'elle avait traversé la dernière fois.
Non. Elle secoua la tête. Ce n'était pas possible. Elle avait marché dans le cercle de cendres, elle avait refusé d'offrir son souvenir, elle avait brisé le contrat. Le temps ne pouvait pas avoir dévoré trois autres années.
Une femme entra par la porte de la cuisine, un plateau de verres dans les mains. Elle avait environ trente ans, des cheveux roux tirés en queue-de-cheval, et un ventre rond sous son tablier noir. Elle s'arrêta net en voyant Maeve assise.
« Mon Dieu », souffla-t-elle, le plateau manquant de glisser. Elle le posa brutalement sur le comptoir. « Maeve ? »
Maeve cligna des yeux. Elle ne connaissait pas cette femme.
« Où est Declan ? » demanda-t-elle, la voix rauque.
La femme porta la main à sa bouche, puis se retourna et cria vers l'arrière-boutique : « Seamus ! Viens vite ! »
Des pas précipités. Un homme entra — celui-là, Maeve le reconnaissait, c'était Sean Flaherty, le fils du boucher, quelques années plus âgé, les épaules plus larges, une barbe naissante qu'il n'avait pas à vingt ans. Il s'arrêta, la bouche entrouverte.
« Maeve O'Connell », dit-il lentement, comme s'il prononçait le nom d'un fantôme.
« Sean. » Elle se leva, vacilla, s'accrocha au dossier du banc. « Declan. Il a été blessé. Les Unseelie ont attaqué le pub. Je dois le voir. »
Sean et la femme échangèrent un regard qui la glaça.
« Maeve », commença Sean, les mains levées comme pour calmer un animal effrayé. « Declan va bien. Il va très bien. Mais... »
« Mais quoi ? »
La femme fit un pas en avant. « Je suis sa femme. Gráinne. Declan est mon mari. »
Le sol sembla basculer sous ses pieds. Maeve s'assit lourdement sur le banc.
« Sa femme », répéta-t-elle. « Il a... »
« Il a trente-deux ans maintenant, Maeve. » La voix venait de la porte d'entrée. Maeve se retourna.
Debout dans l'embrasure, la lumière du matin irlandais diffusant autour de sa silhouette, se tenait un homme qu'elle ne reconnaissait pas — et pourtant, son cœur fit un bond si violent qu'elle dut poser la main sur sa poitrine. Grand, les épaules d'un soldat, des cheveux sombres striés d'argent aux tempes, des yeux gris-vert qui la regardaient avec une intensité qui la transperçait comme une flèche.
« Ci... » Le nom mourut sur ses lèvres. Il n'y avait rien derrière. Juste un vide douloureux, comme une dent arrachée.
« Tu ne te souviens pas de moi », dit-il doucement, sans accusation. « C'est normal. C'était le prix. »
« Ciarán », murmura-t-elle, et le mot lui-même lui sembla étranger, bien qu'il flotta dans sa bouche comme un souvenir de saveur.
Il entra, et Gráinne s'effaça discrètement, entraînant Sean vers la cuisine. Ils connaissaient cet homme. Ils semblaient savoir des choses que Maeve ignorait — des choses qui la concernaient.
« Tu es libre », dit Ciarán, s'arrêtant à quelques pas d'elle. « Le contrat est rompu. La reine l'a senti dans tout son royaume. Tu as fait ce que personne n'avait fait avant toi. Tu as refusé de payer. »
« Et toi ? » demanda-t-elle, la tête encombrée de questions dont elle ne connaissait même pas la formulation. « Tu as l'air... différent. Tu as vieilli. »
Un sourire triste étira ses lèvres. « En termes de fées, oui. J'ai passé six ans à chercher une façon de revenir vers toi. Six ans à convaincre, négocier, supplier. La reine a fini par accepter mon retour — mais pas sans prix. »
« Quel prix ? »
Il baissa les yeux un instant, puis les releva. « Ma place dans la cour. J'ai été banni. Exilé du royaume des Seelie pour avoir osé défier sa volonté. Je ne peux plus jamais y retourner. »
Le vide dans sa poitrine se serra. Elle ne se souvenait pas de lui, mais elle ressentait sa perte comme une blessure fraîche. « Tu as sacrifié ta maison. Pour moi. »
« Je t'ai sacrifié bien plus que ça autrefois », dit-il, la voix étranglée. « Tu as payé sept ans de ta vie pour sauver mon âme. Tu as effacé chaque souvenir de moi pour briser ce qui nous liait à eux. La moindre des choses était de perdre un trône de verdure et de belles paroles. »
Maeve secoua lentement la tête. « Je ne me souviens pas. Je ne me souviens de rien de ce que tu racontes. »
« Je sais. » Il s'assit en face d'elle, à distance respectueuse, les mains croisées sur les genoux. « Et je vais te dire la vérité, même si tu ne peux pas la vérifier. Nous nous sommes rencontrés sous un rowan, la nuit de Samhain. Tu m'as volé un baiser en échange d'une grâce. J'ai volé sept ans de ta vie en échange de la mienne. Tu as traversé des forêts de brume et des royaumes de cendres pour moi. Et quand la reine m'a réduit en poussière de mémoire, tu as proposé de tout donner pour me ramener. »
Maeve écoutait, les mains serrées sur ses genoux, chaque mot tombant dans le trou noir de sa mémoire sans y trouver d'écho. Pourtant, quelque chose de doux et de familier filtrait à travers les mailles des ténèbres. Comme une chanson entendue dans l'enfance, impossible à fredonner mais impossible à oublier.
« Et maintenant ? » demanda-t-elle. « Qu'est-ce que je suis censée faire de tout ça ? »
Ciarán sourit, et ce sourire éclaira son visage usé d'une beauté qui lui fit mal sans qu'elle sache pourquoi. « Maintenant, tu vis. Tu es libre, Maeve. Libre pour la première fois depuis que tu étais enfant. Ton frère est en vie, marié, père de deux enfants. Ton père est en paix. Art est retourné dans sa propre époque, avec des souvenirs brisés, mais vivant. Et moi... » Il haussa les épaules. « Je suis un mortel de plus, désormais. Ou presque. Je vieillis lentement, mais je vieillis. Et je n'ai nulle part où aller. »
Le silence s'étira entre eux. Gráinne passa la tête par la porte de la cuisine.
« Je peux vous préparer quelque chose à manger, Maeve. Tu dois être affamée. »
Maeve ne quittait pas Ciarán des yeux. « Comment sais-tu tout ça ? Art, mon père, Declan ? »
« Je suis venu souvent », dit-il. « Pendant tes années d'absence. J'observais. Je protégeais ce que je pouvais. Patrick a été soigné grâce à une pommade que j'ai laissée à sa porte. Declan a trouvé Gráinne après que j'ai écarté les rumeurs qui l'auraient éloigné d'elle. Je ne pouvais pas te ramener, mais je pouvais veiller sur les tiens. »
Le nœud dans sa gorge se resserra. Elle ne savait pas si elle devait le remercier ou pleurer. Elle ne savait pas s'il était digne de confiance ou si tout cela était encore un jeu des fées, une nouvelle farce cruelle tissée pour la piéger.
« Prouve-le », dit-elle.
Il la regarda, patient. « Prouver quoi ? »
« Que tu es ce que tu dis être. Que ce que tu ressens est réel. Que tout cela n'est pas un autre piège. »
Ciarán se leva lentement. Il fouilla dans la poche intérieure de sa veste, en sortit un objet enveloppé dans un mouchoir de lin qu'il déposa sur la table entre eux. Le mouchoir s'ouvrit, révélant une petite branche tressée de rowan, séchée, presque noircie par le temps, maintenue par un fil d'argent terni.
« Tu l'as portée autour du cou », dit-il doucement. « Tu me l'as montrée la première fois que nous nous sommes parlé sous l'arbre. Ta mère te l'avait donnée avant de mourir. Elle t'avait dit qu'elle te protégerait du monde des fées. » Il poussa la branche vers elle. « Tu l'as perdue dans le cercle de cendres. Je l'ai retrouvée le lendemain. Je l'ai gardée pour toi. »
Maeve tendit la main avec lenteur, les doigts tremblants. Quand elle toucha la branche, une décharge la parcourut — pas de magie, non. Quelque chose de plus profond. Un souvenir malgré tout, un fragment d'image : une femme aux cheveux roux, un visage penché sur elle, une voix chaude murmurant « Cela te gardera, mo stóirín ». Sa mère.
Les larmes lui vinrent sans prévenir.
« Je me souviens d'elle », souffla-t-elle. « Je me souviens... d'elle. »
« C'est un commencement », dit Ciarán. « Les souvenirs ne sont jamais vraiment effacés. Ils se cachent, comme des graines sous la neige. Parfois, il suffit d'un peu de chaleur pour qu'ils germent. »
Maeve serra la branche dans son poing, le bois rugueux contre sa paume. Le pub sentait la bière et le bois ciré. Quelque part au-dessus, un enfant riait. La vie continuait autour d'elle, obstinée, têtue, mortelle.
« Où vas-tu aller ? » demanda-t-elle, la voix rauque.
Ciarán hésita. « Je pensais rester ici. Si tu n'y vois pas d'inconvénient. L'Irlande est mon pays aussi, d'une certaine manière. Et j'ai appris à faire une bonne pinte. »
Elle rit — un son qu'elle ne s'attendait pas à produire, qui la surprit elle-même. Ciarán ouvrit de grands yeux, puis un sourire éclata sur son visage, et il rit avec elle, un rire chaud, humain, sans éclat féerique.
Gráinne réapparut avec une assiette fumante de ragoût et une miche de pain frais. Maeve regarda les volutes de vapeur monter, le beurre fondre sur le pain, et pour la première fois depuis des années — depuis plus longtemps qu'elle ne pouvait se souvenir — elle sentit son estomac gronder d'appétit.
Elle prit sa fourchette, mais avant de manger, elle leva les yeux vers l'homme assis en face d'elle, à la recherche de quelque chose dans son visage qu'elle ne pouvait nommer. Il la regardait avec une patience infinie, comme s'il avait attendu des siècles pour la revoir.
« Merci », dit-elle simplement.
« Pour quoi ? »
Elle baissa les yeux sur la branche de rowan, puis les releva vers lui. « Pour avoir attendu. Même si je ne me souviens pas de ce que j'attendais. »
Il sourit, et ce sourire lui fit chaud au cœur sans qu'elle sache pourquoi. « Je t'attendrai encore. Autant qu'il le faudra. Cette fois, nous avons le temps. Le temps mortel. Le temps ordinaire. Le temps qui n'appartient qu'à nous. »
Maeve mangea. Le ragoût était bon. Le pain était frais. Le soleil d'Irlande réchauffait le pub à travers les vitres, et quelque part dans sa poitrine, là où le vide de Ciarán avait creusé son manque, une petite pousse verte commençait à chercher la lumière.
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