Le Pacte des Highlands
Lire le chapitre 11: The Search for Tam
La bruine s’était tassée sur Croftmoor comme une couverture sale. Iona tenait les rênes de sa jument, encore essoufflée d’avoir galopé à travers les collines pour distancer tout regard indiscret. La chaumière de Tam se dressait devant elle, basse et grise, presque avalée par les ajoncs. Elle frappa trois coups secs, et la porte s’ouvrit avant que son poing ne retombe.
Le vieil homme la dévisagea, les yeux plissés. Il avait la peau tannée comme du cuir de selle, et ses doigts tremblaient sur le chambranle.
« Vous êtes revenue, dit-il d’une voix rauque. Je vous avais dit que je ne savais rien. »
« Vous mentez, Tam. Ou Jamie, si vous préférez. »
Il marqua un temps, puis s’effaça pour la laisser entrer. L’intérieur sentait le poisson fumé et la tourbe. Un feu mourant crachait ses dernières braises dans l’âtre. Iona ôta son manteau trempé et s’assit sans y être invitée sur un tabouret bancal.
« Ma mère est morte pendant cette nuit-là. Vous étiez là. Vous avez vu quelque chose. »
Tam tournait une écuelle entre ses mains, le regard perdu dans les flammes. « Je vous ai reconnue à vos yeux. Les siens, exactement. Elle avait cette manière de regarder les gens… comme si elle lisait leurs pensées. »
« Ce n’est pas à cause de mes yeux que je suis ici, mais à cause des vôtres. Vous avez fui la nuit de l’incendie. Vous n’avez jamais témoigné. Pourquoi ? »
Le vieil homme se leva, marcha jusqu’à la fenêtre et tira le rideau de lin d’un geste nerveux, scrutant la cour détrempée. « Parce que ce que j’ai vu ne servait personne. Ni votre clan, ni le leur. Seulement le diable qui se frotte les mains. »
Iona se leva à son tour, s’approcha doucement. « Parlez-moi de cette nuit. S’il vous plaît. Je ne repartirai pas sans la vérité. »
Il resta un long moment silencieux, puis poussa un soupir qui semblait remonter de quinze années de silence.
« J’étais pâtre près du col de Cairnmore, cette nuit-là. L’orage grondait, les bêtes étaient nerveuses. J’ai entendu des coups de feu, mais ils venaient pas de Glen Torran. Ils venaient des hauteurs. » Il fixait maintenant un point invisible au-dessus de la cheminée. « Je me suis approché. Les MacTavish avaient déjà quitté la vallée. C’est ce qu’ils ont toujours dit, et c’est la vérité. Mais votre mère était encore là, elle courait vers le pavillon des pâtres. »
« Ma mère ? Elle n’était pas censée être à Glen Torran. »
« Elle était venue pour vous chercher. Vous aviez été laissée chez une nourrice du village, et elle voulait vous ramener avant l’aube. » Il se tourna vers elle avec une douleur muette qui creusa ses rides. « Elle m’a croisé avant d’atteindre le pavillon. Elle m’a dit de fuir, que des hommes venaient. Et elle a couru. Une femme mince, mais courageuse comme un loup. »
Iona sentit sa gorge se serrer. « Et les Campbell ? »
« Il y avait un homme à cheval, arrêté sur la crête. Je l’ai vu de loin quand un éclair a déchiré le ciel. Il portait le tartan des Campbell, ça je vous le jure sur la tombe de ma mère. » Tam baissa la voix. « Mais il ne tirait pas. Pas sur les MacTavish. »
« Que voulez-vous dire ? »
« Je veux dire que le premier coup de feu de cette nuit-là n’a pas été tiré par les gardes du château. Il a été tiré par cet homme, là-haut, et il a visé le camp des Campbell. » Il fit une pause, laissant le poids s’installer. « Les Campbell, chez eux, réagissent. Ils montent. Ils tirent. Et les MacTavish, croyant que les Campbell attaquent, sortent. Chacun, cette nuit-là, a répondu à un coup qui ne venait pas de l’autre. »
Iona resta figée, le souffle court. « Une provocation. »
« Pire qu’une provocation. Un appât. » Tam fouilla dans une poche intérieure de sa grosse veste de laine et en tira un bout de papier froissé, plein de plis. « J’ai fait un dessin, cette nuit-là. J’ai pas beaucoup d’art dans les mains, mais j’ai la mémoire des silhouettes. »
Il déplia le papier sous la faible lumière du feu. Iona y vit un croquis grossier : un cavalier sur une colline, l’épaule inclinée comme pour épauler un fusil, le visage entièrement masqué par le col relevé et le bord d’un chapeau. Seule une devise en broderie sur le col apparaissait, à peine esquissée.
« Il n’y a pas de visage, murmura-t-elle. Vous ne l’avez pas vu ? »
« Il portait un masque de cuir sur la moitié inférieure du visage. Et il m’avait repéré. » La voix de Tam se brisa. « Il a tourné sa tête vers moi, et il a levé son arme. J’ai plongé dans le ravin, rampé à travers la ronce avec les feuilles déchirées sur les mains. J’ai entendu le cheval partir. Quand je suis ressorti, les flammes montaient déjà derrière moi. »
Iona parcourut du bout des doigts le tracé du col. Les lignes étaient grossières, mais une broderie était discernable : un motif végétal entrelacé, comme un chardon stylisé qui grimpait le long du revers.
« Ce motif… » souffla-t-elle.
« Je ne le connais pas. Mais il est distinct. » Tam replia le papier et le tendit à Iona. « Prenez-le. Si vous cherchez des réponses, elles commencent ici. J’ai protégé ce secret pendant quinze ans parce que parler aurait mis des MacTavish devant le gibet, et des Campbell devant les leurs. Mais vous, vous portez les yeux de votre mère, et elle aurait voulu que vous sachiez. »
Iona serra le papier contre sa poitrine. « Pourquoi votre identité a-t-elle été cachée ? Pourquoi ce nom de Jamie, ce village isolé ? »
Tam retourna s’asseoir lourdement. « Parce qu’un mois après la nuit des incendies, quelqu’un est venu me demander ce que j’avais vu. Un homme en civil, parlant avec un accent anglais. Il ne portait pas le tartan. Mais il connaissait mon nom. » Il frotta sa mâchoire. « J’ai pris ma femme et mon fils, et nous avons traversé la bruyère jusqu’ici. Personne à Glen Torran, à part Angus, le tavernier, ne sait que je suis vivant. »
Un frisson parcourut Iona. « Vous pensez qu’un Anglais cherchait des témoins à faire taire. »
« Je pense que cette nuit-là n’a jamais été une affaire de clans, jeune dame. » Il la fixa avec une intensité qui la cloua sur place. « Les Highlands sont un échiquier, et deux familles se sont battues sur un coin de carte pendant que d’autres déplaçaient les pièces. »
Un nouveau coup à la porte les fit sursauter tous les deux. Le marteau retomba deux fois, plus net, plus impérieux. La voix qui suivit était basse, avec l’accent rocailleux des Campbell : « Iona. Je sais que vous êtes là. Ouvrez avant qu’on ne le fasse pour vous. »
Tam se figea, livide. « Vous êtes suivie ? »
Iona enfouit le papier dans son corsage d’un geste vif. « Je croyais avoir brouillé ma piste. »
« Ce n’est pas Gregor. » Tam colla son œil à une fente du volet. « Il est seul. Cheveux sombres, lourde cape. Il vous a repérée depuis la crête ouest. »
Iona verrouilla la porte. Mais le verrou était en fer ancien, grêlé de rouille. Une secousse suffirait à le faire céder.
Tam lui prit le bras, la voix soudain affermie par une urgence ancienne. « Écoutez-moi. Il y a une sortie par l’étable, derrière le tas de paille. Votre jument est attachée dehors, ils la trouveront. Dites à Angus que les mouettes sauront rentrer à la mer. » Il lui pressa la main. « Et ne faites confiance à personne qui porte une broche. Ni MacTavish, ni Campbell. »
Iona hésita, mais le coup retentit à nouveau, plus fort, et le bois gémit sous l’épaule de l’homme.
Elle recula vers la porte arrière, main posée sur la clenche, le dessin de Tam brûlant contre son cœur. Avant de traverser, elle se retourna une dernière fois vers le vieil homme, dans la pénombre de sa chaumière. « Pourquoi m’avez-vous parlé aujourd’hui, alors que vous vous êtes tu toutes ces années ? »
Il ne répondit pas tout de suite. Un sourire triste passa sur ses lèvres abîmées. « Parce que la nuit dernière, j’ai rêvé de votre mère. Elle me disait qu’il était temps. Vous avez sa manière de ne jamais baisser les yeux. »
La porte céda derrière eux avec un craquement sourd.
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