Le Pacte des Highlands
Lire le chapitre 15: The Old Gamekeeper
Le messager de la Couronne avait laissé entre les mains d’Iona un parchemin scellé de cire rouge, puis s’était retiré avec la raideur d’un homme qui n’attendait rien d’autre qu’une réponse écrite. Elle l’avait lu deux fois, les doigts tremblants, avant de le glisser dans son corsage sans un mot à Lachlan.
Il la regardait maintenant, adossé au chambranle de la porte de la bibliothèque, les bras croisés.
— Qu’est-ce qu’il voulait ?
— Une dette de mon père, dit-elle, la voix neutre. Contractée auprès de la Couronne il y a douze ans. Ils exigent le remboursement avant la Toussaint. Sinon, les terres des MacTavish seront confisquées au bénéfice du Trésor.
Lachlan resta impassible, mais un muscle tressaillit sous sa mâchoire.
— Ils ne peuvent pas faire ça. Une dette de votre père…
— Mort. Oui. Mais elle retombe sur la fille et le gendre. C’est ainsi que la loi fonctionne quand on est pauvre et que l’autre camp a des juges à sa solde.
Il fit un pas dans la pièce, balayant du regard les rayonnages couverts de poussière. La bibliothèque de Braemore n’avait rien de somptueux ; c’était une pièce de travail, avec une grande table de chêne au centre, couverte de cartes, de registres et de lettres jaunies.
— Votre mère vous a envoyée chercher des pierres à Glen Torran, dit-il. Mais nous n’y avons pas encore mis les pieds. Nous ne savons même pas ce que nous cherchons.
Iona sortit la lettre de sa poche — elle en connaissait chaque mot à présent, l’écriture serrée de sa mère, les phrases elliptiques qui semblaient écrire entre les lignes. « Sous les pierres de Glen Torran, vous trouverez ce que les vivants ont voulu enterrer. Ne vous fiez ni au tartan ni aux serments. Cherchez la main qui a dessiné la carte. »
— Elle dit « sous les pierres ». Mais Glen Torran est une vallée entière, dit-elle. Nous avons besoin d’une carte plus précise que celle d’un souvenir d’enfance.
Lachlan haussa un sourcil, puis se tourna vers une étagère basse où s’entassaient des rouleaux de parchemin, certains si anciens que leur cuir se craquelait.
— Les archives des Campbell remontent à trois siècles. Mon père les tenait en ordre. Après sa mort… disons que personne n’a pris la peine de les ranger mieux que ça.
Iona s’approcha. Elle sentait l’odeur du vieux papier, du cuir moisi, de la cire refroidie. Elle commença à dérouler les cartes les plus récentes, espérant reconnaître les contours de la vallée, mais Lachlan la devança : il tira d’un tas négligé une carte pliée en quatre, plus épaisse que les autres, et l’étala sur la table.
— Celle-ci est datée de 1746, dit-il, le doigt courant sur le parchemin. L’année de Culloden. Mon grand-père la faisait toujours garder à part, disait-il qu’elle marquait les limites exactes des terres avant que les MacRae ne les perdent.
Iona se pencha. La carte était détaillée, les collines dessinées à l’encre brune, les rivières en bleu délavé. Glen Torran y figurait en entier, avec un sentier marqué en pointillés qui serpentait entre des arbres, jusqu’à un point précis au pied d’une falaise.
— Il y a quelque chose, là, dit-elle, le doigt sur le point. Une croix minuscule. Et une annotation.
Lachlan se pencha à son tour. L’écriture était fine, presque illisible, mais on pouvait déchiffrer : « Le gardien connaît la porte. »
À cet instant, un bruit de pas feutrés se fit entendre dans le couloir. La porte de la bibliothèque s’ouvrit lentement, sans être frappée, et un vieil homme passa la tête dans l’entre-bâillement.
Il était grand, décharné, habillé de tweed usé, et ses yeux d’un bleu délavé semblèrent se rétrécir lorsqu’il vit la carte étalée sur la table.
— Monsieur Lachlan. Je ne savais pas que vous étiez revenu.
— MacBride. Nous cherchions des documents anciens.
Le vieil homme — le garde-chasse des Campbell, Iona le savait — s’avança de quelques pas, les mains derrière le dos. Il ne regardait ni Lachlan ni Iona, mais la carte, avec une fixité qui dépassait la curiosité.
— Cette carte-là, dit-il d’une voix rocailleuse. Elle traînait pas ici depuis longtemps. Je croyais qu’on l’avait brûlée avec les autres, après la mort de votre père.
— Pourquoi aurait-on brûlé une carte des terres ? demanda Iona.
MacBride tourna la tête vers elle. Il la dévisagea longuement, comme s’il cherchait quelque chose dans ses traits.
— Parce qu’elle marque l’endroit où la terre a saigné, mam’zelle. Et quand la terre saigne, on n’aime pas en garder la trace.
Lachlan se redressa.
— Expliquez-vous.
Le vieux garde-chasse semblait mal à l’aise. Il se racla la gorge, jeta un coup d’œil vers la porte, puis revint à la carte.
— Ce point-là, dit-il en le touchant du doigt, sans appuyer. C’est l’entrée d’une grotte. On l’appelle la Grotte du Bruissement, à cause du vent qui siffle entre les rochers. Quand j’étais jeune homme, on racontait que les Jacobites y avaient caché des choses, pendant la rébellion. Des choses qu’ils voulaient garder hors des mains des Anglais.
— Quelles choses ? demanda Iona, le cœur battant.
MacBride haussa les épaules, mais son regard était fuyant.
— Des papiers. Des coffres. Des faux, peut-être. Je n’ai jamais été voir moi-même. Personne n’y va. C’est un endroit maudit.
Lachlan ricana.
— Maudit ? C’est une grotte, pas un cimetière.
— Les anciens disent que ceux qui y entrent ne reviennent pas les mêmes, insista le vieil homme. Il y a eu des morts, là-bas. Pas des morts violentes, non. Disons que des hommes y sont entrés, et qu’ils n’ont plus jamais su qui ils étaient en sortant. Des secrets qu’on déterre, des mensonges qui reviennent… Ça change un homme.
Il fit un pas vers Iona, sa voix baissant comme s’il craignait d’être entendu par les murs.
— Et vous, mam’zelle, vous n’avez pas besoin d’aller remuer ce qui dort. Le mariage entre les clans est fait. Les terres sont en paix. Pourquoi chercher ce qui pourrait tout briser ?
Iona soutint son regard. Elle y lut autre chose que de la superstition — une peur précise, personnelle, comme celle d’un homme qui sait où sont enterrés les secrets parce qu’il a aidé à creuser la fosse.
— Vous savez quelque chose sur ce qui s’est passé pendant le raid, dit-elle doucement. Vous étiez là, n’est-ce pas ?
Le vieux garde-chasse recula comme si elle l’avait giflé.
— J’étais pas là. Personne n’était là. C’était la nuit, le brouillard, on n’y voyait rien. Et ceux qui disent avoir vu quelque chose… ils mentent, ou ils ont rêvé.
— Tam l’a vu, dit Iona. Il m’a dit que le premier coup de feu était venu d’un homme en tartan Campbell. Un homme avec un col brodé. Vous savez ce que ça veut dire ?
MacBride pâlit. Ses mains, qui pendaient le long de son corps, se mirent à trembler légèrement.
— Tam est un menteur. Un vieux fou qui a déserté son poste.
— Il a déserté parce qu’on le cherchait, coupa Lachlan. Parce qu’il avait vu trop de choses. Comme vous, MacBride ?
Le vieil homme passa une main noueuse sur son visage, comme pour effacer une expression coupable.
— Je ne sais rien, répéta-t-il. Mais je vous dis une chose, à tous les deux : si vous allez à cette grotte, vous trouverez plus que des vieux papiers. Vous trouverez des vérités que personne n’a envie de connaître, et des mensonges qui sont devenus des armes entre les mains de certaines gens.
Il se tut, puis ajouta, presque contre son gré :
— Et si cette carte a été gardée à part par le vieux Campbell, c’est qu’elle servait à quelque chose. Pas à protéger des souvenirs. À faire peur.
Iona échangea un regard avec Lachlan. Pour la première fois depuis leur mariage, ils semblaient penser la même chose : la peur de MacBride n’était pas celle d’un homme superstitieux. C’était celle d’un homme qui savait que quelqu’un, quelque part, préférait que la grotte reste fermée.
— Nous y allons demain, dit Lachlan. À l’aube.
MacBride secoua la tête, comme s’il renonçait à les dissuader.
— Je ne vous accompagnerai pas. Et si vous êtes sages, vous n’y irez pas non plus. Mais puisque vous êtes comme votre père, monsieur Lachlan — têtu comme un mulet — alors au moins écoutez-moi : ne prenez que ce qui est à vous, et laissez ce qui est aux autres. La grotte n’est pas un simple trou dans la roche. C’est une porte.
— Une porte vers quoi ? demanda Iona.
Le vieil homme la regarda avec une tristesse étrange, comme s’il voyait en elle un fantôme.
— Vers ce qui a été enterré pour rester mort. Et si vous l’ouvrez, vous ne pourrez plus jamais la refermer.
Il se tourna et sortit sans un mot de plus, les laissant seuls devant la carte, avec le poids de ses avertissements suspendu dans l’air poussiéreux de la bibliothèque.
Lachlan reposa ses mains sur la table, de part et d’autre du parchemin.
— Il sait quelque chose, dit-il lentement.
— Il sait tout, corrigea Iona. Il suffit de le faire parler.
— Et s’il a raison ? Si la grotte contient ce que votre mère voulait que nous trouvions ? Alors MacBride pourrait ne pas être le seul à savoir qu’elle existe. Et si quelqu’un d’autre s’y rend avant nous…
La pensée s’installa entre eux, noire et évidente. Le messager de la Couronne, les dettes de Lachlan, les paiements secrets, les menaces de Gregor. Quelqu’un, quelque part, tirait les ficelles depuis quinze ans. Et cette grotte pouvait bien contenir le nom de ce quelqu’un.
Iona replia la carte avec soin et la glissa dans son manteau.
— Alors nous y allons ce soir. Pas demain.
Lachlan la regarda un long moment, puis hocha lentement la tête.
— Cette fois, nous pourrions mettre le feu à un nid de guêpes, murmura-t-il.
Iona sentit la lettre de sa mère contre sa poitrine, comme un cœur supplémentaire.
— Alors nous brûlerons ensemble, monsieur mon mari.
Elle sortit la première, sans attendre de réponse.
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