Le Pacte des Highlands
Lire le chapitre 23: The Double Game
L’aube n’était qu’une éraflure grise à l’horizon quand la voiture de Gregor s’arrêta dans une ruelle étroite, à deux pas de High Street. La pluie d’Édimbourg lavait les pavés d’un air indifférent, comme si les secrets qu’on venait y dérober ne pesaient rien.
Iona rabattit son capuchon et suivit Gregor entre les bâtiments de pierre sombre. Il avançait d’un pas sûr, trop sûr pour un homme qui n’avait jamais mis les pieds dans l’étude de son demi-frère. Elle le lui fit remarquer à voix basse.
— Donal m’a fait travailler ici deux étés, quand je n’étais encore qu’un bâtard utile. Je connais chaque serrure, chaque recoin. C’est pour ça que je sais où il cache ses vraies affaires.
— Et tu l’as laissé devenir ce qu’il est devenu ?
Gregor marqua une pause devant une porte de chêne sans enseigne. Il tourna vers elle un regard fatigué.
— Je croyais qu’il nettoierait ses affaires une fois l’héritage réglé. Je croyais au mythe. Les frères se trompent toujours sur les monstres qu’ils ont connus enfants.
La serrure céda sans bruit sous son crochet. L’étude était modeste : une table de travail, des rayonnages de registres, un coffre fermé aux angles renforcés de fer. Gregor sourit en le voyant.
— Il garde le poison sous clé, mais pas les clés.
Il sortit un trousseau de sa poche et fit jouer trois mécanismes avant que le coffre ne s’ouvre. À l’intérieur, une dizaine de registres reliés de cuir noir. Gregor en tira le plus épais et le posa sur la table. La première page portait une liste de transactions datées de l’année précédente. Iona parcourut les lignes, le doigt courant sur l’encre encore nette.
— Ce sont des achats de terres. Des fermes, des pâturages… Des noms qu’elle ne connaissait pas. Morven, Strathcarron, Glenshiel.
Elle tourna les pages plus vite. L’ampleur du réseau lui serrait la gorge. Donal n’achetait pas des terres au coup par coup pour agrandir son domaine. Il les acquérait en grappes, par vallées entières, souvent à des familles ruinées par des procès qu’il avait lui-même suscités.
— Regarde, dit Gregor en pointant une écriture plus fine en marge d’une liste. Le nom du prêteur.
La mention en bas de page donnait « Lord Pembroke, Londres — avance de capital, intérêts à 12 %, garantie sur hypothèque des acquisitions à venir ». Iona relut la phrase trois fois. Un lord anglais. Un partenaire invisible qui finançait l’assèchement méthodique des Highlands, domaine après domaine.
— Pembroke n’est pas un simple prêteur, murmura Gregor. J’ai entendu Donal en parler comme d’un associé. Il ne veut pas que l’argent lui revienne. Il veut les terres elles-mêmes, par personne interposée. Une fois que tout est sous hypothèque, il peut faire saisir en bloc.
— Et nous, les MacTavish, on n’était qu’un pion dans ce jeu.
— Pas un pion. Une pièce maîtresse. Ta vallée coupe les routes de passage entre trois propriétés qui l’intéressent. Sans elle, son réseau est coupé en deux. C’est la raison du mariage. Et de la tentative de l’annuler.
Iona ferma les yeux un instant. La colère montait, chaude et familière, mais elle la laissa redescendre. Elle n’avait pas le temps de la colère. Elle avait besoin de preuves.
— Ce registre suffit à le ruiner. Les transactions frauduleuses, le nom de Pembroke… Si ça arrive entre les mains d’un tribunal, Donal est fini.
Gregor hocha la tête, puis son regard se fit plus lointain. Il retourna le registre et tira une carte pliée glissée dans la reliure intérieure. Il la déplia sur la table. C’était une carte de la région centre des Highlands, couverte de hachures et de zones coloriées. Des noms de domaines entouraient la vallée des MacTavish : Glenfinnan, Lochailort, Ardnamurchan. Toutes marquées d’une croix rouge. Iona compta six croix avant de comprendre.
— Ce sont les propriétés qu’il a déjà achetées ou verrouillées.
— Et il en reste trois autres dans le nord, ajouta Gregor en traçant son doigt le long d’une bande côtière. Le vieux MacDonald de Lochdoran est déjà sous hypothèque. Le jeune Fraser de Glenelch est harcelé de procès. Et les Campbell de Braemore…
Iona sursauta.
— Les Campbell ?
— Les terres que ton mari possède au nord de la vallée ne sont pas encore dans son réseau. Mais il y a des notes marginales dans le registre, ici. Regarde.
Il tourna la page vers une note écrite au crayon, presque effacée : « Un accord avec Callum règle la moitié de la question. Le reste à la mort du mari. Rattacher les deux parcelles après dissolution. »
Le sol sembla basculer sous elle. Un accord. Donal et Callum Campbell planifiaient déjà le partage de ce qui appartenait à Lachlan. Le mariage n’était pas seulement une nuisance à annuler. C’était un obstacle à éliminer.
— Ton beau-père ne veut pas simplement dissoudre le mariage, dit Gregor à voix basse, comme s’il craignait que les murs ne les entendent. Il veut tout. Les terres de son propre fils, la vallée des MacTavish, et la route vers la côte. Il a joué les deux côtés depuis le début.
Iona fixa la carte. Des lignes fines reliaient Croftmoor, Braemore et les domaines de la côte ouest, comme les racines d’une plante vénéneuse.
— Si on expose ça, Lachlan saura que son père n’a jamais eu d’intention de pacte. Il saura que le mariage était un piège dès le départ.
— Peut-être. Mais ce registre expose aussi ton père.
Elle releva la tête, le souffle court. Il avait raison. Les premières pages contenaient les transferts de fonds entre Donal et Alistair. Des paiements datés de la veille du raid qui avait tué Ewan. Des sommes versées sous couverture d’« approvisionnement de bétail ». La preuve de la complicité de son père y était écrite en clair.
— Si je montre ça au tribunal, mon père tombera aussi.
— C’est le prix de la vérité. Tu l’as toujours su.
Iona se raidit. Les doigts de Gregor reposaient sur la carte, s’attardant sur les notes marginales de Callum. Elle dégagea sa main et replaça le registre dans le coffre. Gregor la regarda faire, les sourcils froncés.
— On ne le laisse pas ici, dit-il.
— On le prend. Mais après avoir pris aussi cette page.
Elle déchira proprement la page marginale qui mentionnait l’accord entre Callum et Donal, la plia et la glissa dans sa poche, contre le papier de la lettre de sa mère.
— Si le registre nous échappe, cette page suffira à convaincre Lachlan que son père l’a trahi.
Mais elle ne fit pas l’erreur de croire que la vérité suffirait. Elle avait appris, ces dernières semaines, que les hommes croient ce qu’ils veulent croire et que les preuves ne pardonnent rien à celles qui les apportent. Elle glissa le registre dans un sac de toile que Gregor lui tendit et s’apprêtait à le fermer quand son regard tomba sur une liasse de lettres attachées d’un ruban rouge, au fond du coffre.
Elle tira le ruban. Les lettres étaient adressées à Donal, écrites d’une main régulière, et signées du sceau des Campbell. Elle en ouvrit une. Le papier était daté de trois semaines avant le raid.
« Mon cher Donal, l’affaire est entendue. Quand le mari et la mariée seront unis, tu tiendras la promesse faite à mon frère. La mort d’Ewan a ouvert une porte que nous ne refermerons pas. Dis-moi seulement quand je dois pousser la porte plus loin. — C. »
Le sang d’Iona se figea. « La mort d’Ewan a ouvert une porte. » Callum Campbell, le père de Lachlan, écrivait à Donal avant le raid. Il savait. Il savait que son frère allait mourir, ou il l’ordonnait.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Gregor.
Elle lui tendit la lettre sans un mot. Il la lut, blêmit, puis la rendit.
— Si Lachlan voit ça, il ne s’agira plus d’une simple trahison. Il s’agira de comprendre que son propre père a permis le meurtre de son frère pour s’emparer de ses terres.
Iona glissa la liasse entière dans le sac. Son cœur battait un rythme de guerre. La vérité qu’elle poursuivait avait deux visages : celui de son père, complice par faiblesse, et celui du patriarche Campbell, complice par ambition. Elle ne savait pas encore laquelle des deux vérités Lachlan pourrait survivre.
Un bruit sourd retentit en bas de l’immeuble. Des voix, des pas lourds. Gregor se figea, main levée.
— Ils sont en avance.
Iona serra le sac contre elle. Derrière la porte, la voix de Donal retentit, claire et méprisante :
— Fermez les issues. Je veux savoir qui a eu l’audace de venir voler chez moi.
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