Le Pacte des Highlands
Lire le chapitre 31: The Brooch's Legacy
La nuit s’était refermée sur le manoir comme une paume sur un secret. Iona et Lachlan avançaient dans l’ombre des couloirs ouest, là où les portraits des Campbell se succédaient en rangs serrés, témoins muets d’une lignée qui avait cru pouvoir enterrer ses fautes sous la pierre. Elle tenait le broche dans sa paume fermée, le métal froid contre sa peau moite.
— Arrête-toi, murmura-t-elle.
Lachlan obéit, la main déjà sur la poignée de la porte donnant sur l’ancien cabinet de sa mère. Il se retourna, le visage marqué par la fatigue et la tension accumulée depuis l’aube.
— Nous n’avons pas le temps. Le magistrat MacBride aura envoyé ses hommes avant même que le jour ne se lève sur les collines.
— Ce temps-là, je le prends.
Elle ouvrit la main. Le broche ancien y reposait, orné d’un chardon d’argent et d’un brin de bruyère émaillée, les deux emblèmes entrelacés dans un geste que seule une main patiente avait pu ciseler. Lachlan la regarda, puis l’objet, puis de nouveau elle.
— D’où vient cette pièce ? demanda-t-il, la voix plus basse.
— De ta grand-mère, du côté de ta mère. Mais pas seulement.
Iona s’appuya contre le chambranle de la porte, le broche serré contre son cœur. La poussière du manoir dansait dans le rai de lune qui filtrait par la fenêtre haute.
— Quand j’étais enfant, ma nourrice Eilidh me racontait une histoire qu’elle tenait elle-même de sa propre aïeule. L’histoire d’une femme Campbell qui avait aimé un homme MacTavish, en des temps où l’amour entre nos clans était une trahison plus grave que le meurtre. Elle s’appelait Morag. Elle avait fait forger ce broche en secret, moitié chardon du MacTavish, moitié bruyère du Campbell, pour le lui offrir le jour où elle s’enfuirait avec lui.
— Et que lui est-il arrivé ? demanda Lachlan, sans quitter l’objet des yeux.
— Elle ne s’est jamais enfuie. Son père l’a promise à un autre, un laird de l’Est. Morag a obéi, parce que c’est ce que l’on faisait alors. Mais elle n’a jamais porté ce broche. Elle l’a gardé, et sa fille l’a gardé après elle, et sa fille après elle. Chaque fois qu’un conflit éclatait entre nos familles, ce broche passait en secret d’une main à l’autre, comme une promesse que la haine ne serait pas éternelle.
Lachlan tendit la main, mais Iona ne lui donna pas encore l’objet.
— Ma mère le tenait d’une amie Campbell, la veille de sa mort. Elle le portait le jour où Donal l’a tuée. C’est la seule chose que mon père a réussi à sauver de sa personne avant que les flammes ne prennent le corps.
Le silence s’étira, lourd comme un drap mouillé. Lachlan baissa la main.
— Tu me l’as montré parce que tu veux me dire quelque chose, dit-il.
— Je veux te le donner.
Elle déposa le broche dans sa paume ouverte. Le métal tiédit aussitôt au contact de sa peau. Lachlan leva l’objet à hauteur de ses yeux, le tournant lentement, comme s’il craignait que le geste même ne brise un sort ancien.
— C’est l’héritage de ta mère, protesta-t-il. Je ne peux pas…
— Ce n’est pas un héritage, Lachlan. C’est un message. Pourquoi crois-tu que Morag a choisi le chardon et la bruyère ? Parce qu’elle savait que la seule manière de réunir nos clans, ce n’était pas en forçant un contrat entre des terres, mais en offrant quelque chose de soi-même à l’autre.
Elle fit un pas vers lui, et la distance qui les séparait encore semblait se réduire à une simple respiration.
— Mon père m’a appris à défendre. Ta mère t’a appris à posséder. Mais Morag nous apprend quelque chose d’autre. Elle nous apprend que l’on ne survit à une malédiction qu’en la transformant en offrande.
Lachlan ferma le poing sur le broche, puis le rouvrit lentement, comme pour s’assurer que l’objet existait toujours.
— Tu crois que nous pouvons briser ce cycle ? demanda-t-il, la voix rauque.
— Je le sais. Parce que depuis le jour où je suis entrée dans ton manoir, je n’ai cessé de chercher une arme contre toi. Et je n’ai trouvé qu’une seule chose qui valait la peine d’être défendue : toi.
Elle prit sa main libre entre les siennes, l’autre toujours fermée sur le broche.
— J’ai passé ma vie à me battre contre des fantômes. Le fantôme de ma mère, celui de nos querelles, celui de la peur que ton nom est devenu dans ma bouche. Mais tu n’es pas ce nom. Tu n’es pas la guerre que nos pères se sont faite. Tu es un homme qui a choisi de tout perdre pour moi. Cette nuit, je te choisis en retour.
Lachlan baissa les yeux, ses doigts se refermant doucement autour du sien. Quand il les releva, quelque chose avait changé dans son regard — quelque chose qui n’était plus de la méfiance ni du devoir, mais une forme de reconnaissance.
— Ma mère m’a appris à posséder, répéta-t-il. Elle m’a aussi appris que posséder sans aimer, c’est tenir une tombe ouverte.
Il glissa le broche dans sa poche de poitrine, contre son cœur.
— Je ne te promets pas que je serai un bon laird, Iona. Je ne promets pas que je ne ferai pas d’erreurs. Mais je peux te promettre que je ne te quitterai plus jamais pour une raison qui t’exclut.
Elle se hissa sur la pointe des pieds et l’embrassa. Ce n’était pas le baiser furtif du couloir quelques jours plus tôt. C’était un pacte, scellé dans le pénombre du manoir des Campbell, sous les regards muets des ancêtres peints qui avaient autrefois haï ce qu’ils représentaient maintenant.
Quand ils se séparèrent, Lachlan garda son front contre le sien un instant.
— Le nouveau compact, murmura-t-il. Pas celui du contrat. Pas celui du devoir.
— Celui-ci, répondit-elle.
Elle sentait le poids du broche contre son propre cœur à travers la toile de sa chemise, comme si l’objet avait scellé quelque chose en elle aussi.
Un bruit sourd retentit soudain au rez-de-chaussée. Lachlan se raidit, la main glissant instinctivement vers la dague à sa ceinture. Iona retint son souffle. Des voix — deux, peut-être trois — montaient de l’entrée principale, dures et sans familiarité.
— Les hommes de MacBride, souffla-t-elle. Plus tôt que prévu.
— Par ici.
Lachlan la tira par le bras, mais elle résista un instant, les yeux fixés sur l’objet de sa poche.
— Si nous sommes pris ici, dit-elle à voix basse, ce broche sera la preuve que nous sommes ensemble. MacBride pourra nous accuser de conspiration en plus de tout le reste.
Lachlan suivit son regard, puis porta la main à sa poitrine. Il sortit le broche et le tint un instant entre eux, dans le rai de lune.
— Alors nous ne serons pas pris.
Il la poussa doucement vers la porte dérobée du cabinet, celle qui menait aux escaliers de service. Derrière eux, les pas se rapprochaient, martelant les dalles du hall comme une promesse de chaînes.
Iona passa la première, et au fond du couloir étroit, elle aperçut une silhouette qu’elle ne connaissait pas — un homme grand, vêtu de gris, qui se tenait immobile près de la fenêtre de l’office. Il ne bougeait pas, ne semblait pas les menacer, mais son regard les suivait avec une fixité inconnue.
— Lachlan, chuchota-t-elle. Le contrat de ta mère… où est-il caché exactement ?
— Dans le livre de prières, au fond de sa chambre, à l’étage. Pourquoi ?
— Parce que cet homme n’est pas seul, répondit-elle. Et je crois qu’il sait où nous allons.
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