Le Pacte des Highlands
Lire le chapitre 8: The First Night
La pluie tombait sur Glen Torran comme une malédiction mal prononcée, fine et obstinée, grise comme les pierres du manoir. Iona n’avait pas dormi. Elle avait passé la nuit à regarder la lampe à huile vaciller contre les ombres du plafond, à se répéter les mots de Gregor MacRae jusqu’à ce qu’ils perdent leur sens, à caresser du pouce le bord de la broche cachée sous son corset.
Elle épousait Lachlan Campbell dans quatre heures.
La porte s’ouvrit sans qu’on frappe. Murdoch entra, un châle de laine rude sur l’épaule.
« Tu as encore le temps de fuir, » dit-il, mais sa voix n’avait pas de malice. « Personne ne te retiendrait. »
Iona se redressa. « Toi, peut-être. Mais pas le reste du monde. »
Murdoch la regarda, puis hocha lentement la tête. « Ton père m’a demandé de te conduire. Il ne veut pas te parler ce matin. »
Elle ne fut pas surprise. Alistair n’avait pas reparu depuis la nuit du bal, quand Gregor lui avait murmuré son poison.
« Et Lachlan ? »
« Déjà en selle avec ses hommes, sur le chemin du retour vers Braemore. Il t’attend là-bas. »
Iona serra les mâchoires. On ne la donnait pas en mariage ; on la transportait, comme une pièce de bétail qu’on livre à un autre enclos. C’était le pacte qu’elle avait négocié, mais maintenant que l’heure sonnait, l’humiliation lui brûlait la gorge.
Elle se tourna vers le petit coffre ouvert sur le lit. Il ne contenait presque rien de Glen Torran ; la plupart de ses effets étaient déjà partis la veille sur la charrette qui suivrait le cortège. Mais elle y prit le rouleau de toile qui contenait la lettre de sa mère et la broche, et l’enfonça dans sa sacoche de voyage.
Murdoch ne dit rien. Il avait la décence de ne pas regarder.
La cérémonie eut lieu à Braemore, dans la chapelle familiale, un bâtiment bas aux murs de pierre aussi froids que les regards des Campbell rassemblés autour de l’autel. Le ministre avait été dépêché de Fort William, un petit homme nerveux qui bredouillait les mots du rituel comme s’il craignait qu’on les lui vole entre deux syllabes.
Iona ne portait pas de blanc. Elle n’avait pas songé à commander une robe ; la veille encore, elle aurait ri à l’idée. Murdoch avait déniché une robe de lainage vert foncé, presque noire, dans une malle, et on l’avait ajustée à la hâte. Elle portait pour seule parure le plaid écossais de son clan, retenu par la broche en argent que sa mère avait portée lors de son propre mariage.
Les Campbell portaient le vert et le bleu du lac. Ils se tenaient serrés du côté droit de la nef, comme un mur vivant. Sa propre famille — Murdoch, deux cousins éloignés, et ce vieux Tom MacDougall qui avait réussi à se faufiler au premier rang malgré les protestations du majordome — ne remplissait pas trois bancs.
Elle ne regardait pas les invités. Elle regardait Lachlan.
Il se tenait droite comme une lame, vêtu d’un kilt de tartan des Campbell d’Argyll, le gilet brodé de fils d’argent. Sa barbe était fraîchement taillée, ses cheveux sombres encore humides de la pluie. Il avait un air presque douloureux, comme un homme qu’on mène à un duel dont il ne veut pas.
Quand ils échangèrent les anneaux — de simples anneaux d’argent sans gravure — ses doigts étaient froids. Il ne frissonna pas. Il ne sourit pas non plus.
« Ici, devant Dieu et devant ces témoins, je te prends, Lachlan Campbell, pour époux. »
Sa voix ne trembla pas. Elle était ferme. Presque trop ferme, comme si elle avait peur que les murs s’effondrent si on les laissait durer trop longtemps dans le silence.
« Je te promets fidélité, protection et honneur, » répondit Lachlan, et dans ses yeux, elle vit quelque chose passer — un éclair, vite disparu. Une hésitation ? Une question ?
Les témoins signèrent. Callum signa le premier, avec une lenteur délibérée, en la regardant comme on regarde une dette qu’on compte rembourser. Puis vint un visage qu’elle ne connaissait pas : une femme âgée, grande, droite comme une tige de fer, aux cheveux blancs serrés sous un bonnet de veuve. Elle tenait la plume comme une épée.
« Ma mère, » dit Lachlan, sans la regarder.
Lady Elspeth Campbell ne lui dit pas un mot. Elle lui rendit la plume, la salua d’un hochement de tête si bref qu’on aurait pu le manquer, et retourna s’asseoir sans un regard pour la nouvelle épousée.
Même Lachlan sembla en piquer un frisson, mais il ne la suivit pas.
Le banquet fut un désastre compassé. Les MacTavish et les Campbell se regardaient par-dessus les tables comme des chiens retenus en laisse. Iona s’assit à côté de Lachlan sous le regard noir de Lady Elspeth, qui occupait le bout de la table, plus impériale que la reine elle-même. Personne ne porta un toast à leur bonheur ; les seuls verres levés le furent à la « préservation des terres », une formule qui coupa l’assistance en deux camps.
Vers la fin du repas, Lachlan se pencha vers elle, la bouche presque contre son oreille. « Je suis désolé. »
Elle se tourna. Il la regardait avec une expression qu’elle ne pouvait pas déchiffrer. « Pour la cérémonie ? »
« Pour tout. » Il se redressa, vida son verre d’un geste brusque, et appela son majordome.
Ce fut ainsi qu’ils se retirèrent, salués par un silence poli que personne ne brisa d’un applaudissement, sous le regard glacé de Lady Elspeth qui suivit Iona jusqu’à la porte comme une flèche qui vise sa cible.
La chambre était tapissée de boiseries sombres, avec un feu qui brûlait bas dans l’âtre. Le lit était massif, à baldaquin, les draps de lin rêches et froids. Une seule bougie brûlait sur la table de nuit, et Iona songea qu’on avait pris soin d’éteindre toutes les autres.
Ils se tenaient de part et d’autre de la pièce, comme aux extrémités d’un champ de bataille.
« Tu n’es pas obligée, » dit Lachlan, enfin.
Iona ôta son plaid et le plia avec soin sur le fauteuil près de la cheminée. « Tu connais l’accord. »
« L’accord est signé. Il est nouveau. Les clauses du mariage ne forcent rien de plus que les mots prononcés devant le ministre. »
Elle se retourna. Il était toujours en kilt, mains croisées dans le dos, le visage fermé. Mais ses yeux, dans la faible lumière, étaient sombres et vivants.
« Tu veux qu’on passe la nuit à se regarder comme deux chiens de garde ? » dit Iona. « Ce serait plus humiliant que la cérémonie. »
Un silence.
Il fit un pas vers elle. Puis un autre.
« Dis-moi si tu veux arrêter, » dit-il, « et on s’arrête. Je ne te toucherai plus. »
Iona ne s’écarta pas. Elle le laissa approcher, laissa ses mains venir à sa taille, laisser leur poids la guider vers le lit. Ce fut bref. Ce fut presque brutal dans son silence. Pas de mots tendres. Pas de mensonges. Juste la pression de deux corps qui accomplissaient leur part d’un marché dont personne n’avait voulu, les mains de Lachlan qui tremblaient à peine contre son dos, le souffle court de chacun, et quand cela fut fini, il se tourna de l’autre côté du lit sans un mot.
Longtemps après, quand la pluie eut cessé et que la lune se fraya un passage à travers les nuages, Iona se retourna sur le dos. Lachlan respirait lentement, mais elle savait — elle sentait dans la tension de son corps, dans la rigidité de sa colonne contre le matelas — qu’il ne dormait pas plus qu’elle.
Tu as épousé l’ennemi, se dit-elle.
Puis une pensée plus noire suivit : Et tu es seule dans sa maison.
La première lueur de l’aube filtrait à peine par les rideaux quand elle entendit du mouvement dans la pièce. Lachlan se levait déjà, revêtu de la chimère et du kilt en silence. Il ne lui jeta qu’un coup d’œil par-dessus son épaule avant d’ouvrir la porte.
« Tu pars ? » demanda Iona, assise dans le lit.
« J’ai promis à tes gens une inspection des terres du nord, pour fixer les nouvelles limites du pâturage commun. J’y serai jusqu’à ce soir, peut-être demain. » Une pause. « Tu seras en sécurité ici. Ma mère ne te tourmentera pas au-delà du nécessaire. »
Il sortit sans se retourner.
Quand la porte se referma, Iona resta immobile un long moment. Puis elle se leva, alla à la fenêtre, et le regarda traverser la cour en contrebas, ses hommes déjà en selle, leurs chevaux piaffant dans la boue.
Au loin, au-delà des murs de pierre, elle vit un unique cavalier arrêté sur la crête, immobile. Il ne portait pas le tartan des Campbell.
Il regardait le manoir.
Il la regardait.
Iona recula d’un pas. Quand elle retourna à la fenêtre, une seconde plus tard, le cavalier avait disparu.
Elle songea à Morag. À Gregor MacRae. À la lettre de sa mère. Et maintenant, à cet inconnu qui la surveillait.
Elle se tourna vers la porte. Il y avait quelque part dans cette maison un cabinet de travail, des registres, des livres de comptes. Et si son mari croyait qu’elle resterait sagement au gynécée à broder des napperons, il comprendrait vite son erreur.
Mais pas trop vite, se dit-elle. Pas avant d’avoir trouvé les réponses.
Elle se lava le visage, renoua ses cheveux d’une main ferme, et sortit dans le couloir sombre du manoir où elle venait de passer sa première nuit.