Le Pacte Noyé
Lire le chapitre 13: Aftermath
La pluie avait cessé pendant la nuit, mais l’humidité demeurait, lourde et collante, comme si le lac entier respirait contre les vitres du cottage. Owen était assis à la table de la cuisine, les coudes plantés dans des cartes topographiques étalées devant lui. Le torque reposait dans une boîte en bois ouverte, ses volutes de bronze sombre luisant sous la lampe à huile — il n’avait plus touché à l’électricité depuis que la brume avait bouffé le signal de son portable et fait grésiller l’ampoule du plafond.
Son avant-bras gauche le démangeait. Il releva sa manche. Les marques laissées par le torque — ces fines spirales gravées dans sa peau — brillaient d’un rouge contenu, comme des braises sous la cendre. Il passa un doigt dessus. La chair était tiède, presque fiévreuse, mais rien ne bougeait. Il remit le torque dans sa boîte et referma le couvercle.
Un coup à la porte. Trois coups secs, espacés, méthodiques.
Il regarda par la fenêtre. Gareth Voss se tenait sous l’auvent, un parapluie noir replié sous le bras, un vieux cartable de cuir à la main. Son visage était impassible, mais il semblait fatigué, les traits tirés comme s’il n’avait pas dormi davantage qu’Owen.
Owen ouvrit sans un mot. Voss entra, posa son cartable sur la chaise, puis sortit un rouleau de parchemins qu’il déposa précautionneusement sur la table.
— Je sais ce que vous allez me demander, dit-il. La réponse est non. Le pacte ne se discute pas. Mais vous avez besoin de comprendre ce que vous avez accepté de porter.
— Je n’ai encore rien accepté, répondit Owen.
Voss haussa un sourcil. Il désigna l’avant-bras d’Owen.
— Les marques disent le contraire, archéologue. Le fil s’est enfilé. Vous l’avez noué quand vous avez mis ce collier.
Owen croisa les bras, cachant les spirales rouges. Voss ne releva pas. Il déroula un des parchemins sur la table, écartant les cartes. Le document était ancien, le vélin jauni par les siècles, les bords friables. L’encre avait viré au brun, mais les dessins restaient nets : un grand lac, une forteresse immergée, et autour, des silhouettes agenouillées tenant des lances et des torches.
— Ceci est le registre de l’Ordre des Veilleurs de Brume, dit Voss. La copie la plus ancienne que ma famille possède. Cinq générations, Owen. Nous avons tenu ce registre avant qu’eux — les Callahan — ne soient même appelés à la garde.
Owen se pencha. Les silhouettes autour du lac portaient des capes et des masques de bronze. Certaines tenaient des livres, d’autres des épées. Au centre, un homme à genoux devant une porte, une lame dans la main, du sang coulant sur le seuil.
— Cette image, murmura Owen. C’est le moment où le pacte est passé ?
— La première fois, oui. Le sorcier avait été vaincu, son corps plié dans les entrailles de la terre, la forteresse coulée par les eaux pour faire barrage. Mais tuer n’était pas possible. Le Destructeur n’est pas un être. C’est un appétit. Une faim devenue conscience. On ne tue pas une faim.
Owen recula d’un pas. Il sentait le froid de la pluie s’infiltrer sous ses vêtements, mais ce n’était pas le froid du dehors. C’était celui du lac, celui de la chambre sous-marine, celui de la brume qui avait dévoré la lumière de son projecteur.
— Et mon père ? demanda-t-il. Walter Callahan. Il connaissait cet ordre ?
Voss hésita. Il replia son parapluie et le posa contre le mur, comme s’il cherchait du temps. Puis il rouvrit son cartable et en sortit un dossier de papier kraft, épais, usé, avec le nom WALTER CALLAHAN écrit au feutre noir sur la tranche.
— Votre père vous a précédé dans cette bibliothèque, dit Voss. Il est venu me voir il y a vingt-trois ans. Il savait déjà que le pacte le concernait. Il avait trouvé les registres de l’ordre — pas dans ma grange, notez, mais ailleurs. Dans les archives d’un monastère du Nord. Il avait suivi la piste des Veilleurs.
Owen prit le dossier. Il l’ouvrit. Des photocopies d’estampes médiévales, des transcription d’actes notariés, des relevés géologiques. Mais surtout, une lettre manuscrite, datée de 1998, adressée à un certain « F.H. ». Owen l’avait déjà vue, une copie, la même écriture serrée que son père utilisait dans son carnet de bord. Il l’avait trouvée dans une boîte faible après sa disparition.
« Le pacte n’est pas une dette, écrivait Walter. C’est une prison pour les deux parties. Si le Destructeur est un appétit, alors le gardien est une ration. Nous ne protégeons pas le monde du monstre. Nous le nourrissons, à intervalles réguliers, pour qu’il ne se réveille pas affamé. Je refuse cette économie. Je refuserai ce rôle. Quoi qu’il m’en coûte. »
Owen relut la lettre deux fois. La phrase finale restait suspendue dans l’air humide — *Quoi qu’il m’en coûte*. Il savait, depuis le soir où la barque de son père avait été retrouvée vide, ce que cette phrase avait coûté.
— Il a fui, dit Owen. Il n’a pas accepté le pacte. Il a rompu la lignée.
— Il a rompu le fil, oui, répondit Voss. Mais il n’a pas détruit le torque. Il l’a caché. Et il a caché son fils. Vous devriez vous demander pourquoi il a laissé le collier dans ce lac pendant trente ans. Un homme qui fuit un pacte ne laisse pas l’outil de ce pacte à portée de main.
Owen serra les mâchoires.
— Vous insinuez que c’est moi qui ai rompu l’incognito.
— Vous avez trouvé le lac. Vous avez trouvé la forteresse. Le collier n’était pas là pour être perdu. Il était là pour être retrouvé. Par le bon sang. Par vous.
Voss rouvrit le cartable et en sortit un autre document — une carte plus récente, imprimée, avec des annotations au stylo bleu. Il la déplia devant Owen.
— L’ordre médiéval a construit des vigies autour du lac. Des tours, des ermitages, des chapelles. La plupart ont disparu, ensevelis ou effondrés. Mais il en reste une. Une chapelle abandonnée au nord, dans les bois, à trois kilomètres du rivage. Elle servait de dépôt aux copies des registres. Les Veilleurs y portaient leurs minutes, chaque année, pendant la cérémonie du renouvellement.
— Et vous n’y êtes jamais allé ? demanda Owen.
— Elle est scellée depuis la mort du dernier archiviste de l’ordre, en 1947. Les serrures sont anciennes, mais les fondations sont en bon état. Je n’ai jamais eu le droit d’y entrer. Seul un gardien investi peut franchir le seuil.
Owen regarda la carte. Le point bleu marqué au stylo était net, précis, comme une ancre.
— Et Danny ? demanda-t-il soudain. Le garçon qui s’est noyé. Il n’était pas un gardien. Il n’avait pas le torque. Pourquoi le Destructeur l’a-t-il pris ?
Le visage de Voss se ferma.
— Le Destructeur n’est pas sélectif, Owen. Il ne choisit pas. Il se nourrit. Danny s’est approché du lac au mauvais moment, au mauvais endroit, après que vous avez ouvert la chambre ancienne. La brume libérée a cherché la première source de vie à sa portée. Ce garçon était dans l’eau. Ce fut suffisant.
— Ce n’est pas suffisant, murmura Owen. Il portait une rune gravée sur le torse. La même que sur le torque.
Voss plissa les yeux.
— Une rune ? Vous ne m’en aviez pas parlé.
— Je vous en parle maintenant.
Voss resta un long moment silencieux. Quand il se remit à parler, sa voix était plus basse, presque hésitante.
— Si le Destructeur a marqué le garçon avant de le noyer, ce n’était pas pour se nourrir. C’était pour le compter. Pour montrer qu’il connaissait vos rituels. Ou pour vous montrer quelque chose à vous. Un avertissement.
— Un avertissement de quoi ?
— Que vous n’êtes pas le premier gardien à venir au lac avec un collier autour du cou. La rune de Danny est une signature. Elle n’a pas été gravée pour lui. Elle a été gravée pour votre père, il y a vingt ans. Nous avons retrouvé le dossier de la noyade d’un autre étudiant, en 1998, à cette époque, dans ce même lac. Même rune sur le torse. Aucune explication.
Owen sentit le sol se dérober sous lui. 1998. La disparition de son père avait eu lieu à l’automne 1998. Il avait toujours cru que le corps de l’étudiant — le dossier trouvé dans ses affaires — appartenait à une autre affaire, sans rapport avec le lac. Mais tout convergeait soudain, comme les couches d’un sédiment géologique.
— Mon père a vu un étudiant se faire marquer et noyer, dit Owen lentement. C’est pour cela qu’il est parti. Ce n’est pas une fuite. C’est un exode.
Voss rangea ses papiers dans son cartable. Il ne confirma pas, ne nia pas. Il était déjà à la porte, son parapluie sous le bras.
— La chapelle est votre seul repère à présent, dit-il depuis le seuil. Si les archives de l’ordre y ont survécu, elles vous diront ce que le pacte exige réellement — et ce qu’il vous reste à faire dans les six jours qui vous séparent du coucher de soleil. Ces marques sur votre bras vont s’intensifier chaque nuit. Vous ne pouvez plus ignorer ce que vous êtes devenu.
Il ferma la porte derrière lui. Owen resta seul dans le cottage, la carte froissée entre les mains. La pluie recommençait doucement, et les spirales rouges sur son avant-bras semblaient pulser en rythme — non pas comme un avertissement, mais comme une horloge qu’on remonte.
Il plia la carte, la glissa dans la poche de sa veste, et sortit dans la nuit naissante. La chapelle n’était qu’à trois kilomètres. Ces trois kilomètres, il ne les avait jamais parcourus. Mais quelque chose lui disait que le chemin se souviendrait de lui.
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