Le Pacte Noyé
Lire le chapitre 14: The Order's Legacy
La pluie s’était remise à tomber quand Owen atteignit la lisière des bois. Derrière lui, la silhouette de Voss s’était effacée dans la brume, comme avalée par les arbres. Devant lui, la chapelle se dressait, ou plutôt s’effondrait—un squelette de pierres grises mangé par le lierre, dont le toit s’était affaissé en son centre.
L’entrée n’avait plus de porte. Owen s’engagea dans l’embrasure, sa lampe torche balayant des murs nus, un sol de terre battue où des racines transperçaient les dalles. Rien. Pas d’autel, pas de banc, pas de traces.
Puis il la vit. Au fond, une arche basse, presque invisible, masquée par un enchevêtrement de branchages. Owen écarta les ronces, révélant une porte en chêne—massive, intacte, ornée de ferrures anciennes. Dans le bois, une marque était gravée : trois ondulations parallèles, entourées d’un cercle. Le même symbole que celui du torque.
Il posa la paume sur le bois. Le métal du torque, contre sa poitrine, devint tiède. Une chaleur sourde parcourut son bras, et le bois grinça comme s’il respirait.
La porte s’ouvrit sans qu’il la pousse.
Derrière, un escalier en colimaçon descendait dans la pénombre. L’air montait chargé de poussière et de papier vieilli—une odeur qu’Owen connaissait bien, celle des bibliothèques oubliées. Il descendit, les marches usées par des siècles de passages, jusqu’à une salle voûtée que sa lampe révéla lentement.
Les murs étaient tapissés de bibliothèques en chêne. Des centaines, peut-être des milliers de volumes, des manuscrits reliés cuir, des rouleaux dans des étuis de bronze. Des tables centrales supportaient des cartes déployées, des rayons entiers d’instruments d’écriture, des compas, des sceaux.
Au centre, assis dans un fauteuil devant un pupitre, un vieil homme levait la tête vers lui. Il portait des lunettes épaisses, une barbe blanche éparse, et un châle sur les épaules. Il ne semblait pas surpris.
« Vous êtes en avance », dit-il d’une voix rauque.
Owen resta dans l’ombre de l’arche. « En avance ? »
« Le gardien est toujours en avance sur sa mort. Asseyez-vous. »
Le vieil homme désigna une chaise en face du pupitre. Sa main tremblait légèrement, mais ses yeux étaient vifs, noirs, comme ceux d’un oiseau.
« Je suis Eldred Finch. Conservateur de ces archives depuis quarante-deux ans. J’ai servi vos prédécesseurs, votre père, et j’ai survécu à leur disparition. Alors, avant de me dire pourquoi vous venez, laissez-moi vous dire ce que vous cherchez. Vous voulez savoir ce que coûte le pacte. C’est bien cela ? »
Owen s’assit lentement, sans quitter le vieil homme des yeux. « Voss ne m’a pas tout dit. Il m’a envoyé ici, comme si vous déteniez des réponses qu’il refuse de donner. »
« Voss est un homme prudent, mais peureux. Il n’a jamais accepté la charge, lui. Sa famille a toujours servi de soutien, jamais de pilier. Vous, en revanche… » Finch ajusta ses lunettes, scrutant Owen par-dessus les verres. « Vous portez la marque. Vous avez déjà saigné ? »
Owen hésita. Il tira sa manche, révélant les marques qui luminaient sur sa peau, comme des braises sous la chair. Finch hocha la tête, lentement.
« Bien. Vous êtes engagé. Le torque vous a accepté. Mais vous ne savez pas encore ce que cela signifie. Venez. »
Il se leva avec difficulté, s’appuyant sur une canne, et se dirigea vers une table latérale où trônait un manuscrit ouvert, protégé par une vitre de cristal. Des pages de parchemin jauni, des lettres celtiques entrelacées, des dessins à l’encre de seiche.
« Ceci est le testament de la première gardienne, une femme nommée Britha, qui a scellé l’accord avec le lac il y a mille et quelques années. Elle n’a pas choisi cette tâche par dévotion. Elle a été contrainte, comme vous. Et ce qu’elle a écrit ici… »
Finch tourna délicatement une page. Owen s’approcha. Le dessin représentait une forteresse immergée, des tours englouties, mais au centre, une figure humaine agenouillée devant une porte. Au-dessus, une main sortait des flots, tenant une épée brisée.
« Britha décrit le pacte en trois clauses. Premièrement : le gardien doit contenir le Destructeur, nourrir son sommeil du sang des lieux qu’il a choisis. Deuxièmement : le gardien doit s’offrir—corps et volonté—à la porte ancienne, lors de la cérémonie du renouvellement, sous peine de voir l’entité s’éveiller pour toujours. »
Owen fronça les sourcils. « Offrir son corps… ça veut dire quoi, concrètement ? »
Finch le fixa un long moment avant de répondre. « Cela signifie qu’à la fin de la cérémonie, vous ne sortirez pas par la même porte que vous y êtes entré. Britha a écrit que les gardiens deviennent parties du lac, que leurs os nourrissent la barrière. C’est ainsi que le pacte se régénère. »
Le silence tomba dans la salle. Owen entendit le battement sourd de son propre cœur. « Vous êtes en train de me dire que je dois mourir, là-dedans ? »
« Je vous dis ce que disent les textes. Mais je vous dis aussi autre chose. » Finch referma le manuscrit avec soin, ses doigts noueux suivant la tranche comme une caresse. « Britha a également écrit une note marginale, que peu ont remarquée. Elle évoque une autre voie. Une chose que le pacte ne prévoit pas. »
Il se dirigea vers un rayonnage plus bas, tira un volume relié de cuir noir, sans titre, et l’ouvrit sur le pupitre. Une page courait, couverte d’une écriture dense, fébrile.
« Voici le journal de votre père. »
Owen tressaillit. Il s’approcha, main tendue, mais Finch retint le livre d’un geste sec.
« Je vous le confierai à condition que vous écoutiez d’abord. Votre père a trouvé la même note. Il a creusé cette autre voie. Et c’est ce qui l’a fait fuir. Pas la peur de l’eau, pas la peur de la mort. Il a découvert que le lac n’a pas été choisi par nos ancêtres. Il a été volé. Une forteresse plus ancienne existe encore sous celle-ci. Celle du sorcier qu’ils prétendaient avoir emprisonné. Mais ce n’est pas lui que le lac contient, Owen. »
Le vieil homme marqua une pause, les yeux plissés, comme s’il mesurait le poids des mots qu’il allait prononcer.
« Le lac ne contient pas un sorcier. Il contient une porte. La vraie porte. Et ce que des hommes ont scellé là-bas, il y a mille ans, n’était pas une chose qu’ils voulaient protéger—c’était une chose qu’ils n’arrivaient pas à détruire. »
Il poussa le journal vers Owen, qui le saisit enfin. La couverture de cuir était tiède, comme si elle gardait la chaleur d’un autre corps.
« Vous avez cinq jours avant le coucher du soleil du sixième. Trois sont déjà passés. Lisez vite. Et trouvez les Pierres Pendulaires avant que le Destructeur ne soit sur le village. »
Owen ouvrit le journal de son père. La première page portait une seule ligne, écrite d’une main pressée :
*« J’étais là à la fin. Ils se sont trompés—ce que nous gardons n’est pas un prisonnier. C’est une clé. »*
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