Le Pacte Noyé
Lire le chapitre 20: Torque Lost, Torque Found
L’aube rampait sur les toits de la vieille ville quand Owen se réveilla en sursaut, la main tendue vers la table de chevet. Vide. Le bronze avait disparu depuis vingt-quatre heures maintenant, mais son corps n’avait pas encore accepté la perte. Il se frotta le visage, la peau moite d’une sueur qui n’avait rien à voir avec la chaleur de la chambre d’hôtes.
Sans le torque, le silence était assourdissant.
Il l’avait compris dès la première nuit sans l’objet : la femme en blanc ne lui parlait plus. Plus de murmures au bord de l’eau, plus de frissons dans la nuque quand quelque chose remuait sous la surface du lac. Rien. Le vide laissé par son absence était pire que le danger qu’elle représentait.
Owen enfila sa veste et sortit dans la ruelle encore sombre. Le village avait l’air d’un champ de bataille après une défaite. Les fenêtres étaient closes, les volets tirés, et l’odeur de sang séché flottait encore dans l’air malgré la brise du matin. Les fermiers avaient emmené leurs bêtes mortes à l’aube, mais les traces dans la terre racontaient toujours l’histoire : quelque chose était monté du lac, avait traversé les pâturages, et avait bu.
Il connaissait le chemin. Le pub de Reeve était à cinq minutes, une bâtisse en pierre grise dont les vitres teintées cachaient les transactions illicites qui faisaient vivre la moitié du village. Owen avait passé la nuit à envisager toutes les options, et chacune menait au même point : il devait récupérer ce torque.
Il poussa la porte du pub. Vide. Les chaises étaient encore empilées sur les tables de la veille. Un verre à moitié plein traînait au comptoir, abandonné en pleine conversation. Pas bon signe.
– Reeve ! appela-t-il dans la salle vide.
Sa voix rebondit contre les murs lambrissés. Rien.
Il contourna le comptoir et poussa la porte de l’arrière-boutique. Cette fois, la pièce n’était pas vide. Un homme était affalé sur une chaise, la tête renversée en arrière. Le henchman qui avait pris la photo la veille. Owen fit un pas vers lui, puis s’arrêta net.
Le cou de l’homme était marqué de deux perforations fines, n’importe comment. Le sang avait coulé sur sa chemise blanche, dessinant un masque grotesque sur le tissu.
Owen recula contre le mur, le cœur cognant contre ses côtes. Il avait vu des cadavres sur des chantiers de fouille, des plongeurs morts dans des épaves, des accidents qui laissent l’humanité dans un état pitoyable. Mais rien n’avait cette propreté chirurgicale, cette absence de lutte.
Le torque n’était pas ici. Il était dans la main d’un mort, et Owen ne savait même pas où son corps avait été trouvé.
Il sortit par l’arrière-cour, les jambes encore lourdes d’adrénaline. L’allée derrière le pub menait aux champs, puis à la forêt qui bordait la colline du premier cercle de pierres. C’était dans cette direction que le silence l’attirait le plus, un vide magnétique qui lui disait que les choses importantes se passaient loin des regards.
Il marcha. Les traces de pas dans la boue étaient encore fraîches, deux paires, l’une large et lourde, l’autre plus courte, presque gracieuse. La silhouette qu’il avait vue au premier cercle ? Peut-être. Ou quelqu’un d’autre.
La lisière de la forêt avala le bruit du monde. Les feuilles mortes craquaient sous ses semelles, et l’odeur de la terre humide remplaça celle du sang. Owen gardait la tête baissée, les yeux sur les traces qui remontaient la pente. Il atteignit une clairière, un endroit qu’il ne connaissait pas, où les arbres s’écartaient autour d’un affleurement de granite rongé par la mousse. Les traces s’arrêtaient là.
Un craquement derrière lui.
Il se retourna, les poings levés, mais la douleur arriva avant même qu’il n’ait identifié son agresseur. Un choc brutal dans les omoplates le projeta face contre terre contre la pierre. Le goût du fer dans sa bouche. Il roula sur le dos, suffoquant, et vit trois hommes sortir des arbres, des cagoules remontées sur leurs visages. L’un tenait un gourdin.
– Où est le torque ? demanda le plus grand, la voix étouffée.
– Je le cherche aussi, souffla Owen entre ses dents.
Le gourdin s’abattit de nouveau. Sonné, il retomba à genoux. Le monde vacillait, le vert des feuilles se mêlant au gris de la pierre. Il pensa au lac. À la porte qu’il avait entrevue. À ce que son père avait écrit : *La porte n’est pas une prison.* Ces mots tournaient dans sa tête pendant que le sang coulait de son arcade sourcilière.
– Il est là, fit une voix calme, presque étonnée.
Un changement d’angle.
Owen cligna des yeux. La clairière avait pris une teinte différente, un léger halo autour des arbres. Il connaissait cette sensation. Les marqueurs. Il avait passé les deux dernières semaines à plonger dans leurs secrets, et leur présence commençait à altérer sa perception au-delà du visible.
Il leva la tête. Ses agresseurs étaient figés, l’un d’eux tenant son gourdin au-dessus de sa tête. Ils ne bougeaient plus, pas même leurs yeux. Au centre de la clairière, une jeune femme se tenait immobile, les bras le long du corps. Elle portait une veste d’archéologue élimée et une tresse sombre lui tombait sur l’épaule.
– Vous devriez apprendre à ne pas faire ce que je fais seul, dit la femme en blanc – non. Ce n’était pas elle. La voix était différente, plus grave, plus réelle.
Owen se releva en essayant d’estimer son état. Une côte fêlée, peut-être. Des coupures. Rien de fatal.
– Qui êtes-vous ?
Elle fit quelques pas entre les hommes pétrifiés, les contournant comme on éviterait des statues mal taillées. Elle tenait à la main un objet qui renvoya la lumière du soleil entre les branches : le torque.
– Je suis celle qui sait où il était caché avant que Reeve décide de s’en mêler.
Owen tendit la main, mais elle ne bougea pas. Loin de se rapprocher, elle fit encore un pas en arrière.
– Le henchman, dit Owen. Il est mort. Quelqu’un l’a tué comme il a tué le bétail.
– Ce n’est pas lui qui l’a tué. Il s’est contenté de le déplacer. Les créatures du lac ne sont pas seules, Owen Callahan. Certaines servent encore la garde.
Elle leva le torque à hauteur de ses yeux. Le bronze capta la lumière, et il aperçut pour la première fois des gravures sur sa surface interne : des glyphes qui n’étaient pas celtiques. Simples, presque enfantins. Trois lignes brisées, une spirale, une forme qui ressemblait à une épée plantée dans la terre.
– Le saviez-vous ? demanda-t-elle. Le troisième gardien est un objet. Ce n’est pas un mystère qu’il faut résoudre – c’est une arme qui doit être retrouvée.
Elle tourna le torque dans sa main, et Owen distingua, à l’une des extrémités, une encoche fine qui ne servait qu’à une seule chose.
– Celui-ci est la clé de l’un des trois postes.
Owen avala sa salive. Il y avait une seconde partie, dans ce que son père avait laissé. *Deux visites par poste. Une pour la porte, une pour la lame.*
– Vous savez où se trouve ce poste ? demanda-t-il en ravalant une douleur fulgurante dans sa poitrine.
Elle jeta un regard derrière lui, vers l’ouest, le cœur du pays de Galles lointain.
– Je sais où il se trouvait. Mais Reeve, ce que vous n’avez pas compris, c’est qu’il n’est pas le seul à chercher. Cole sait quelque chose qu’elle ne vous a pas dit. Elle n’est pas venue pour ce site, Owen. Elle est venue pour ce que votre père a trouvé avant vous.
Elle lui lança le torque. Il l’attrapa au vol, le métal tiède et vibrant contre sa paume.
– D’où connaissez-vous mon père ?
– Il m’a engagée il y a trois semaines, avant de disparaître. Il m’a demandé de vous surveiller.
– Vous… Vous êtes celle qui le suivait ? Celle qui m’a fait envoyer les scans à Cole ?
Le silence dura une seconde de trop.
– Non, répondit-elle enfin. Ce n’était pas moi. Et si vous voulez savoir qui c’est, cessez de courir après vos adversaires visibles. Celui qui vous trahit est déjà dans votre cercle, Owen.
Il serra le torque, sentant sous ses doigts des vibrations à peine perceptibles – celles d’une présence qui, maintenant que le bronze était revenu au contact de sa peau, recommençait à remuer en bordure de sa conscience. La voix du lac n’était plus muette. Elle chuchotait à nouveau, insistante, et le mot qui surnageait n’était pas une prière.
C’était un nom. *Mordred.*
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