Le Pacte Noyé
Lire le chapitre 25: The Cost of Truth
L’eau noire lui brûlait les poumons. Owen nageait à l’aveugle, les bras tendus vers cette lueur cuivrée qui dansait au-dessus de l’ouverture, le torque. Ses doigts effleurèrent le métal froid, se refermèrent. Une décharge le parcourut, non pas électrique, mais ancienne – une vibration qui sembla courir le long de son bras jusqu’à sa nuque.
Il fit surface dans un crachin glacial. La rive était déserte. Les deux hommes de Reeve avaient disparu, avalés par les bois. La silhouette de la chercheuse se découpait sur le ciel gris, immobile, les mains croisées sur la poitrine comme si elle assistait à une messe funèbre.
Owen sortit de l’eau en titubant, le torque serré contre son torse. Il s’effondra sur les galets, cracha de l’eau, respira par à-coups.
— Il vous connaît, dit la chercheuse sans se retourner.
— Il connaissait mon père.
Elle se tourna lentement. Son visage n’était plus celui de la femme pragmatique qui l’avait tiré des ronces la veille. Il était creusé, vieilli de mille ans.
— Reeve est mort, Owen. Vidé comme une outre. Vous comprenez ce que ça signifie ?
— Que le sorcier est plus fort que prévu.
— Que les sceaux sont en train de céder. Et que la seule chose qui les retient encore, c’est vous.
Owen regarda le torque. La spirale d’or semblait pulsait faiblement, comme un cœur fatigué.
— Mon père l’a touché, dit-il. Le troisième sceau. Il a choisi de disparaître plutôt que de l’ouvrir.
— Ou il a découvert ce que ce choix coûterait.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il coûterait ?
La chercheuse secoua la tête, les lèvres pincées. Le vent souleva une mèche grise sur son front.
— Rentrons. Il y a des choses que je dois vous dire, et vous ne serez pas prêt avant d’avoir vu ce qui vous attend à la surface.
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La surface, c’était un parking. Le van de l’équipe de tournage était toujours là, portière ouverte, mais l’antenne satellite avait été repliée et le câble d’alimentation gisait dans la boue comme un serpent mort.
Cole se tenait adossé à la portière, un téléphone à la main, le visage fermé. Il ne regarda pas le torque. Il regarda Owen, et Owen comprit tout de suite.
— Ils ont diffusé les images, dit Cole. Les images satellites de la nécropole engloutie. Elles ont fait le tour des réseaux avant que je puisse couper la transmission.
Owen s’arrêta net.
— Qui ça, « ils » ?
— Le ministère. L’université. Les gens qui financent la moitié de tes fouilles depuis cinq ans. Ils ont vu le tourbillon, Owen. Ils ont vu la chose en sortir. Et ils ont vu ton nom en superposition sur ma console.
Cole jeta le téléphone sur le siège passager comme s’il était contaminé.
— Tu es viré. Suspendu. Radié. Choisis le terme, ils ont tous les trois été utilisés dans le même communiqué de presse, il y a dix minutes.
La chercheuse s’avança, les sourcils froncés.
— Quel communiqué ?
— « Déclaration de santé publique concernant des phénomènes géologiques anormaux dans la région des lacs du Nord, et la conduite inacceptable d’un chercheur associé faisant l’objet d’une enquête interne. » C’est cité de mémoire, mais je te jure que c’est presque mot pour mot.
Owen resta silencieux. Il sentit le poids du torque dans sa main, la morsure du froid dans ses vêtements trempés. Il aurait dû être dévasté. Il aurait dû ressentir la perte de ce nom, de ce poste, de ces quinze années passées à grimper les échelons académiques pour finir docteur avec un budget de recherche et une autorisation de fouille sur un lac oublié.
Mais il ne ressentait rien. Juste un soulagement étrange, comme si une corde venait de se rompre.
— Owen ? dit Cole. Tu m’entends ?
— Il est libre, murmura-t-il.
— Pardon ?
— Reeve me tirait les ficelles depuis des mois. Le ministère finançait la moitié de mes fouilles. L’autre moitié, c’était… quoi ? Des subventions dormantes ? Des fonds détournés par l’intermédiaire de sa société écran pour que je creuse exactement là où il le fallait ?
Cole ouvrit la bouche, puis la referma. La chercheuse plissa les yeux.
— Vous l’avez compris maintenant, dit-elle doucement.
— Les permis. Les autorisations. Les trois sites. Tout était calibré pour que je tombe sur les sceaux dans un ordre précis. Et j’ai marché. J’ai marché pendant des années parce que je cherchais un fantôme.
Il tourna le torque entre ses doigts. La spirale d’or capta la lumière blafarde et sembla s’animer une fraction de seconde.
— Mon père n’était pas perdu, poursuivit Owen. Il était une cible. Et moi, j’étais l’appât de remplacement.
Cole fit un pas en avant.
— Owen, écoute, je sais que c’est dur, mais on doit porter plainte, au moins pour l’incident de Reeve. Le type a disparu, il y a deux témoins armés qui se sont enfuis, et toi tu es déjà grillé sur tous les canaux. Si tu ne te couvres pas maintenant, tu passes pour un cinglé qui a noyé son concurrent.
— Reeve est mort, dit la chercheuse. Personne ne le noiera, mais personne ne le retrouvera non plus.
Cole la regarda comme si elle venait de parler en sumérien.
— Qui vous êtes, vous, pour être au courant de…
— Peu importe qui je suis. Ce qui compte, c’est ce qu’Owen va faire maintenant qu’il n’a plus de poste à protéger, plus de hiérarchie à ménager, plus de collègues à convaincre.
Elle se tourna vers Owen. Son regard était celui d’une femme qui avait vu des champs de bataille ou bien des bibliothèques qui en tenaient lieu.
— Les sceaux sont des verrous, pas des portes. Le sorcier ne peut pas s’échapper tant que les trois gardiens sont en place. Le premier gardien, c’était le torque. Le deuxième, l’épée. Le troisième…
— Le troisième gardien a disparu avec son corps.
— Le dernier gardien, le Mercien, s’est sacrifié pour sceller le mal. Mais son corps n’a jamais été retrouvé. S’il n’est pas dans sa tombe, son serment n’est pas complet. Le sceau n’a jamais été vraiment fermé. C’est pour ça que le sorcier a pu se manifester quand tu as déclenché la défense du site. Le serment est corrompu, incomplet.
Owen fixa le lac. Une ondulation légère parcourut la surface noire, comme un soupir.
— Vous croyez qu’il est encore là-dessous, dit-il lentement. Le corps du gardien.
— Oui. Et si on le trouve, si on le rend à sa tombe ou qu’on restaure son serment, les trois sceaux pourraient se refermer pour un siècle. Peut-être plus.
— Et le sorcier protège l’emplacement de ce corps. Il ne laissera personne approcher sans combattre.
La chercheuse eut un sourire mince.
— Vous commencez à comprendre les règles du jeu, Owen. Vous êtes viré, oui. Vous êtes publiquement discrédité, oui. Vous avez probablement un mandat d’amener à votre nom d’ici à demain matin, oui. Mais vous êtes aussi la seule personne au monde qui sait exactement ce qu’elle cherche et qui n’a plus aucune obligation de le faire par les canaux officiels.
Cole ouvrit la bouche pour protester, puis il regarda le torque dans la main d’Owen, les vêtements trempés, le ciel bas, et il se tut.
Owen contempla un long moment le lac. Quelque part sous cette eau sombre, un homme avait choisi de mourir pour contenir une malédiction mille ans avant sa naissance. Quelque part, son père avait fait un choix similaire – ou un choix contraire. La différence n’était peut-être qu’une question de ce que l’on était prêt à perdre.
Il glissa le torque dans la poche intérieure de sa veste trempée, contre son torse. La chaleur du métal était presque insupportable.
— Cole, dit-il.
— Quoi ?
— Tu as encore l’accès aux drones ?
Cole hésita. Puis il rangea le téléphone dans sa poche et hocha la tête lentement.
— Ce soir, dit Owen. Je veux une cartographie thermique complète du lac, entre le troisième sceau et la rive nord. Et je veux qu’elle soit prête avant minuit.
— Tu vas faire quoi ? demanda Cole.
Owen ne répondit pas tout de suite. Il regarda la chercheuse, et le vent souleva ses cheveux mouillés.
— Je vais rendre au Mercien son serment. Et ensuite, je vais rendre à mon père la liberté qu’on lui a volée.
La chercheuse inclina la tête, sans un mot. Un accord silencieux passa entre eux, plus solide qu’un contrat signé.
Cole soupira et ouvrit le hayon du van pour sortir son ordinateur.
Owen resta là, seul sur le rivage, à écouter le clapotis de l’eau contre les pierres. Le ciel s’assombrissait au-dessus de lui, une bande rouge et grise à l’horizon. Il ne ressentait plus ni colère ni peur. Plus rien que cette certitude brutale qui lui serrait la poitrine : son nom académique n’existait plus, son père existait peut-être encore, et le monde allait basculer s’il ne faisait rien avant le lever du soleil.
Il referma la main sur la chaleur du torque et se tourna vers le van. La nuit tombait.
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