Le Pacte Noyé
Lire le chapitre 33: The Warrior Returns
Le silence n’était pas un silence. C’était une absence — un vide qui dévorait jusqu’au souvenir du son. Owen ouvrit les yeux sur un crépuscule sans source, gris comme la pierre usée, et sentit sous ses pieds un sol qui n’était ni de l’eau ni de la terre. Une étendue plane, taillée dans quelque chose d’ancien, s’étirait autour de lui comme un miroir brisé.
Le guerrier mercien se tenait à trois pas. Sa silhouette n’avait plus la consistance tranchante de l’apparition qu’Owen avait affrontée dans la chapelle engloutie. Ici, dans ce lieu entre les mondes, il paraissait presque vivant — la cotte de mailles éraflée, le visage creusé par mille hivers, les yeux couleur d’eau stagnante fixés sur lui.
— Tu saignes, dit le guerrier. Sa voix portait comme un grondement de galets.
Owen baissa les yeux. Sa main gauche — celle qu’il avait tranchée sur l’autel — était encore ouverte, la plaie luisante d’un rouge sombre. L’eau du lac n’avait pas pu la laver. Ici, rien ne guérissait.
— Où suis-je ?
— Dans l’entre-deux. Le seuil que ton sang a ouvert. Ma prison, depuis mille ans.
Owen chercha son épée du regard. Elle n’était plus dans sa main. Bien sûr. Elle était restée plantée dans l’autel, de l’autre côté — dans le monde des vivants, dans l’eau qui bouillonnait déjà sous la lumière du sorcier.
— J’ai besoin de rentrer. Le sorcier va…
— Le sorcier peut attendre. Il nous a attendus mille ans. Quelques minutes de plus ne changeront rien.
Le guerrier fit un pas. Son armure ne cliqueta pas — aucun son ne traversait ce lieu. Il s’arrêta devant Owen et tendit une main spectralement solide.
— Ton épée n’est pas perdue. Elle t’appelle encore, à travers la faille. Et le torque… le torque n’est pas mort. Ses fragments reposent dans l’eau, au pied de l’autel. Là où ton sang est tombé, là où le métal ancien s’est brisé.
— Comment le sais-tu ?
— Parce que c’est moi qui ai forgé ce torque, il y a mille ans. Avant que le troisième gardien ne me trahisse. Avant que je ne devienne le sacrifice d’une promesse dont personne ne se souvient plus.
Owen sentit son souffle se coincer. Le torque — le col celte qu’il avait porté contre sa poitrine, celui qui avait projeté la lumière dorée qui avait repoussé les créatures de l’eau et percé la colonne du sorcier — avait été forgé par ce mort. Ce mort qui l’avait tiré à travers la porte.
— Pourquoi moi ?
— Parce que tu es le dernier. Le sang de la lignée du troisième gardien coule dans tes veines. C’est ton sang qui a rouvert la porte. C’est ton sang qui peut la refermer pour de bon. Mais pas avec une lame seule. Pas avec un torque brisé.
Le guerrier tendit ses deux mains ouvertes. Entre ses paumes, une lumière neigeuse s’assembla, lentement, comme du sel qui se cristallise. Owen vit des formes minuscules se dessiner — des fragments de métal torsadé, des éclats arrondis, des morceaux d’or pâle.
Le torque. Les morceaux du torque.
— Prends-les, dit le guerrier. Et rappelle ton épée.
Owen hésita une fraction de seconde. Puis il tendit la main. Les fragments tombèrent dans sa paume, froids comme l’eau profonde, lourds d’un poids qui n’était pas physique. Il sentit le métal remuer contre sa peau, comme s’il cherchait sa place.
— Ton épée est plantée dans l’autel, continua le guerrier. Ton sang est sur sa lame. Elle t’entend. Elle t’attend. Appelle-la, et elle traversera la faille.
Owen ferma les yeux. Il ne savait pas comment appeler une épée. Il n’avait jamais été un chevalier, un héros, un élu. Il était un archéologue — un homme qui creusait le passé pour comprendre le présent. Mais son père avait disparu en cherchant ce lieu. Et Owen avait passé sa vie à nager derrière lui.
Il serra les fragments dans sa main. Il pensa à son père — à ses mains rugueuses, à son rire, à son absence. Il pensa à sa propre main ouverte, à la douleur sourde, au sang qui n’avait pas fini de couler.
— Reviens, murmura-t-il.
Dans sa paume, le métal s’échauffa. Les fragments se tordirent, s’emboîtèrent, se soudèrent les uns aux autres — non dans la forme du torque originel, mais dans une autre, plus simple, plus dense. Un anneau brisé, rejoint par sa propre volonté.
Et dans le silence absolu de l’entre-deux, Owen entendit un son qu’il n’aurait pas dû entendre.
Le chant d’une lame qui traversait l’eau.
Il ouvrit les yeux. L’épée arrivait de nulle part — plantée dans un éclat de lumière, déchirant le gris, ruisselante d’eau de lac et de son propre sang. Elle s’arrêta à un pouce de sa poitrine, frémissante, comme un animal qui retrouve son maître.
Owen la saisit.
La lame s’illumina — non pas du jaune doré du torque, mais d’un blanc profond, teinté de bleu, comme la glace au fond d’un lac d’hiver. Il sentit la vibration remonter le long du métal, jusque dans sa paume blessée, et une seconde plus tard, une chaleur nouvelle parcourut son bras.
Le guerrier sourit. Pour la première fois, son visage ravagé par les siècles s’adoucit.
— Tu es prêt, dit-il. Le seuil se referme derrière toi. Quand tu retourneras dans l’eau, le sorcier t’attendra. Il aura repris des forces. Il aura attiré la lumière du soleil levant. Et il saura que tu es revenu.
— Ça me rassure, grogna Owen.
Le guerrier rit doucement, sans bruit.
— La lame est entière. Le torque n’est plus un collier, mais il est vivant. Quand tu frapperas, frappe avec les deux. Pas l’un sans l’autre. Ton sang, ton fer, ton engagement — c’est le pacte que tu dois renouveler.
Il recula d’un pas.
— Maintenant, va. Le jour se lève.
Autour d’eux, le gris commença à se fissurer. Des lignes de lumière blanche coururent le long du sol de pierre, et Owen sentit une traction brutale au niveau de son sternum — comme un hameçon planté dans sa poitrine, qui le tirait vers le haut, vers l’eau, vers l’air.
La dernière chose qu’il vit, avant que la lumière ne l’engloutisse, fut le guerrier qui levait une main en silence. Pas un salut. Pas un adieu.
Une promesse.
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