Le Pacte Noyé
Lire le chapitre 34: The Last Stand
La porte se referma derrière lui avec un bruit de coquillage brisé, et Owen émergea dans un crépuscule qui n’était pas le sien. L’eau du lac n’était plus de l’eau, mais un miroir noir en suspension, et le ciel au-dessus de sa tête était une déchirure violente, striée d’éclairs blancs qui ne tombaient pas — ils montaient, comme des racines inversées cherchant à s’arracher du sol.
Le sorcier se tenait à vingt mètres, debout sur la surface du lac sans couler, les bras écartés. Sa silhouette n’était plus humaine. Les ombres qui l’entouraient ondulaient comme des algues dans un courant invisible, et de sa gorge sortait un chant bas, un bourdonnement qui faisait vibrer l’air et l’eau jusqu’à la moelle.
Owen leva le bras. Le torque reforgé pesait contre son poignet — non plus un collier, mais un bracelet, forgé dans les fragments que le guerrier spectral avait guidés vers lui dans l’entre-monde. La lame de l’épée pulsait d’une lumière dorée, faible, mais continue. Le guerrier avait dit : *Elle se souviendra de ton sang avant de se souvenir de ta main.*
Le sorcier tourna la tête. Ses yeux n’étaient plus des yeux — des puits de lumière sombre, deux trous où le jour se noyait.
— Tu as apporté le collier, dit-il. Et tu l’as brisé. Et maintenant tu le portes. Quelle ironie, Callahan. Tu es venu avec la clé, et tu repars avec un bracelet d’enfant.
Owen fit un pas sur la surface liquide. Elle tenait. Elle tenait comme une promesse fragile.
— La clé ne t’appartient pas, dit-il. Rien de ce qui est sous cette eau ne t’appartient.
Le sorcier rit, un son qui fissura l’air.
— Sous cette eau ? Enfant, je suis plus vieux que cette eau. J’étais là quand le lac n’était qu’une plaine, quand tes ancêtres marchaient encore vers l’ouest en cherchant des dieux qui n’existaient pas. Et je serai là quand ton monde aura fini de se dévorer.
Il leva la main droite, et le lac entier se souleva derrière lui — une muraille d’eau noire, vivante, grouillante de formes qui se tordaient à l’intérieur. Des créatures, les mêmes que sur la rive, mais plus grandes, plus définies, avec des mâchoires ocellées de dents blanches comme des éclats de porcelaine.
— Tu vas regretter d’avoir éteint ma colonne de lumière, Callahan. J’ai dû puiser dans autre chose que le soleil. Mais ça m’a appris une chose : ton monde est plein de combustibles.
Owen serra le pommeau. La lame dorée trembla, puis s’affermit. Il sentit le torque chauffer contre sa peau, comme un animal qui s’éveille.
— Tu parles beaucoup, dit-il. Pour quelqu’un qui a dû voler la lumière pour briller.
Les créatures chargèrent.
Il n’eut pas le temps de penser. Le premier monstre — une silhouette écailleuse, presque humaine, mais trop longue, trop étirée — plongea vers lui. Owen roula sur le côté, l’eau noire cédant sous son poids, et trancha. La lame rencontra de la chair, quelque chose de dense et de réticent, et la créature hurla avant de se dissoudre en écume.
Le second vint de la gauche. Le troisième par-dessous. Owen pivota, le torque irradiant une chaleur nouvelle qui se propageait de son poignet à son épaule, puis au bras entier. La lumière dorée autour de la lame s’intensifia, et chaque frappe quittait son épaule avec la précision d’un souvenir.
Il avait fait ce geste mille fois. Sur des sites de fouilles, contre des poutres effondrées, contre des portes verrouillées dans des ruines englouties. Mais jamais contre des choses qui voulaient le dévorer.
Le quatrième monstre lui attrapa la cheville. Owen tomba, l’épaule heurtant la surface noire, et la douleur explosa dans son bras gauche — quelque chose avait cédé, un muscle ou un os, il ne savait pas. Il serra les dents, planta la lame dans le dos de la créature, et elle s’ouvrit comme un fruit trop mûr.
Le sorcier applaudit lentement.
— Impressionnant. Vraiment. Tu te bats comme eux. Comme le guerrier qui se tenait à ta place il y a mille ans. Mais regarde-toi.
Owen se releva, le souffle court. Son bras gauche pendait, inutile. Le sang coulait le long de sa main, gouttant sur le lac noir, qui l’absorbait sans trace.
— Il t’a fallu une épée et un collier pour faire ce qu’il faisait à mains nues, dit le sorcier. Et encore. Tu arrives trop tard, avec trop peu, et trop seul.
Il fit un geste, et l’eau explosa autour d’Owen. Des dizaines de formes, maintenant. Le lac entier se soulevait.
Owen leva la lame — mais elle n’était plus dorée. Elle était grise, terne, veinée d’une fissure profonde qui courait du pommeau vers la pointe. Le choc contre l’écaille avait été plus violent qu’il ne l’avait cru. La lame s’affaiblissait, comme un muscle après un trop long effort.
Le torque brûlait, maintenant. Une chaleur presque insupportable.
— Tu vois ? dit le sorcier. Tu vois ce que je vois ? Un homme seul avec une arme brisée et un bijou qui le consume. Ton père avait plus de grâce. Mais ton père n’a pas survécu non plus, n’est-ce pas ?
Owen serra les dents. Le nom de son père frappa dans sa poitrine comme une lame propre.
— Mon père, dit-il lentement, est mort parce qu’il a cru que tu pouvais être raisonné.
Le sorcier sourit. Un sourire immense, trop large, qui fendait son visage en deux.
— Non. Ton père est mort parce qu’il a cru qu’il pouvait gagner.
Les créatures chargèrent ensemble. Owen fit face. Il n’avait plus le temps pour la finesse, plus le torque pour la lumière pure, plus de bras gauche pour se protéger. Il avait la lame fissurée, le poignet brûlé, et la certitude absolue que s’il mourait ici, le lac s’ouvrirait sur le monde entier.
La première créature fendit l’air. Owen esquiva d’un quart de tour, enfonça l’épée fissurée dans sa gorge, et la lame éclata.
Pas à moitié. Pas avec une fissure.
Elle se brisa net, à mi-lame, dans un bruit de verre qui tombe. Le fragment vola, tournoyant dans l’air sombre, et Owen se retrouva avec un moignon d’acier dans la main, l’autre moitié de la lame reposant au fond du lac noir, inaccessible.
Le silence tomba.
Les créatures ralentirent. Le sorcier pencha la tête, presque curieux.
— Tu as brisé l’épée, dit-il doucement. Comme tu as brisé le torque. Comme tu brises tout ce que tu touches, Owen Callahan.
Il leva la main.
L’eau autour d’Owen se referma comme un poing. Sa poitrine se comprima. Il ne pouvait plus respirer. Le torque brûlait son poignet, devenu une bande de feu blanc, et dans cette douleur — dans cette lumière brute, sur le point de flamber — il sentit quelque chose. Une vibration. Un cadre. Comme si le torque n’était pas seulement un objet, mais une clé qui n’avait pas fini de tourner.
Il tendit la main droite, le moignon de l’épée tremblant dans ses doigts serrés.
— Tu peux avoir l’épée, dit-il, la voix étranglée par l’eau qui le remplissait. Tu peux avoir le lac. Tu peux avoir le soleil.
Il serra le fragment d’acier contre sa poitrine. Le torque explosa dans une onde blanche.
— Mais tu ne peux pas avoir moi.
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