Le Pacte Noyé
Lire le chapitre 36: The New Dawn
Le lac était d’un calme absolu, comme si la nuit n’avait jamais existé. L’aube répandait une lumière rose et douce sur l’eau, effaçant les dernières ombres. Cole se tenait au bord de la berge, les mains tremblantes, les yeux rivés sur la surface immobile. À côté de lui, le vieux savant s’était assis sur un rocher, la tête basse, ses vêtements trempés dégageant une fine vapeur dans l’air froid.
— Il faut appeler les secours, souffla Cole, la voix brisée. Il faut… il faut aller le chercher.
Le savant ne répondit pas tout de suite. Il releva lentement la tête, observa l’horizon où le soleil émergeait enfin, triomphant, et laissa échapper un long soupir.
— Il n’y a rien à chercher, dit-il d’une voix douce mais ferme. Ce qui est fait est fait. Le pacte est scellé. Owen l’a compris mieux que quiconque.
— Vous êtes en train de me dire qu’on le laisse là ? En bas ? Mort ? cria Cole, faisant quelques pas dans l’eau peu profonde avant de s’arrêter, impuissant.
— Je dis qu’un homme comme lui ne veut pas qu’on le sorte de l’eau dans un sac plastique, répondit le savant, les yeux brillants. Je dis que ce lac garde ses secrets, et que certains secrets doivent rester gardés.
Deux heures plus tard, les autorités locales arrivèrent. Une patrouille, deux plongeurs, un hélicoptère qui tournait lentement en cercles paresseux. Le savant prit la parole le premier, devant l’officier de police, un homme au visage buriné qui écoutait sans broncher.
— Accident de plongée. Détresse respiratoire. Le courant l’a pris dans la zone des ruines, expliqua le savant, les mains jointes dans son dos, le ton posé. Nous avons tenté de le récupérer, mais l’hypothermie… mon collègue n’avait aucune chance.
Cole ouvrit la bouche pour protester, mais le savant lui lança un regard si appuyé que Cole se tut. Il serra les poings, les ongles plantés dans ses paumes, et détourna le regard vers l’eau. Menteur. Toute cette histoire était un mensonge, mais quel mensonge dire à ces gens ? Que son ami avait combattu un sorcier médiéval au fond d’un lac ? Qu’il avait traversé une porte dimensionnelle ? Qu’il avait donné sa vie pour éteindre la colère d’un mort ?
— Des plongeurs, dit l’officier en notant sur son calepin, s’ils ne trouvent rien, on déclarera disparu. Vous aurez besoin de signer une déposition complète avant midi.
Le savant hocha la tête, remercia, puis retourna s’asseoir au bord de l’eau. Cole le rejoignit, tremblant de rage autant que de froid.
— Vous mentez, siffla Cole. Vous mentez pour protéger quoi ? Il est mort, vous comprenez ? Owen est mort, là-dessous. Il mérite mieux que ça.
— Il mérite mieux que l’incompréhension, répondit le savant sans le regarder. Mieux que les questions. Mieux que les prélèvements, les enquêtes, les hypothèses. Il mérite que ce lac reprenne son rôle : un lieu de mémoire, pas un lieu que l’on creuse.
Cole demeura silencieux, les yeux sur l’eau, et le soleil continua de monter, indifférent à la perte des hommes.
Vers dix heures, une voiture de location s’arrêta en haut de la colline, dans le petit parking qui dominait le lac. Megan Whitmore coupa le moteur et regarda la scène depuis son pare-brise : les véhicules de secours, les plongeurs sur la berge, un cordon de ruban jaune qui flottait entre deux arbres. Elle sentit son estomac se serrer. Elle avait filé depuis Newcastle dès qu’elle avait appris que l’équipement de localisation d’Owen avait envoyé une balise d’urgence. Elle avait trouvé le message du savant, confus, incomplet. Puis plus rien. Juste le silence de celui qui ne répond plus.
Elle descendit de la voiture, traversa la pelouse détrempée, et s’approcha du cordon. Son badge de chercheuse universitaire n’impressionna pas le jeune policier qui lui barra le passage, mais elle lui décocha son regard le plus froid.
— Dr Megan Whitmore, collaboratrice directe de Dr Owen Callahan. Je suis venue le chercher. Où est-il ?
Le policier hésita, puis la laissa passer en indiquant le groupe de plongeurs qui discutaient près d’une tente. Megan marcha, les bottes s’enfonçant dans la boue, les cheveux plaqués par le vent du large.
Elle vit Cole d’abord. Lui tournait le dos au lac, et quand il la reconnut, son visage se décomposa.
— Megan, je…
— Ne dis rien. Où est-il ?
Cole secoua la tête, incapable de formuler les mots. Le savant s’approcha, les mains levées en signe d’apaisement.
— Dr Whitmore, je suis Navid Ashworth, chercheur indépendant en philologie ancienne. J’ai travaillé avec Owen sur ce site. Il y a eu un accident cette nuit. Une plongée trop profonde, des conditions imprévues. Il n’a pas pu remonter.
Megan le dévisagea. Quelque chose clochait dans la façon dont il tenait son corps : trop rigide, trop précis. Un homme qui récite un texte appris.
— Une plongée de nuit ? Owen ne travaille jamais sans autorisation formelle et sans matériel complet. Vous saviez qu’un accident était possible, et vous l’avez laissé y aller ?
— Owen savait mieux que quiconque les risques de son engagement, dit le savant avec une étrange lueur dans les yeux. Il a pris sa décision en pleine connaissance de cause.
Megan n’insista pas. Elle savait lire entre les lignes de ceux qui parlent trop bien. Elle marcha jusqu’au bord de l’eau, laissa ses yeux s’adapter à la surface polie du lac. Les plongeurs avaient remonté du matériel : un treuil, des cordes, un gilet. Pas de corps.
Elle resta là, immobile, à regarder les corolles de brume qui dansaient au-dessus des eaux calmes. Elle crut d’abord voir un reflet, un miroitement dû au soleil. Mais la forme s’attarda. Une silhouette masculine, debout sur l’eau ? Non, pas debout, émergente à la manière d’un baigneur immobile, la tête et les épaules hors de la surface. Le visage tourné vers elle.
Ses cheveux plaqués sur le crâne. Sa barbe naissante. Ses yeux qui semblaient ne pas la voir, mais regarder à travers elle, comme s’il contemplait autre chose. Quelque chose qui ressemblait à Owen. Pendant trois secondes, peut-être quatre. Une prise d’air bloquée dans sa gorge.
Puis la silhouette coula doucement, silencieuse, et l’eau se referma sur elle sans éclat, sans remous, comme si elle n’avait jamais été là.
— Owen, murmura Megan.
Elle se retourna, chercha un témoin, mais tous les regards étaient ailleurs : sur les plongeurs, sur les papiers, sur le calme majestueux du paysage. Seul Cole la regardait, et il n’avait pas vu. Il avait vu son visage se décomposer, rien de plus.
— Tu l’as vu, dit-il, sans en avoir l’air d’une question.
Megan ne répondit pas. Elle ne pouvait pas encore. Elle retira ses lunettes de soleil, les essuya avec un pan de sa veste, puis les remit pour cacher ses yeux qui piquaient. Elle inspecta la surface de l’eau encore un moment, mais rien n’y bougea.
— Il n’est pas mort, dit-elle finalement. Je sais ce que j’ai vu.
Navid Ashworth s’approcha d’elle, son pas léger sur les graviers. Il observait lui aussi l’étendue d’eau, puis planta son regard dans le sien.
— Non, dit-il doucement. Il n’est pas mort. Il est devenu autre chose. Ce que vous avez vu là… c’est le gardien qui prend le large.
Megan déglutit, mais elle ne détourna pas les yeux.
— Vous allez me raconter toute l’histoire. Ici, maintenant.
— Avec plaisir, dit-il en souriant faiblement. Vous n’en croirez pas une seule ligne, mais vous la connaîtrez.
Sur la rive, un plongeur remonta à la surface, retira son masque et secoua la tête à l’adresse de son équipe. Rien au fond, pas de corps, pas d’épave identifiable. Le lac se refermait sur ses mystères, comme il l’avait fait pendant plus de mille ans. Les oiseaux revinrent s’installer sur ses rives, l’eau retrouva ses reflets d’étain, et le soleil, enfin, sécha les dernières gouttes de rosée sur les pierres de la berge.
Megan attendit la fin de la déposition, écouta Ashworth construire son récit avec des détails précis mais vides : un site interdit, des vestiges fragiles, une décision imprudente. Elle signa les papiers qu’on lui tendit, remercia les autorités d’une voix mécanique, puis revint vers sa voiture, seule. Cole s’était assis à l’avant du véhicule du savant, la tête entre les mains.
Avant de monter dans sa propre voiture, Megan sortit son téléphone et ouvrit la boîte vocale. Le dernier message d’Owen, enregistré six jours plus tôt, une simple phrase : *Megan, si jamais je ne reviens pas d’ici, ouvrez le colis que je vous ai laissé au département archéologie. Vous comprendrez.*
Elle coupa l’appel, remonta la vitre, mit le contact. Puis elle regarda une dernière fois le lac, désormais paisible aux premières heures de ce jour nouveau. L’eau brillait, dorée et profonde. Elle crut de nouveau, l’espace d’un battement de cils, apercevoir une silhouette qui se tenait à la surface, un bras levé en signe d’adieu.
Mais quand elle cligna des yeux, il n’y avait plus rien. Juste le lac.
Et elle ne dit rien.
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