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Le Pain à la Lavande

Lire le chapitre 6: Aunt Odette's Ghost

Elle se tenait là, au milieu du fournil, les mains encore grises de farine et d’échec, quand elle remarqua que la lumière du matin filtrait à travers les carreaux poussiéreux et dessinait un rectangle précis sur le plancher, là où personne n’avait marché depuis des lustres. La pâte ratée de la veille était toujours étalée sur la planche, un monument ammoniac à sa prétendue carrière de championne. Elle l’emballa d’un geste sec et la jeta dans un sac en papier, bien décidée à s’en débarrasser avant que le village entier ne défile pour admirer son ouvrage.

C’était une question de survie, désormais. Si elle voulait affronter le maire avec le moindre crédit, il lui fallait d’abord rendre cet endroit respectable, ou du moins présentable.

Elle commença par le comptoir, un bloc de marbre ébréché où les clients d’autrefois devaient poser leurs pièces et leurs paniers. Puis le four, un mastodonte de briques à l’âtre noirci qui semblait vous juger du fond de sa gueule. Elle balaya, frotta, gratta, tira des linges humides sur les étagères nues. La poussière s’épaississait dans sa gorge, et pourtant, à chaque chiffon passé, une forme émergeait des ténèbres : celle d’un lieu vivant, d’un lieu où l’on fabriquait des choses qui nourrissent les gens.

Une heure plus tard, elle s’attaqua au petit bureau coincé derrière l’escalier en colimaçon, une niche de bois que l’humidité avait gondolée. Sur le bureau trônait un vieux cahier à la couverture cartonnée rouge, mais surtout, dans un tiroir du meuble, un battement au creux de sa poitrine : le tiroir était fermé, sans aucune serrure visible, et pourtant il refusa de bouger quand elle tira.

— Besoin d’un levier ? fit une voix derrière elle.

Elle sursauta et se retourna. Julien Morel se tenait dans l’embrasure de la porte de service, une boîte de pâtisserie à la main, ses cheveux noirs en bataille comme s’il venait de traverser le mistral. Il portait sa veste de travail blanche, tachée de chocolat près du poignet.

— Comment êtes-vous entré ? souffla-t-elle.

— La porte était ouverte. Vous n’avez pas encore réparé la vitre du cellier, alors je me suis permis.

Il posa la boîte sur le comptoir entre eux, le carton humide qui suintait un parfum de beurre chaud.

— Je me suis dit que vous auriez faim. Après votre… performance d’hier, vous avez besoin de quelque chose de convenable.

Clara sentit le rose lui monter aux joues. Elle dénoua le ruban de la boîte et découvrit un croissant de la taille de son avant-bras, à la croûte feuilletée et dorée, dont la douceur vanillée lui caressa les narines.

— Pourquoi ? demanda-t-elle, méfiante.

Il haussa une épaule.

— Je n’aime pas voir le talent se gaspiller dans l’aigreur. Et puis, vous allez avoir besoin d’un modèle.

Elle arracha un morceau de la corne et le porta à sa bouche. La pâte se délitait en une centaine de lamelles beurrées, salées, caramélisées. C’était obscène, cette perfection.

— Qu’est-ce que vous voulez savoir ? dit-il en désignant le tiroir d’un menton.

— Son bureau est verrouillé. Il n’y a pas de serrure, mais ça ne bouge pas.

Julien s’approcha, s’accroupit, passa ses doigts sous la face frontale du tiroir. Il cherchait, pressait, tâtait. Puis, avec une précision d’horloger, il fit pivoter un petit disque de bois déguisé en nœud de veinure. Un clic, et le tiroir glissa.

— Élise avait ses secrets, murmura-t-il. Elle détestait qu’on les touche. C’était son théâtre, ici. Chaque placard, chaque recoin était une scène où elle donnait des représailles à sa manière.

Clara ouvrit le tiroir. Il contenait deux choses : une photographie jaunie d’une femme de profil devant le four, les manches relevées, un sourire franc, et un carnet relié de cuir noir à l’étiquette vidée, le cuir craquelé d’âge. Elle défit l’élastique et l’ouvrit. Les pages étaient blanches.

— C’est tout ? fit-elle, déçue.

Julien se releva, et pendant un instant son regard se fit lointain, presque mélancolique.

— Vous savez ce qu’on racontait, dans le village ? Que votre tante avait un livre de recettes. Pas un carnet de comptes, pas un journal. Un livre, unique, qui tenait toutes ses formules, toutes les timings de ses fournées, ses secrets de fermentation. Les moisissures du pain de lune, qu’on disait introuvables ailleurs, y étaient notées à l’encre.

Clara scruta le carnet vide.

— Et personne ne l’a jamais vu ?

— Depuis sa mort, non. Les Morel ont tenu la pâtisserie pendant trois générations, et on a tous cherché ce livre. Ma grand-mère en parlait encore sur son lit de mort. Elle disait que sans lui, Le Pain de Lune n’était qu’un nom de plus sur une plaque.

— Sa mort ? Il y a une tache de thé sur la nappe du fond. Qui vous a vu ?

— Personne. Je cherchais des outils dans la remise.

Il sembla peser le poids de ses mots, puis il s’approcha du comptoir et désigna la boîte de croissants.

— Vous devriez les finir. Et réfléchir à ce que vous allez dire au maire, cet après-midi. Il n’a pas l’habitude qu’on lui tienne tête. Mais quelque chose me dit que vous, vous saurez faire.

Il la regarda encore, une seconde de plus que nécessaire, puis il sortit par la porte qu’il laissa entrouverte, sans un mot de plus.

Clara tira la chaise du bureau et s’y laissa tomber. L’image de sa tante, ses mains enfarinées, flottait devant elle. Elle ouvrit à nouveau le carnet vide, passa la pulpe de son pouce sur les pages. Lisses. Trop lisses pour avoir été feuilletées. Elle était experte en data ; elle connaissait les artefacts de l’usage. Ces pages n’avaient jamais accueilli la moindre encre.

Mais le cuir noir, lui, était gras sous ses doigts, marqué de traces autour de la reliure.

Dans un geste d’impatience, elle glissa les deux ouvre-boîtes entre cuir et carton, fit levier. Et puis, entre le fond de la couverture et la première page, une fine poche cousue au fil de lin libéra un feuillet plié en huit, à moitié gris d’âge, à l’écriture dense et serrée. Elle le déplia lentement, sur ses genoux.

C’était une recette, ou plutôt quatre. Une liste d’ingrédients pour un même pain — quatre variantes d’une même formule. À chaque ligne, sa tante Élise avait noté en marge des heures, des températures, des proportions plus obliques : la lune, le vent, la date. Des annotations obsessionnelles, chiffrées, presque cryptées.

Au bas du feuillet, une phrase minuscule, à l’encre violette, lui valut un frisson étrangement chaud dans la nuque :

« Tu es plus près de moi par la pâte que par les lettres, ma fille. »

Elle relut trois fois. Elle n’avait pas d’enfant. Mais quelque chose dans le ton, la familiarité désarmante, l’obligea à replier la feuille avec le même soin que si elle tenait un oiseau.

Le maire. La dette. Le village. Le livre introuvable. Tout se bousculait, dans sa tête, lorsque son téléphone vibra dans sa poche.

Elle jeta un œil à l’écran. Un message de son ancien cabinet de conseil à Londres, la confirmation écrite qu’elle avait quitté ses fonctions ce matin à 9h, « conformément à votre demande ». Pas de retour possible.

Elle baissa les yeux vers le feuillet. Elle n’avait ni travail, ni le sou, ni la moindre idée de ce qu’était une pousse de lune. Mais pour la première fois, elle tenait quelque chose entre ses mains qui semblait avoir été écrit pour elle, par une femme qui, d’une certaine manière, l’attendait depuis le début.

Un léger craquement venait de la chambre à l’étage.