Le Parfum de la Magie
Lire le chapitre 13: The Aftermath of Petals
Les pétales de glycine s'étaient répandues sur le sol de la salle des licornes comme une traînée de sang mauve. Camille les écrasa sous ses semelles sans le vouloir, et leur parfum douxâtre lui monta à la gorge, mêlé à celui de la cire des bougies et à l'âcreté de la fumée du poison.
On avait emporté le corps de Violetta depuis longtemps. On avait nettoyé le parquet, fait disparaître les chaises renversées, les débris de verre du carafon brisé. Tout était si propre, si ordonné, si profondément faux. La place de Violetta à la table des maîtresses était vide, et personne n'osait s'y asseoir. Dans les couloirs, les apprenties chuchotaient : mots étouffés, regards fuyants. Une mort par empoisonnement lors d'une séance destinée à percer le mystère de la disparition d'Eudora — les superstitions les plus sombres couraient déjà.
Camille resta dans la salle jusqu'à ce que les dernières bougies fussent éteintes. Jusqu'à ce que ses doigts, crispés sur le rebord de velours d'un prie-Dieu, fussent devenus blancs.
La dernière chose que Violetta lui avait donnée, c'était un lieu : la Bibliothèque des Senteurs, sous le plancher de cette salle mal nommée, où aucune licorne n'avait jamais foulé le sol. Et cette phrase étrange, murmurée dans un dernier souffle râpeux : *les essences qui chantent.*
Camille ne savait pas ce que cela signifiait. Elle savait seulement qu'elle ne pouvait pas attendre.
Elle retrouva Laurent dans un café près du quai de l'Horloge, un établissement discret où il ne venait jamais en uniforme. Il la vit arriver, les mains tremblantes malgré ses gants de chevreau, et il ne dit rien. Il attendit qu'elle eût commandé une tisane qu'elle ne but pas, puis il posa sa main sur la table, à distance polie de la sienne.
« Vous avez les yeux d'une personne qui n'a pas dormi », dit-il.
« Violetta est morte hier soir. Chez moi. Dans mes bras. » Camille n'avait pas prévu de le dire si brutalement. La brutalité était plus facile que la douceur. « Quelqu'un a placé un nuage de poison dans la salle. Il était destiné à me tuer. Elle s'est exposée à ma place. »
Laurent ne détourna pas le regard. Malgré son visage ordinaire, presque ingrat, il avait cette qualité rare : il savait écouter sans bouger, sans offrir de consolation inutile. Il savait qu'il n'y avait rien à offrir, parfois, que le silence et l'attention.
« Vous m'avez déjà dit, hier, que Violetta vous avait confié quelque chose avant de mourir. »
Camille acquiesça, et le geste lui coûta. Elle raconta tout : les paroles de Violetta sur sa mort, la bibliothèque cachée, les essences qui chantent. Elle n'omit rien, pas même le nom de la salle des licornes — car à ce stade, qui avait encore intérêt à se taire ? Ses propres secrets étaient déjà des cibles. Les formules de sa mère, l'existence du journal, la mémoire réécrite par un parfum interdit : tout cela avait mis des gens dans la tombe, Eudora peut-être comprise.
« Une bibliothèque souterraine », répéta Laurent, les sourcils froncés. Il remua son café abstraitement, comme s'il cherchait les mots dans le marc. « Sous une salle du bâtiment principal de la guilde. »
« C'est ce qu'elle a dit. »
« Et vous me l'avez dit parce que vous ne savez pas comment y accéder. »
Camille le dévisagea. Il avait toujours ce léger décalage, cette façon de voir ce qu'elle ne disait pas. C'était irritant, et étrangement rassurant.
« Elle a parlé d'essences qui chantent. Je connais toutes les salles de la guilde, tous les passages, toutes les alcôves. Rien ne chante, là-bas. Rien, sauf le vent à travers les moulures, certains soirs d'orage. »
« Le vent dans les moulures », répéta Lentement Laurent. Il sortit un petit carnet de la poche intérieure de son veston — un veston de civil, brun, usé aux coudes — et y traça quelques lignes. Camille vit des croquis grossiers, des tuyaux, des pompes. « Paris a un réseau plus vieux que celui que la ville avoue posséder. Des égouts, oui, mais surtout des galeries anciennes, des carrières, des couloirs qui reliaient autrefois les sous-sols des grandes institutions. Les archives de la préfecture mentionnent un passage, sous le quadrilatère des marchandes de fleurs. »
« Les fleurs », dit Camille. Mais le lien ne lui disait rien.
« Il y a un conduit d'aération, abandonné depuis la restauration des Halles, qui court parallèlement aux fondations de la guilde. Si quelqu'un voulait cacher une bibliothèque au sous-sol — une bibliothèque qu'on entende du dessus par un jeu de tuyaux résonnants, peut-être un ancien système de renvoi des cloches... »
« Les essences qui chantent », répéta Camille, et quelque chose se rassembla dans sa poitrine. « Vous pensez qu'il s'agit d'un conduit acoustique. »
« Je pense que Paris est truffé de galeries dont personne ne veut parler, et que les personnes qui y cachent leurs secrets sont rarement bien intentionnées. » Laurent ferma son carnet. « Mais si vous voulez fouiller le sous-sol de la guilde, vous aurez besoin que je vous garde le passage. Vous ne ferez pas ça seule. »
Camille hésita. L'alliance était tentante, autant que dangereuse. Un homme de la police dans les entrailles des secrets de la guilde, c'était un risque immense. Mais il était aussi le seul être en qui elle avait placé sa confiance — et Violetta morte, cette confiance prenait un poids d'autant plus lourd.
« Quelqu'un attend sous la salle des licornes, dit-elle. Quelqu'un qui connaît les essences, qui sait chanter les parfums. Si vous m'accompagnez, vous pourriez ne pas aimer ce que vous verrez. »
« Je n'aime presque jamais ce que je vois », répondit Laurent avec un sourire si ténu qu'il en devenait fragile.
Ils se donnèrent rendez-vous pour le soir même, après la fermeture. Camille devait trouver une excuse plausible auprès des sœurs d'atelier au cas où sa disparition serait remarquée. Elle dirait qu'elle se rendait à la messe des morts pour Violetta, dans la chapelle Saint-Eloi. C'était assez crédible — plusieurs apprenties l'avaient fait avant elle.
Elle passa la journée à évoluer comme une somnambule dans l'atelier. Elle pesa des essences, prépara une base de solvant qu'on allait lui réclamer pour le lendemain — réflexe professionnel, un geste pour faire croire que la vie continuait. Les autres jeunes femmes parlaient d'elle à voix basse. L'accusation de la médium restait suspendue comme une corde autour de son cou ; on la regardait avec une peur nouvelle, mêlée de curiosité morbide. « C'est elle que la morte disait être une meurtrière », entendit-elle murmurer derrière une cloison. Puis un nom de parfum — santal et musc — et le silence retomba.
Elle remonta sa manche pour vérifier l'heure. Une nervure violette courait le long de son poignet, là où elle avait saisi un éclat du carafon brisé dans la salle. Le verre l'avait coupée sans qu'elle le sentît. La coupure n'était pas profonde, mais elle s'entêtait à saigner par intermittence, et rien n'arrêtait tout à fait le suintement rosé.
*La mémoire du poison*, pensa-t-elle.
À dix heures moins le quart, elle se glissa hors de sa chambre, évita la salle commune des apprenties où une partie de cartes battait son plein, et gagna par un escalier de service la petite cour arrière de la guilde. Là, entre les buissons de buis, Laurent l'attendait. Il avait apporté une lanterne sourde, un pied-de-biche dissimulé sous un plaid, et une corde fine enroulée autour de son épaule gauche.
« Vous l'avez trouvé ? » demanda-t-il. « L'accès par l'intérieur ? »
Camille secoua la tête. « La bibliothèque est sous la salle, mais j'ai compris en vous écoutant que la guilde se tient sur d'anciennes carrières. Ce n'est pas dans le plancher que je dois chercher, c'est sous les fondations. Il y avait autrefois une trappe, donnant sur un escalier de service qui remontait la table des maîtresses. Une servante m'en a parlé une fois : on la surnommait l'échelle aux sœurs noires. »
« Sœurs noires », répéta Laurent. Il sortit un plan froissé de sa poche — une copie d'un relevé des égouts, vingt ans d'âge. « Alors, on descend par ici. » Il désigna un point sur le parchemin. « Cette galerie passe sous l'ancien four à chaux. Elle devrait rejoindre l'échelle des sœurs noires par un tunnel latéral, selon les relevés. Si le conduit existe encore. »
Camille inspira longuement. La nuit sentait la pluie et les pierres mouillées ; le froid s'aiguisait dans le col de son manteau. Elle n'avait pas de plan. Elle n'avait qu'une phrase de morte, une carte d'un inspecteur et une blessure qui refusait de se fermer.
« Alors allons-y », dit-elle.
Laurent ouvrit la bouche, comme s'il voulait ajouter quelque chose — une précaution, peut-être, un avertissement. Mais il n'en fit rien. Il répondit d'un simple geste de la tête, puis il commença à soulever la plaque de fonte qui dissimulait l'entrée de la galerie, à deux pas du mur de la guilde. L'ouverture bâillait sur un puits de noirceur où remontait une odeur de terre humide, de mousse et de quelque chose d'âcre — un parfum de vieille eau stagnante.
Camille s'arrêta au bord. La noirceur lui parut soudain plus vaste que le reste du monde. Derrière elle, la guilde se dressait, silencieuse, avec ses fenêtres éteintes et ses secrets meurtriers. Devant elle, l'inconnu.
« Laurent », dit-elle, sans se retourner. « Si nous trouvons quelque chose là-dessous — si nous trouvons ce que Violetta essayait de me montrer — vous me tiendrez parole ? Vous ne le répéterez à personne ? Pas même à la préfecture. »
La lanterne éclaira le bas de ses jambes. Il était déjà en train de descendre.
« Je tiens toujours parole », dit-il. « Pour ce qui compte vraiment. »
Camille le suivit dans la terre.
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