Le Parfum de la Magie
Lire le chapitre 14: The Hidden Library
La pierre se souleva sans un bruit, comme si elle n’attendait que leur passage. Camille retint son souffle, la lanterne tremblant dans sa main gantée. L’odeur qui montait de l’ouverture n’avait rien de moisi : c’était un parfum ancien, dense, presque solennel — des essences de cire, de santal et quelque chose d’indéfinissable, une note florale si vieille qu’elle semblait venir d’un autre siècle.
Laurent baissa la lampe à huile, éclairant les premières marches d’un escalier en colimaçon qui s’enfonçait dans les entrailles de la guilde. « Violetta n’a pas menti, murmura-t-il. Cette salle n’apparaît sur aucun plan officiel. »
Camille posa un pied sur la première marche. Le bois geignit à peine. Elle avait passé l’heure précédente à chercher sous la salle des licornes, les doigts courant sur les lames du parquet, à l’écoute des fissures, jusqu’à ce qu’elle trouve une planche légèrement plus chaude que les autres — comme si une source de chaleur souterraine la traversait.
« Vous me devez une explication, dit Laurent derrière elle. Pourquoi avoir insisté pour venir seule d’abord ? »
Elle ne répondit pas tout de suite. La vérité, c’est qu’elle avait voulu vérifier que le lieu n’était pas un piège avant d’y entraîner un homme dont elle ignorait encore vraiment les desseins. Mais elle savait aussi que cet aveu l’aurait fait paraître plus vulnérable qu’elle ne voulait l’être.
« J’avais besoin d’être sûre que l’entrée n’était pas gardée », dit-elle finalement.
L’escalier déboucha sur un corridor voûté en briques rouges, dont les murs suintaient une humidité chargée de sel. Des niches de chaque côté abritaient des bougies consumées depuis longtemps, leurs mèches noircies figées dans des stalactites de cire. L’air se fit plus lourd, plus aimanté.
Au bout du corridor, une porte de chêne bardée de fer, sans serrure visible. Camille posa la paume sur le bois. Une pulsation — faible, mais réelle — lui répondit sous la peau, comme une corde vocale qui vibre dans un silence complet.
« Elle chante », souffla-t-elle.
Laurent la regarda, la mâchoire serrée. « La petite phrase de Violetta. “Les essences qui chantent.” C’est une porte à empreinte olfactive ? »
Camille approcha son visage du bois. Elle humecta ses lèvres, ferma les yeux, inspira. Le portail s’ouvrit sans qu’elle le touche, glissant sur des rails invisibles.
La pièce qui s’offrit à eux était immense, une cathédrale inversée. Des rayonnages de six mètres de haut s’étiraient à perte de vue, chargés de fioles de cristal de toutes tailles — certaines grosses comme des poings, d’autres minces comme des épines. Une fine couche de poussière dorée recouvrait les étiquettes manuscrites, mais l’odeur qui émanait de chaque flacon se mêlait en une symphonie entêtante que Camille dut traduire en catégories, par habitude professionnelle : ambre, bergamote, résine, iris, musc, une phrase de jasmin suave, un accord de cuir et de fumée noire.
« C’est une bibliothèque, murmura-t-elle. Une bibliothèque de parfums… vivante. »
Laurent éclaira les murs du fond où pendaient des instruments de verrerie alchimiques, des cornues, des alambics de cuivre vert-de-grisé. Des carnets en peau de porc étaient empilés sur une table centrale dont la surface portait de profondes rainures, comme si elle avait servi de sous-main à cent ans de travaux.
Ils s’approchèrent. Sur la table, un carnet était ouvert à la dernière page. L’écriture était fine, dense, nerveuse. Camille reconnut sur la couverture un sceau de la guilde, mais frappé d’un symbole qu’elle ne connaissait pas : une goutte inversée, traversée d’une racine.
Elle lut à voix haute, la voix changée par l’émotion :
« Mon nom ne sera pas écrit ici, car elle est partout et elle me traque. Je sais désormais que celui qui cherche l’Eau de Résurrection n’est pas un membre de la guilde. C’est un imposteur, une femme peut-être, qui en a appris l’existence par des voies corrompues. Elle se fait appeler la Marcheuse. Elle collectionne les secrets de nos sœurs comme d’autres collectionnent les bijoux. Trois maîtres ont déjà disparu en l’interrogeant. Je dois prévenir la guilde. Je dois… »
La phrase s’arrêtait au milieu d’un mot, la plume ayant laissé une longue tache d’encre.
Camille tourna quelques pages en arrière. Des descriptions précises, des notes de parfums composés, des schémas d’alambics. Puis, plus loin, une autre série d’inscriptions d’une autre main, plus appliquée, presque enfantine. Une écriture de quelqu’un qui voulait se faire passer pour faible.
« Cette page date d’il y a deux semaines », dit Camille. « C’est la main d’une personne qui écrit en camouflage. Regardez la manière dont les “s” sont trop réguliers, comme tracés par une enfant. Mais la pression de la plume est celle d’un adulte. »
Laurent s’approcha, penchant la lanterne. « Vous dites que ce carnet décrit la disparition de trois maîtres ? Mais la guilde n’a signalé aucune disparition récente. »
« Ils ne veulent pas révéler leur faiblesse, dit Camille en refermant doucement le carnet. C’est leur code. Mais moi, je l’ai trouvé. » Elle palpa la couverture du carnet, sentant sous ses doigts une épaisseur supplémentaire. Elle déplia une page volante, glissée dans la reliure intérieure.
Une seule ligne y était écrite, d’une encre rouge qui avait percé le papier par son acidité :
« Si vous lisez ceci, j’ai été prise. L’imposteur sent l’ambre gris et la fleur d’oranger, mais une note fausse, trop insistante. Elle a un faible pour les fleurs de la nuit. Suivez-la jusqu’au Pavillon des Oubliées. Sauvez ce qui peut l’être. »
Camille porta instinctivement le papier à son nez. Sous la poussière et l’encre acide, une trace persistait — une fragrance étrange, reconnaissable entre toutes : ambre gris, oui, mais mêlée d’une pointe cuivrée, presque métallique, comme si la femme avait trempé dans un bain de sous-bois pourris et de fleurs de tabac noir.
« Le Pavillon des Oubliées ? » demanda Laurent.
« Je connais. » Camille froissa doucement le papier avant de se reprendre et de le replier précieusement. « C’est le nom populaire de la prison pour femmes du Ve arrondissement. On y enferme les condamnées dont on veut oublier le nom. Mais c’est aussi un lieu où l’on peut acheter ce qu’on ne peut pas obtenir ailleurs. »
Elle releva la tête, croisant le regard du policier. Une idée venait de germer, brûlante et inconfortable. « Si cette Marcheuse cherche à voler des secrets de la guilde, elle a certainement commencé par corrompre des personnes qui détenaient des informations. Les prisons sont des nids à secrets. »
Laurent la dévisagea, quelque chose de sombre passant dans ses yeux. « Vous voulez descendre dans une prison de femmes, alors que vous êtes blessée, recherchée, et en deuil de votre dernière alliée ? »
« Je veux trouver cette femme, répliqua Camille. La seule personne capable de comprendre ses méthodes est celle qui a vécu assez longtemps à l’ombre des parfums pour ne plus avoir peur du noir. » Elle leva la main. La plaie de son avant-bras, encore humide sous le bandage, laissa échapper une goutte qui tomba sur le carnet. Elle ne cria pas — elle observa la goutte sécher, absorbée par le papier.
« Et nous avons encore autre chose à faire, ajouta-t-elle. Il faut avertir la guilde. Mais le seul moyen d’être prise au sérieux, maintenant, c’est de leur apporter la tête de cette imposture sur un plateau d’argent. »
Laurent hésita, puis hocha lentement la tête. « Très bien. Mais nous y allons ensemble. Et si vous sentez cette note d’ambre et de fleur d’oranger avant que nous ayons trouvé la source, je veux le savoir immédiatement. »
Camille glissa le carnet dans sa veste, sous sa blouse, contre sa peau. La chaleur de son corps atteignant les pages, une odeur nouvelle, presque imperceptible, monta du papier — la signature olfactive de la Marcheuse, intensifiée. Elle ferma les yeux une seconde, mémorisant chaque composante, chaque harmonique du parfum, comme on retient prudemment la mélodie qui va guider une vengeance.
« Elle a laissé une trace dans la prison », dit-elle en ouvrant les yeux. « Et une trace, ça se remonte à la source. »
Elle se tourna vers l’escalier, la lanterne haute, sans regarder en arrière. Derrière elle, Laurent souffla la mèche de la seule bougie encore allumée de la bibliothèque, dans un geste presque rituel, puis la suivit dans la pénombre.
---
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.