Le Parfum de la Magie
Lire le chapitre 15: The Impostor's Trail
Le marquis était mort depuis longtemps, mais son parfum persistait dans le vestibule du Pavillon des Oubliées, une poussière de violette et de papier moisi qui me fit plisser le nez avant même que la portière ne se referme derrière nous.
Camille s’immobilisa sous le porche.
— Tu le sens ? demanda-t-elle.
Laurent s’arrêta à son côté, le col de son manteau relevé contre la bruine d’avril.
— L’humidité, les égouts, le désespoir. Rien de plus.
— Non. C’est plus subtil. Violette, mais pas celle d’un jardin. Celle d’un sachet oublié dans un tiroir depuis vingt ans.
Elle sortit de sa poche le carnet du maître disparu, ouvert à la page où l’encre bleue — sa propre goutte de sang, encore — formait des boucles serrées comme des cicatrices. La page était dediée à une seule formule : *l’Eau de la Marcheuse, d’après souvenir, essence d’ambre fou, fleur d’oranger, cuivre chaud. Elle le porte quand elle vient prendre l’identité des autres.*
— C’est le même accord, murmura Camille. Il est dans ce carnet, et il est imprégné dans les pierres de cette prison.
Laurent consulta la feuille que lui avait donnée le directeur des archives municipales, un plan qu’il déplia sous la lanterne.
— Le Pavillon des Oubliées n’est pas une prison ordinaire. C’est un dépôt. On y enferme les femmes qui ont dérangé l’ordre public sans commettre de crime prouvable : les folles, les visionnaires, celles qui ont vu des choses qu’elles n’auraient pas dû voir.
Camille leva les yeux vers la façade de grès noir, sans fenêtres, percée d’une seule porte à clous. Deux cents femmes enfermées pour avoir été trop lucides.
— Et la Marcheuse vient ici recruter.
L’intendante qui les accueillit était une femme maigre, nommée Bouchard, avec des lunettes cerclées de cuivre et un tablier qui avait connu des jours meilleurs. Elle regarda la plaque de police de Laurent, puis le visage de Camille, et ses lèvres se pincèrent.
— Vous n’avez pas d’affaire ici, mademoiselle. Ce n’est pas un lieu pour une femme de votre rang.
— Je ne suis pas là en tant que femme de rang, répondit Camille. Je suis là parce que je cherche une personne qui a rendu visite à l’une de vos prisonnières.
— Tous nos visiteurs sont consignés.
— Une femme qui ne s’est pas annoncée, probablement. Grande, brune, les mains gantées même en été, et qui sentait l’ambre et le cuivre.
Bouchard blêmit. Elle ouvrit la bouche, la referma, puis se tourna vers Laurent avec une colère soudaine.
— J’ai déjà parlé à votre collègue. Je n’ai rien de plus à dire.
Laurent fronça les sourcils.
— Mon collègue ?
— L’inspecteur Fauvel. Il est venu hier soir avec son ordre du préfet. Il a interrogé la fille Delcourt pendant deux heures.
Le sang de Camille se glaça. Fauvel. Le nom inconnu, rattaché à la préfecture, qui traînait dans les couloirs du poste de police la semaine dernière.
— Qu’est-ce que Fauvel cherchait ? demanda Laurent, sa voix devenant soudain plus dure.
— La même chose que vous, je suppose. Une femme qui parle de choses impossibles. Delcourt, cellule dix-sept, aile B. Elle prétend avoir vendu ses souvenirs à une inconnue.
Bouchard leur confia une lanterne et les laissa descendre seule dans le couloir des ailes B. Le corridor était long et étroit, fait d’arches basses, l’air chargé d’une odeur de crésyl et de chaux éteinte. Camille marchait près de Laurent, son bras blessé serré contre son torse. La goutte de sang dans sa plaie — cette saleté de blessure qui ne cicatrisait pas — se réveilla avec une pulsation sourde à l’idée d’être si près de la Marcheuse.
La cellule dix-sept était au bout du couloir, une porte de chêne cloutée, munie d’un judas. À l’intérieur, une femme était assise sur le bord d’une paillasse, les mains croisées sur les genoux, le visage lisse et vide. Elle avait les yeux d’un bleu très pâle, comme ceux des poupées de porcelaine dont on a effacé l’expression. Elle ne leva pas la tête quand ils entrèrent.
— Delcourt ? demanda Laurent doucement.
— C’est mon nom, répondit-elle d’une voix égale, mécanique. Mais il me semble lointain. Comme si je le lisais sur une épitaphe.
Camille s’accroupit devant elle. Le parfum de la cellule était confiné : crasse, rouille, urine. Mais il y avait autre chose, plus fragile, presque éteint. Une note d’ambre.
Elle sortit le carnet et le posa sur ses genoux sans le rouvrir.
— On m’a dit que vous avez vendu vos souvenirs à une femme.
Delcourt tourna vers elle son regard de porcelaine. Ses lèvres remuèrent, cherchant les mots, comme si elle n’était plus certaine que la langue lui appartenait.
— Elle m’a tout demandé, dit-elle enfin. Mes années d’enfance, le visage de ma mère, le prénom de mon premier amant. Elle les a mis dans un flacon de cristal, l’un après l’autre. J’ai vu mes souvenirs y entrer, comme des rubans de soie qu’on enroule.
— Quel genre de flacon ? demanda Camille, le cœur battant plus fort.
— En forme de larme. Le verre était noir.
Camille ferma les yeux. Le flacon noir en forme de larme. Sa mère en avait un identique, caché au fond d’un tiroir de l’atelier ; elle l’avait trouvé enfant, et sa mère lui avait dit *c’est pour les chagrins trop lourds à porter*, à voix basse, comme on parle des morts.
— Elle vous a payé ? demanda Laurent.
— Pas en argent. En mots. Elle m’a dit que je retrouverais plus tard une partie de ce que j’avais perdu, et qu’alors je saurais ce que je devais faire. Elle m’a dit que c’était tout ce qu’une femme pouvait espérer : une seconde chance d’être quelqu’un d’autre.
Delcourt pencha la tête, et pour la première fois, une ride d’expression traversa son visage lisse.
— Mais elle mentait. Je le sais parce que, juste avant de partir, elle s’est penchée vers moi, et elle avait une odeur bizarre. Une odeur que je connaissais pourtant. Comme du jasmin et de l’ambre, mais avec un goût de métal dans le fond de la gorge.
Le cuivre, pensa Camille. La note de sang.
— Elle a laissé quelque chose ? demanda-t-elle.
La prisonnière fouilla dans la poche de sa robe, en sortit un bout de papier plié en quatre, qu’elle tendit de ses doigts pâles.
— Elle m’a dit de le garder pour la prochaine personne qui viendrait chercher des réponses. Elle a dit que je le saurais. Que la personne sentirait la glycine.
Camille prit le papier avec un frisson. Il était doux, presque soyeux au toucher, comme du parchemin préparé avec une huile particulière. Elle le déplia.
Ce n’était pas un message. C’était un dessin, à l’encre noire, précis et cruel : un visage de femme, les yeux fermés, la bouche ouverte en un cri muet, et traversant ce visage, une fissure comme un masque qui se brise. En dessous, au crayon, une écriture fine mais pressée : *le masque de sang sera complet au solstice. La maîtresse du guet ne se souviendra plus de son nom.*
Camille regarda le visage dessiné et comprit.
C’était Violetta. Les traits de Violetta figés dans une agonie de papier, la fissure en travers du front.
Laurent regarda par-dessus son épaule et pâlit.
— C’est un avertissement, dit-il. Ou une signature.
Camille replia le papier avec un grand soin, le glissa dans sa poche contre sa poitrine. Son bras blessé se mit à battre d’une douleur plus profonde, comme si la blessure elle-même reconnaissait l’encre de ce dessin.
La Marcheuse n’était pas qu’une voleuse d’identités. Elle collectionnait des visages entiers — et celui de leur amie assassinée était déjà sur son établi.
— Il faut prévenir quelqu’un, dit Camille.
— Qui ? demanda Laurent avec une ironie amère. Le guet qui te croit empoisonneuse ? La guilde qui vient de perdre sa meilleure protectrice ? Le préfet qui m’a interdit d’enquêter sur quoi que ce soit qui concerne les parfumeurs ?
Camille se leva, rajusta sa cape. Elle se surprit à toucher le carnet du maître disparu, et la formule de la Marcheuse lui revint en mémoire : *ambre, fleur d’oranger, cuivre chaud.*
Cuivre chaud. Sang humain. Elle avait senti cette alliance toute la journée — à la guilde, dans les tunnels, et maintenant jusque dans cette cellule de femmes folles.
Elle n’avait pas besoin d’un visage pour retrouver la Marcheuse.
Elle était déjà en train de se fondre dans le visage d’une autre.
— Alors, dit-elle, je vais devoir la trouver avant qu’elle ne finisse son traître masque. Et toi, tu vas me trouver une entrée plus discrète que la porte principale.
Laurent la regarda, la lanterne jetant des ombres dans les creux de son visage.
— Le solstice, répéta-t-il. C’est dans trois jours.
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