Le Parfum de la Magie
Lire le chapitre 16: The Bloodstone Mask
Les égouts exhalaient une haleine de pierre mouillée et de rouille. Camille avait cessé de compter les détours depuis qu’ils avaient quitté le Pavillon des Oubliées, mais chaque pas dans ce labyrinthe souterrain lui semblait plus lourd que le précédent. Laurent marchait devant elle, sa lanterne projetant des ombres dansantes sur les parois couvertes de salpêtre. Il s’arrêta net, et elle faillit lui rentrer dedans.
— Là, dit-il en braquant la lumière sur une niche creusée dans la brique.
Camille s’approcha, la main plaquée contre sa poitrine là où le papier au visage fêlé de Violetta reposait contre sa peau. L’image la brûlait comme une fièvre, et sa blessure au bras pulsait en cadence sourde. Dans la niche, taillée dans une pierre plus sombre que celles d’alentour, une frise grossière représentait une silhouette drapée, le visage recouvert d’un voile, tenant à bout de bras un masque d’où s’échappaient des volutes.
— Je connais ce motif, murmura Laurent. Il releva sa lanterne, et la lumière vacilla sur les entrelacs gravés. Le musée criminel de la préfecture possède une collection d’objets saisis lors d’une affaire de sorcellerie, il y a soixante ans. Une secte qui se faisait appeler les Tailleurs de Visages.
Camille déglutit. Sa gorge était sèche comme de la craie.
— Tailleurs de Visages ?
— Ils croyaient qu’en mêlant le sang d’un vivant à certaines essences distillées, ils pouvaient façonner un masque capable de voler son identité. Non pas une imitation grossière, mais une véritable peau — un visage qui respire, qui vieillit, qui trompe même les êtres les plus proches.
Elle sentit le papier crépiter contre sa peau, comme s’il répondait aux mots de Laurent. Sa blessure se mit à élancer plus fort, un rappel cuisant du sang versé dans la bibliothèque.
— Et les morts que vous enquêtez ? Les corps retrouvés sans visage ?
Laurent hocha lentement la tête.
— Je pensais qu’il s’agissait de crimes de rituel simples. Des mutilations post-mortem pour empêcher l’identification. Mais les premiers rapports d’autopsie mentionnaient une chose étrange : les chairs étaient lisses, comme si elles avaient été… polies. Et une odeur d’amande et de cuivre persistait, impossible à dissiper. (Il planta son regard dans celui de Camille.) C’est vous qui m’avez appris à reconnaître cette signature olfactive.
Camille baissa les yeux vers le papier contre sa poitrine. Sous ses doigts, le dessin semblait presque tiède, comme s’il respirait au rythme de quelqu’un d’autre.
— La Marcheuse ne cherche pas à voler le visage de Violetta. Pas seulement le sien. (Sa voix se brisa, puis se raffermit.) Elle construit quelque chose. Une mosaïque. Delcourt a dit que la Marcheuse collectionnait les identités, qu’elle les échangeait comme d’autres échangent des cartes de visite. Et les morts que vous enquêtez… ils ne sont pas des victimes collatérales. Ce sont des matériaux.
Le silence des égouts se referma sur eux, lourd et humide. Laurent rangea sa lanterne dans une main, passa l’autre dans ses cheveux, révélant des cernes profonds sous ses yeux.
— Une secte qui a été condamnée à l’exil pour ses pratiques. Trente membres. On les a traqués jusqu’aux confins de la Bretagne. (Il détourna le regard.) On a dit qu’ils s’étaient noyés en tentant de fuir vers la mer. Mais je n’ai jamais vu les corps. Personne ne les a vus.
— Et le Parfum de Résurrection, dit Camille d’une voix rendue rauque par l’émotion. La Marcheuse ne veut pas se contenter de prendre des visages. Elle veut ramener les morts. Toutes ces identités qu’elle accumule — ce sont les ingrédients d’une seule recette. Le masque de sang n’est qu’une étape.
Laurent se retourna brusquement vers elle, et les ombres de son visage parurent une seconde se déformer, comme si un autre homme se tenait là, plus ancien, plus dur.
— Comment savez-vous pour le parfum de Résurrection ?
— Le journal, dans la bibliothèque. La Maîtresse des essences l’a mentionné avant de disparaître. Elle l’a appelé « l’Ultime Alchimie ». Ceux qui s’en approchaient finissaient vides, consumés de l’intérieur, transformés en coquilles humaines.
Les mots de Camille se perdirent dans l’air fétide. Elle repensa à Eudora, la maîtresse disparue – la femme dont le visage ornait peut-être déjà le masque en construction, quelque part dans Paris, quelque part près du solstice.
— Il y a autre chose, dit-elle, hésitante. Le cristal. La fiole en forme de larme noire. Delcourt a décrit exactement la même que celle que ma mère gardait dans son secrétaire, derrière un double fond. Elle n’en parlait jamais, mais je l’ai vue sortir de son chapeau, un soir d’hiver, alors qu’elle croyait que je dormais. Elle l’a remplie d’une goutte de son sang avant de la ranger.
Laurent se figea.
— Votre mère était…
— Je ne sais pas ce qu’elle était. Et ça me terrifie.
Un bruit sourd résonna dans le tunnel derrière eux. Un pas, ou le martèlement lointain d’une pompe hydraulique. Laurent leva la lanterne, scrutant les ténèbres. Rien. Seulement la pierre et l’ombre.
— Nous devons remonter, murmura-t-il. Le Pavillon des Oubliées est peut-être sur écoute, ou suivi. Et si votre mère possédait une fiole identique…
— Cela signifie qu’elle était liée aux Tailleurs de Visages, ou qu’elle a volé la Marcheuse.
— Ou bien, dit Laurent en baissant la voix, qu’elle était l’une d’eux, et que la Marcheuse la poursuit à travers vous. L’identité n’est pas la seule chose qu’on puisse voler. On peut aussi voler la lignée. Le sang d’un enfant transmute la mémoire de la mère.
Camille sentit le sol vaciller sous ses pieds. Sa cage thoracique se serra comme si une main invisible pressait ses côtes.
— Si la Marcheuse croit que je détiens ce que ma mère avait, elle ne se contentera pas de laisser des accusatrices surgir lors d’un dîner ou d’un poison destiné à quelqu’un d’autre. (Elle regarda Laurent dans les yeux.) Elle viendra me chercher en personne. Et elle pensera que je suis préparée à l’affronter. (Ses doigts se posèrent sur le papier contre son cœur.) Il faut que nous trouvions une arme avant le solstice. Pas un pistolet, pas un couteau. Quelque chose qui puisse briser le lien entre elle et ses masques.
Laurent demeura silencieux un long moment. La lanterne tremblait légèrement dans sa main.
— À la préfecture, un dossier est conservé sous scellé, contenant un fragment de masque saisi lors du dernier procès des Tailleurs. On raconte que celui qui le porte peut percevoir les autres masques comme des fausses peaux. Le pressentir avant qu’il ne frappe. (Il releva les yeux vers elle, et sa voix devint grave.) Mais ce fragment est sous la garde d’Inspector Fauvel.
Le nom tomba entre eux comme une pierre dans une eau morte. Fauvel – celui qui avait questionné Delcourt la veille au soir, juste avant qu’ils ne la trouvent.
— Fauvel est l’un des vôtres.
— Je n’en suis plus certain depuis que je vous ai accompagnée au Pavillon. (Laurent froissa le bord de sa manche, puis se força à un calme presque chirurgical.) Je pourrais tenter de le voler. Mais si Fauvel est mêlé à la Marcheuse, il saura que nous venons de découvrir la faille. Et il agira en conséquence.
Camille inspira profondément. L’odeur de l’immortelle, celle d’Adélaïde, flotta à la limite de sa perception – fugace, presque imaginée, mais bien réelle. Le lien entre la nièce de Séverine et la Marcheuse devenait plus net à chaque heure qui passait.
— Alors nous ne volons pas le fragment. Nous donnons à Fauvel une raison de sortir de la préfecture pour autre chose que les archives. (Ses yeux s’étrécirent.) La Marcheuse craint qu’on voie à travers ses masques. Si elle apprend qu’un fragment permettant de les détecter est gardé dans les coffres de la police, elle enverra quelqu’un pour le détruire ou le voler. Et elle enverra cette personne ce soir, si l’on fait courir la rumeur qu’il sera transféré demain.
Laurent esquissa un sourire sans joie.
— Vous voulez vous servir de la Marcheuse pour neutraliser Fauvel.
— L’allié d’un ennemi peut devenir notre leurre. (Camille resserra son écharpe autour de sa gorge, sentant la fraîcheur des tunnels s’infiltrer dans ses os.) Et pendant que les regards seront rivés sur la préfecture, nous prendrons une autre route. Vous venez de dire que le masque peut pressentir les autres masques. Alors, ce soir, nous trouvons celui qui cache son visage sous une peau d’emprunt parmi les vivants. (Elle posa une main sur le bras de Laurent.) Et si la Marcheuse est déjà dans le guide, elle se révélera à nous.
Laurent hésita, puis sa main libre vint couvrir celle de Camille, un geste bref, presque involontaire.
— Et si vous vous trompiez ? Si la Marcheuse n’est pas dans le guide ?
Camille retira sa main et releva le menton. L’odeur d’immortelle lui chatouilla de nouveau les narines.
— Elle y est. Nous avons été aveugles parce que nous cherchions une étrangère. Mais Adélaïde est là, ce soir, au même moment où ses accusatrices s’en prenaient à moi. Les pièces du puzzle s’assemblent, Laurent. (Elle sortit une montre à gousset de son manteau et consulta l’heure.) Nous avons huit heures avant le solstice de minuit. Huit heures pour démasquer un imposteur et l’empêcher de couronner son œuvre.
Dans le lointain, un autre bruit — plus proche cette fois, un grattement régulier, presque mécanique. Laurent éteignit brusquement la lanterne et le silence avala tout. Camille retint son souffle, sentant sa blessure pulser contre le papier — une douleur lancinante, rythmique, comme un second cœur qui battait à l’unisson d’un autre, quelque part au-dessus d’eux.
Quelqu’un les écoutait.
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