Le Parfum de la Magie
Lire le chapitre 17: The Alibi's Collapse
La nuit s’était refermée sur le Pavillon des Oubliées comme une paupière sur un œil mort. Camille et Laurent étaient remontés des égouts couverts de suie et de questions, leurs voix encore basses, leurs plans encore fragiles. Il était convenu : cette nuit, ils fouilleraient la guilde, masque à la main, à la recherche du visage de l’imposteur.
Mais lorsqu’ils poussèrent la porte latérale du réfectoire, une silhouette les attendait dans la pénombre.
Elle se tenait près de la grande table, immobile, les mains croisées sur un châle de laine grise. Une femme, âgée, voûtée. La lumière d’une lampe à huile tremblait sur son visage ridé. Camille la reconnut aussitôt : Marguerite, la doyenne des *Rabatteuses*, celles qui collectaient les essences brutes dans les serres et les marchés. Une femme que tout le monde respectait, que personne ne soupçonnait.
« Mademoiselle Delacroix, dit Marguerite d’une voix plaintive, que Dieu me pardonne de venir à cette heure. »
Camille échangea un regard avec Laurent. Il avait la main sur la crosse de son revolver, mais ne dégaina pas.
« Vous avez quelque chose à me dire, Marguerite ? demanda Camille en s’approchant lentement.
— Je ne voulais pas…, balbutia la vieille femme. Mais j’ai entendu des choses. Des choses terribles. Sur vous. Sur cette nuit où cette pauvre Violetta est morte. »
Camille s’arrêta à trois mètres. Son pouls s’accéléra.
« Que savez-vous de cette nuit ?
— J’y étais. »
Le silence qui suivit fut si dense qu’on aurait pu le couper au couteau.
« Vous étiez où, exactement ? demanda Laurent.
— Dans la ruelle derrière la guilde, murmura Marguerite. J’avais oublié mon gant dans l’atelier des tanneurs. Je revenais le chercher à la nuit tombée. Et je l’ai vue. Vous, mademoiselle. Vous sortiez par la porte de service. Vous aviez les mains rouges. Des mains… rouges de sang. »
Camille sentit son cœur plonger. Laurent se tourna vers elle, les mâchoires serrées.
« C’est un mensonge. Je n’ai jamais… »
Mais quelque chose clochait. L’odeur. Camille ferma les yeux une seconde, huma l’air. Marguerite sentait la lavande et la cire d’abeille. Une senteur propre, honnête. Trop propre. Trop honnête.
Elle regarda la vieille femme fixement. Les rides. Les mains. Le châle gris. La façon dont elle tenait sa tête légèrement inclinée, comme si elle écoutait ses propres mots se dérouler.
Une voix.
Elle l’avait entendue deux nuits plus tôt, dans les cuisines de la guilde, juste avant que la lumière ne l’empoisonne. Une voix douce, déguisée sous un accent du Midi. Marguerite n’était pas du Midi. Cette femme l’était.
« Non. Vous n’étiez pas dans la ruelle, dit Camille lentement. Vous n’étiez pas Marguerite. »
La vieille femme se redressa à peine. Un infime raidissement. Ses yeux se plissèrent.
« Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, mademoiselle. Je suis témoin. Un témoin honnête. »
« Vous êtes une menteuse. »
Camille fit un pas. Laurent la suivit, la main toujours sur son arme.
« Marguerite a travaillé trente ans dans les serres de la guilde. Ses mains portent les cicatrices des épines de genêts de Provence. Regardez les vôtres. Lisses comme celles d’une dame. Vous ne travaillez pas la terre. Vous travaillez le visage. »
La vieille femme baissa les yeux vers ses mains. Un silence de glace. Puis elle laissa échapper un petit rire, sec et sans chaleur.
« Le visage se travaille aussi, mademoiselle Delacroix. Les rides, les masques… c’est un artisanat. »
Son accent du Midi s’était évaporé. La voix n’était plus celle de Marguerite, mais plus jeune. Plus dure. Une voix que Camille n’identifiait pas clairement, mais qu’elle reconnaissait quelque part au fond d’elle, comme une mélodie oubliée.
« Qui êtes-vous ? demanda Camille en croisant les bras. Montrez-moi votre vrai visage. »
La créature qui portait le visage de Marguerite pencha la tête, comme un oiseau curieux. Puis, lentement, elle leva la main et tira sur le bord de son menton. Un mince film de peau et de cire commença à se décoller, avec un bruit visqueux. Camille retint un frisson.
Le masque tomba.
En dessous, une femme d’une trentaine d’années. Des cheveux sombres, des yeux verts en amande, un visage régulier et désarmant de banalité. Camille la connaissait. Elle la connaissait trop bien.
Son cœur cessa de battre une seconde entière.
« Marie ? »
Marie Delcourt. Sa plus ancienne amie de la guilde. Celle avec qui elle avait partagé les bancs de l’apprentissage. Celle qui avait pleuré sur la tombe de sa mère. Celle qui, trois jours plus tôt, avait préparé du thé pour la calmer après la mort de Violetta.
Marie sourit. Un sourire doux et triste qui glissait à la surface d’une ironie profonde.
« Bonsoir, Camille. Je me demandais combien de temps il te faudrait. »
Laurent dégaina son revolver dans un cliquetis sec. Marie étendit une main tranquille.
« Épargne-moi la théâtralité, inspecteur. Je ne suis pas venue me rendre. Je suis venue te voir, Camille. Parce que dans trois jours, tout changera. Et je voulais que tu saches que j’ai choisi. »
« Choisi quoi ? » demanda Camille, la gorge nouée.
« De porter le visage de l’histoire. La Marcheuse m’a offert ce que la guilde ne m’a jamais donné : la certitude. La puissance de n’être personne et de devenir celle que je veux. Pendant que toi, tu t’es couché dans la confiance des autres, sans jamais regarder au-delà de ton propre talent. »
Elle fit un pas vers Camille. Laurent arma le chien de son revolver.
« Ne bougez plus.
— Je n’ai pas peur de vous, dit Marie en le regardant. Vous ne pouvez pas tirer. Nous sommes à quelques mètres des ateliers. Une balle dans cette enceinte alerterait la garde. Et vous savez que votre hiérarchie ne prendra pas le parti d’un inspecteur qui fouille une guilde de femmes. »
Elle avait raison. Camille le lut sur le visage de Laurent, dans la crispation de sa mâchoire. Elle se retourna vers Marie, cherchant une issue, une frêle certitude.
« Ta mère, dit Marie, d’une voix qui se fit soudain plus tendre. Tu n’as jamais su pourquoi elle était morte. Tu croyais qu’elle était malade. C’était faux. Elle avait trouvé la même vérité que moi. Et elle a refusé de payer le prix.»
Les mots frappèrent comme une gifle. Camille porta une main à sa poitrine, là où la blessure, la veille, au Pavillon, s’était remise à battre contre le dessin de Violetta.
« Ma mère n’a rien à voir avec vous. »
Marie inclina la tête, un sourire derrière les yeux.
« Vraiment ? Alors pourquoi portes-tu son flacon, celle-là même que la Marcheuse lui a confié les nuits de l’autre solstice, avant qu’elle ne tente de fuir ? »
Le monde chavira. Camille sortit d’un geste brusque le flacon de cristal noir pendu à son cou. Il brillait à la lueur de la lampe, lourd et éternel.
« Tu mens.
— Il arrête les larmes de sang, dit Marie. Sa préférée. Le solstice prochain, tu comprendras tout. Mais il sera trop tard. Ce que j’ai entrepris ne peut être arrêté. Et ce que la Marcheuse construit ne concerne ni toi, ni moi. »
Elle recula. Laurent fit un pas, mais Marie leva la main, et dans sa paume apparut un petit flacon bleu. Elle le fracassa au sol.
Une fumée épaisse jaillit du verre, chargée de soufre et de verveine. Camille toussa, battit des bras. Quand la brume se dissipa, Marie était partie. Il ne restait qu’une odeur de menthe poivrée et la fissure nette d’une gorge violette se refermant sur une trappe invisible.
Camille resta debout, le flacon de sa mère serré dans sa main, la poitrine douloureuse. Laurent était près d’elle, un mot doux sur les lèvres.
Elle l’interrompit.
« Laurent. Le dessin. La blessure. Elle bat. Et maintenant, je sais pourquoi. »
Elle leva le flacon noir à hauteur de ses yeux. À l’intérieur, une lueur sombre palpitait en rythme avec sa blessure.
« Ce n’est pas un flacon. C’est une clé. Une clé pour quelque chose que ma mère cachait. Et qu’une amie que je croyais morte m’a offerte en mourant malgré elle : Violetta savait. Avant de mourir, elle m’a dit “les essences qui chantent”. Ce n’est pas une citation. C’est une carte. »
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