Le Parfum de la Magie
Lire le chapitre 19: The Turn of the Mask
Le silence qui suivit la disparition de Marie était plus lourd que n'importe quel cri. L'atelier sentait la violette écrasée, le sang et la peur. Les apprenties s'étaient massées contre les murs, blêmes, les mains serrées sur leurs tabliers. Le corps de Marguerite—la fausse Marguerite—gisait encore là, la peau déjà cireuse. La vraie Marguerite, ligotée et bâillonnée dans un placard à balais, avait été libérée par deux gardes en jurant qu'on lui avait volé son visage, son nom, sa vie.
Camille ne l'écoutait plus. Elle regardait la cuve de violettes, la surface plane comme un œil clos. Marie avait plongé dedans et n'était pas remontée. Personne ne remontait d'une cuve de macération—à moins d'avoir préparé une issue. La trappe. Le boyau. Elle connaissait les plans mieux que quiconque dans cette pièce, car c'était elle qui les avait dessinés.
Laurent la prit par le coude, doucement, pour l'écarter du bord. Il parlait aux gardes, aux officiers, aux apprenties. Il distribuait des ordres que Camille n'entendait pas. Elle sentait le sang battre dans sa paume droite, là où le cristal avait mordu la chair. La fiole était brisée en trois fragments, encore chauds et humides. Elle les tenait serrés dans son mouchoir, comme des dents arrachées.
C'est en remontant l'escalier, plus tard, que Camille sentit quelque chose d'irrégulier dans la doublure de sa poche. Un poids qui n'y était pas avant. Elle glissa la main et en retira un gant de cuir fin, taché de brun sombre. Du sang séché. Des coutures fines. Une odeur de poudre de riz, d'iris, et de ce musc particulier qu'elle avait identifié sur le corps du maître de guilde assassiné.
Elle s'arrêta au milieu des marches. Laurent, derrière elle, faillit la percuter. « Qu'est-ce que c'est ?
— Elle l'a glissé dans ma poche, murmura Camille. Marie. De son sang sur mes mains. Elle voulait que tout le monde me croie coupable. »
Laurent prit le gant avec précaution, le tournant entre ses doigts. « Celui qui a égorgé le maître de guilde portait des gants pour ne pas laisser d'empreintes. S'il a été laissé dans une cuve de teinture, le sang a imprégné les fibres…
— Le sang de son vrai propriétaire, pas le mien. »
Mais Camille n'en était pas sûre. Elle l'avait compris au poids du gant, à la trace de cire qu'elle sentait au bout des doigts. Marie avait été méticuleuse. Trop méticuleuse. Elle avait laissé une preuve qui accusait Camille, mais elle l'avait aussi fabriquée avec soin. Du sang humain séché ne se répartit pas dans un gant de manière uniforme. Les plis entre les doigts étaient plus sombres. Comme si la main qui l'avait porté avait saigné abondamment, avant de se refermer sur une lame.
À la lumière bleue des réverbères de la cour, Camille sortit la première fiole de cristal intacte de sa poche—celle qui avait appartenu à sa mère, celle qui vibrait encore contre sa peau. Elle la tint au-dessus du gant. La fiole émit un son grave, presque infrasonique. Le cristal s'illumina d'un bleu pâle. Et le gant, comme réveillé, commença à montrer son histoire.
Camille avait appris cette méthode dans le vieux grimoire de sa mère. Une lecture par le résidu. Elle ferma les yeux une seconde, puis les rouvrit. Des filaments dorés s'élevaient du cuir, dessinant une main—pas la sienne, pas celle de Marie. Une main plus courte, aux doigts noueux, portant une chevalière à l'index gauche. La main d'une femme âgée.
Le cœur de Camille se serra. Elle connaissait cette bague. Elle l'avait vue des centaines de fois, posée sur le rebord d'un bureau, glissée dans une poche de gilet, brillant sous la lampe à huile de la salle de conseil.
La bague de la maîtresse de guilde morte.
« C'est le sang de la maîtresse de guilde, dit-elle. Elle a porté ce gant. Elle a saigné dedans. »
Laurent s'approcha, les yeux plissés. Les filaments dorés se recomposaient, plus nets. Une silhouette. Une pièce. Une table basse, des fioles. La scène se déroulait en hologramme pâle, comme un rêve éveillé.
La maîtresse de guilde était assise. Elle tenait le gant dans une main—celui qu'elle portait déjà—et de l'autre, une lame fine. Elle avait l'air calme, résignée. Devant elle, une silhouette. Imprécise. Haute. Vêtue de noir.
La silhouette tendit la main. La maîtresse de guilde lui tendit le gant, sans résistance. Puis la silhouette s'approcha et, d'un geste sec, trancha la gorge de la vieille femme avec le gant ensanglanté.
Camille se figea. Ce n'était pas un assassinat. C'était un sacrifice. Un transfert.
Le gant était déjà ensanglanté avant le meurtre. Le sang appartenait à la maîtresse de guilde. Cette femme avait choisi de mourir, ou on l'avait forcée à consentir, et son sang avait servi à sceller quelque chose.
« Ce n'était pas Marie, murmura Camille.
— Explique-toi, dit Laurent.
— Le gant n'est pas une preuve de culpabilité de Marie. C'est une relique. La maîtresse de guilde l'a donné à son meurtrier avant de mourir. Elle s'est offerte. Le sang qu'il contient est le sien, intentionnellement versé. C'est pour ça qu'il est encore chaud après des jours.
— Le cristal réagit, dit Laurent. Il le montre.
— Il le montre parce que c'est la même signature que la fiole de ma mère, murmura Camille. La Marcheuse ne se contente pas de voler des visages. Elle demande le consentement de sa victime. Elle obtient sa mort volontaire. C'est comme ça qu'elle pousse sa magie plus loin.
Laurent regarda le gant d'un air sombre. « Alors, Marie n'est pas la meurtrière. Tu es innocentée, mais tu te retrouves face au même mystère : qui, ou *quoi*, a tué la maîtresse de guilde ?
— Oui. Mais j'ai une piste. »
Camille remit le gant dans sa poche, mais pas dans la doublure. Cette fois, dans sa ceinture, contre sa peau. Le cristal continuait de vibrer doucement, en harmonie avec le sang séché. Elle se demandait où la maîtresse de guilde avait consenti. Dans quelle pièce. Devant qui.
Le plus troublant, c'était la chevalière. À la mort de la maîtresse de guilde, le conseil avait annoncé que sa bague avait disparu. Volée. On avait cherché des jours. Pourtant, dans cette vision, elle était à son doigt. La femme ne l'avait jamais retirée. Elle était morte avec.
Alors, où était passée la bague ? Pourquoi le conseil prétendait-il qu'elle était volée ?
« Il y a quelqu'un dans la guilde, dit Camille lentement. Quelqu'un qui a menti sur les circonstances de la mort de la maîtresse de guilde. Quelqu'un qui savait que le gant n'existait pas, ou qui l'a caché. Marie l'avait. Mais elle l'a eu de quelqu'un.
— Marie connaissait toutes les planques, dit Laurent. Elle était ta plus proche amie.
— Marie n'a jamais su où l'on rangeait les reliques personnelles de la maîtresse. C'est moi qui les connaissais. Seulement moi. Et toi. »
Le silence retomba entre eux. Quelqu'un avait parlé à Marie. Quelqu'un qui connaissait les habitudes de Camille, qui savait que la maîtresse de guilde gardait des vieux gants de travail dans son secrétaire, qui connaissait le nom de son père, les alcôves du conseil. Quelqu'un qui avait intérêt à la faire accuser.
Camille releva la tête vers la fenêtre du premier étage, celle de la salle des archives. Derrière la vitre, une silhouette se détachait dans l'ombre : un visage pâle, des cheveux gris tirés en chignon, des mains croisées sur un tablier de brodeuse.
Adélaïde.
Elle regardait Camille. Pas avec colère, ni avec surprise. Avec une terrible patience, comme si elle attendait que le piège se referme. Camille ne vit pas la moindre trace d'immortelle dans l'air de cette pièce, mais elle sut, instinctivement, que la femme l'observait depuis le début. Qu'elle avait vu la scène au fond de la cuve. Qu'elle n'était pas venue aider.
La cristal refusa de vibrer vers Adélaïde. Il resta muet. Comme s'il avait déjà choisi son propre chemin.
Camille cacha le gant et tourna les talons.
« Il faut nous rendre chez l'inspecteur Fauvel, dit-elle. Il garde un fragment d'un masque de Tailleur. J'ai appris que ces masques révèlent les dissimulations. Toutes.
— Tu veux confronter Adélaïde ?
— Je veux la voir à travers ce masque. Je veux savoir qui se cache derrière la première femme du conseil. Et je veux savoir, depuis quand elle marche derrière moi. »
Laurent acquiesça à peine. Dehors, la pluie s'était mise à tomber, fine et froide, lavant le sang que les gardes avaient déjà effacé dans la cour. Camille sortit dans la nuit, les fragments de fiole dans une poche, le gant dans sa ceinture, et le visage de sa mère—celui que Marie avait prétendu être un Tailleuse—flottant quelque part en arrière-plan de son esprit.
Elle ne savait plus qui était coupable. Elle ne savait plus qui était alliée. Mais une chose devenait de plus en plus claire au fil des pavés boueux : le meurtre de la maîtresse de guilde n'avait pas été commis par Marie, ni par une intruse. Il avait été commis par quelqu'un de l'intérieur, dans une chambre secrète, avec le consentement de la victime, et il y avait des années que quelqu'un fabriquait les circonstances de cette mort.
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