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Le Parfum de la Magie

Lire le chapitre 2: The Inspector's Nose

L’odeur le frappa avant même qu’il ne franchît le seuil. Une odeur de jasmin écrasé, de sueur, de cire fondue—et cette note douceâtre, entêtante, qui l’avait poursuivi toute la journée. Émile Laurent souleva le ruban de soie tendu en travers de la porte et baissa les yeux vers le corps.

L’homme était jeune, vingt-cinq ans peut-être. Costume de soirée, gants blancs encore propres. Il gisait sur le flanc, une main crispée sur le col de sa chemise, l’autre tendue vers le plafond comme s’il avait voulu attraper une dernière vision. Son visage… son visage était le pire. Émile avait vu des noyés, des pendus, des poignardés. Il n’avait jamais vu un mort sourire ainsi. Les lèvres retroussées découvrant des dents saines, les paupières mi-closes, l’extase figée dans la chair comme un masque de carnaval.

— Troisième en deux semaines, dit le brigadier Derieux en refermant son carnet. Même posture, même expression. Les médecins appellent ça une syncope. Ils disent que le cœur s’est arrêté pendant un rêve.

Émile ne répondit pas. Il s’accroupit près du corps, sortit son mouchoir et souleva délicatement le revers du veston. Une tache sombre, à peine plus large qu’une pièce, au niveau du cœur. Il approcha le nez.

Le neroli. Cette note amère et solaire, presque entêtante, qui avait imprégné la manche de la victime précédente. Et il y avait autre chose—du cuir, du bois de santal, et cette fragrance indéfinissable, presque électrique, qui semblait vibrer contre ses sinus.

— Derieux, la bouteille.

Le brigadier lui tendit un petit flacon de verre bleu, déjà emballé dans du papier ciré. Ce matin, les agents l’avaient découvert dans la poche du second mort, un employé de banque retrouvé dans l’allée du parc Monceau, son col dur arraché et ce même sourire figé sur son visage. L’étiquette, calligraphiée d’une main élégante, portait trois mots : *Camille Delacroix, parfumeur.*

— La victime portait ce parfum sur lui, murmura Émile. Et notre homme ici… il sent comme s’il avait macéré dedans.

Derieux se gratta le menton.

— Vous croyez que le flacon est un poison ?

— Je crois que c’est un indice. Un poison qui ferait sourire un homme, qui lui donnerait une mort… heureuse ? Aucune substance connue ne fait cela. Pas comme ça.

Il se releva, rangea le flacon dans la poche intérieure de sa redingote, et jeta un dernier regard au cadavre. L’ecchymose sur le cœur, le sourire d’extase, la fragrance qui ne quittait plus sa mémoire. Il y avait une cohérence ici, une règle secrète qui lui échappait encore. Mais un nom lui était offert—et ce nom avait une adresse.

La boutique se nichait rue de la Paix, entre un joaillier et une modiste. Une devanture étroite, un enseigne en lettres dorées : *Delacroix Parfums*. Des flacons de cristal alignés dans la vitrine, des fioles d’essences derrière. Émile poussa la porte et une clochette d’argent tinta dans le silence.

La pièce sentait bon—trop bon, presque. Chaque fragrance semblait distincte, presque humaine, comme si les parfums avaient des voix. L’endroit véritablement n’était pas pareil aux autres boutiques d’apothicaires. Il y régnait ici une atmosphère ordonnée et méthodique. Dans le fond, une tenture de velours grenat séparait l’arrière-boutique.

Émile déposa son chapeau sur le comptoir.

— Il y a quelqu’un ?

La tenture s’écarta.

Émile avait préparé un portrait bien précis—quelque homme vieillissant, l’habit poussiéreux, des lunettes sur le nez. Il ne retrouvait rien de tout cela dans la femme qui se tenait devant lui. Vingt-quatre ans tout au plus, les cheveux châtains ramenés en un chignon sévère que quelques mèches rebelles échappaient. Elle portait un tablier de cuir taché, et ses doigts étaient marqués de brûlures d’alcool. Il y avait dans ses grands yeux noisette une lueur de… quoi ? D’épuisement, peut-être. Et de peur. Bien que cela fût voilé.

— Monsieur ? dit-elle, la voix posée. Vous cherchez un parfum ?

— Une information. Je m’appelle Émile Laurent, inspecteur à la préfecture de police.

Il vit son regard se rétrécir. La peur était à présent manifeste, même si ses doigts enfoncés dans le tissu de son tablier eussent été tout indice suffisant.

— J’ai trouvé ceci sur un homme mort. La nuit dernière.

Émile posa le flacon bleu sur le comptoir, l’étiquette tournée vers elle. Il vit la flamme dans ses yeux pâlir, ses épaules se tendre. Elle tenta de se reprendre, mais Émile avait appris à lire les visages dans les chambres des morts.

— Comment ce flacon est-il arrivé dans la poche d’un banquier du parc Monceau, mademoiselle Delacroix ?

— Je ne vends pas à des inconnus. Je formule sur commande.

— Mais ce flacon porte votre nom. Il a dû être préparé par vous. Vous reconnaissez votre travail ?

Elle tendit la main, puis la retira. Ses lèvres tremblaient.

— Puis-je… puis-je le tenir ?

Émile poussa le flacon vers elle. Ses doigts se refermèrent dessus, et il la vit fermer les yeux—seulement une seconde, mais avec une intensité qui le surprit. Elle ouvrit les paupières. Sa respiration s’était accélérée. Dans la chair de ses mains, quelque chose de très étrange se produisit, un léger rougissement de ses jointures, comme une femme mis aux hautes tâches.

— Cet essai… je ne le vends pas. J’ai dû perdre le flacon, ou on me l’a volé. Il est incomplet.

— Incomplet ?

— Un parfum n’est pas prêt. N’est pas fixé. Les notes ne sont pas toutes assemblées. En cet état, il peut être… dangereux.

— Dangereux comment ?

Elle releva enfin les yeux vers lui. Il y avait dans son regard une peur profonde, mais plus forte encore—et cette lueur d’intelligence, de la même tessiture que celle qu’il avait trouvée chez les morts.

— Les fragrances touchent à des choses que la science ne peut pas expliquer, monsieur l’inspecteur. Quand les essences sont mal harmonisées, quand la base est fausse… elles peuvent éveiller des choses.

— Des rêves ?

— Des envies. Des désirs si puissants qu’ils peuvent arrêter le cœur.

Le silence s’épaissit dans la boutique égayée par la lumière dorée du matin. Émile regarda la jeune femme qui se tenait devant lui, le corps tendu comme celui d’une biche qui sent le loup. Elle en savait beaucoup trop. Et elle était beaucoup trop terrifiée pour mentir avec aisance.

— Vous avez parlé du vol, dit-il doucement. Qui aurait intérêt à vous voler, mademoiselle Delacroix ?

Elle ouvrit la bouche—et la referma. Quelque chose derrière ses yeux se déchira. Puis le regard s’aiguisa, devint tout à coup celui d’une femme qui aiguise un couteau.

— Venez, dit-elle.

Elle écarta la tenture. Il la suivit dans l’arrière-boutique, un atelier étroit et saturé de rangées de fioles d’apothicaire, de cornues de verre, de carnets ouverts. Au centre, une table en chêne où s’éparpillaient des pipettes, des balances et un grand plateau de cuivre contenant des peaux d’agrumes. Dans le fond, un chevalet contre le mur tendu de satin jaune et de fournitures de couture. Un gant de chevreau partiellement cousu y reposait.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Mon autre atelier, dit-elle d’un ton bref. Je gante de fête. Il y a des clients qui veulent des pièces uniques, des gants parfumés.

Émile s’arrêta devant le chevalet. Le gant était d’une qualité rare, cousu main, avec des initiales brodées au fil rouge à l’intérieur du poignet. Il le souleva, le porta à son nez.

Le neroli encore—mais une dose massive, presque écœurante.

Il reposa le gant, se tourna vers elle.

— Mademoiselle Delacroix, on tente de vous faire porter la responsabilité de ces morts.

Elle ne répondit pas, mais sa mâchoire se crispa.

— Vous savez qui fait cela ? murmura-t-il.

— Je connais le nom de ceux qui veulent me perdre. Mais si vous saviez qui ils sont… vous ne me croiriez pas.

Émile sortit un carnet de sa poche, griffonna une adresse, déchira la page.

— Si vous révéliez quelque chose, venez au 47 rue de la Cité. Demandez-moi. Je travaille la nuit.

Elle prit le billet sans le regarder. Son regard passa par-dessus son épaule, vers la vitrine. Dans le reflet de la glace, Émile vit une silhouette sombre s’arrêter devant la boutique—une femme en voile, immobile comme une statue.