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Le Parfum de la Magie

Lire le chapitre 4: The Alibi's Fragrance

Il faut reconstituer la nuit du meurtre. Camille le sait maintenant, tandis qu'elle marche dans le Paris nocturne, les pavés luisant sous les becs de gaz. Le greffe du Palais de Justice n'est pas loin, mais elle ne s'y rend pas. Elle tourne au contraire vers la rue des Francs-Bourgeois, là où tout a commencé, là où son parfum l'a quittée.

Son esprit est un laboratoire à l'envers. Chaque odeur est une étiquette, chaque effluve une piste temporelle. Elle ferme les yeux, respire.

Le marché des Halles d'abord. Cette nuit-là, elle avait acheté des racines d'iris—elle en est certaine, car le vendeur portait un tablier imprégné de sueur et d'ail, et l'argent lui avait collé aux doigts. L'horloge de Saint-Eustache sonnait onze heures.

Elle retrace le chemin à rebours chez elle, s'arrêtant devant chaque boutique, chaque réverbère, reniflant comme un animal traqué. L'échoppe du cordonnier sent le cuir et la cire—elle passait devant à onze heures dix, elle se souvient du craquement de ses semelles sur le bois du seuil. La fontaine de la rue Vieille-du-Temple—l'eau rance et le fer rouillé, onze heures vingt.

Mais ensuite, le trou. Un trou noir dans sa mémoire. Les effluves s'arrêtent net, comme une page arrachée.

Elle retourne à sa boutique, ouvre la porte, et se tient sur le seuil. Son atelier sent le patchouli et l'alcool de grain, mais sous cette odeur familière, il y en a une autre, plus ténue. Une odeur de sucre brûlé.

Camille s'agenouille, touche le plancher près de la cheminée. Une traînée sombre, à peine visible, s'étire vers la porte arrière. Elle y frotte le pouce, le porte à son nez, et son estomac se serre.

Crème brûlée. Avec une pointe de vanille de Madagascar.

Elle n'a pas mangé de crème brûlée cette nuit-là. Elle ne commande jamais ce dessert. Mais l'odeur est là, sous son propre plancher, vieille de trois jours mais encore perceptible pour un nez exercé.

Quelqu'un est entré par la porte arrière pendant qu'elle était absente. Quelqu'un qui est resté assis, à manger un dessert au sucre caramélisé, tandis que son parfum—l'essai n°7—séjournait dans son laboratoire.

Elle se redresse lentement. Son regard balaie la pièce : le brûleur à alcool, les fioles de verre, l'alambic en cuivre. Rien ne semble déplacé. Rien ne manque—sauf peut-être quelque chose d'ajouté.

Elle ouvre son carnet de formules, celui qu'elle garde sous le comptoir, et le feuillette d'une main tremblante. Les pages sont en ordre. Puis elle le sent. Une odeur d'essence de rose, très légère, presque imperceptible sur le papier.

Ses doigts s'arrêtent sur une page vierge. À sa surface, une marque de doigt huileuse, invisible à l'œil nu mais qui brille sous la lumière du gaz quand elle incline le carnet. Quelqu'un a tenu ce carnet ouvert, a lu ses formules, pendant qu'elle était ailleurs.

Camille pose le carnet, s'assoit à sa table de travail. Son esprit est un gouffre. Elle revoit cette nuit-là : elle dînait seule chez elle, épuisée après quarante heures de concentration sur l'essence de néroli. Elle se souvient d'avoir fini un verre de vin, puis... le noir.

Elle cherche dans cette noirceur un effluve, un indice olfactif. Son propre corps l'a peut-être trahie : la transpiration, l'alcool, le sommeil. Mais il n'y a rien. Un vide absolu.

La veuve Griset. La vieille dame du premier étage, qui a des yeux perçants et un odorat de limier. Elle passait peut-être dans l'escalier cette nuit-là. Camille monte l'escalier deux marches à la fois, frappe à sa porte.

La veuve ouvre, un châle sur les épaules, l'air surpris.

« Mademoiselle Delacroix ? À cette heure ?

— Madame Griset, pardonnez-moi. La nuit avant-dernière, m'avez-vous entendue sortir ?

— Sortir ? » La vieille femme cligne des yeux. « Mais vous dormiez, mademoiselle. Je vous ai entendue ronfler à travers la cloison, comme une marmotte.

— Ronfler ? »

Le mot lui fait l'effet d'un coup de poing. Elle ne ronfle jamais—les mauvaises herbes du sommeil ne l'atteignent que rarement, et son nez trop sensible se bouche dès qu'elle s'allonge sur le dos.

« Vous êtes sûre ?

— Certaine, ma petite. » La veuve hoche la tête. « J'ai pensé que vous étiez malade, tant vous ronfliez fort. J'ai même songé à appeler le docteur, mais vous vous êtes arrêtée au bout d'une heure, et puis il n'y avait plus rien. »

Une heure. Un trou d'une heure dans sa nuit, alors qu'elle était censée dormir en toute innocence.

Camille remercie la vieille dame, redescend lentement. Son cœur bat trop fort, ses pensées s'emballent. Quelqu'un est entré chez elle, a lu son carnet, a peut-être pris une fiole de l'essai n°7 pour l'imiter, puis l'a endormie ou droguée—un stupéfiant dans son vin, probablement goûté derrière le fruité du bourgogne—et est parti avec son propre corps endormi, la laissant seule dans son lit, ou bien l'emmenant?

Non. Si on l'avait emmenée, la veuve l'aurait entendue sortir ou rentrer. À moins que la porte ait été verrouillée de l'intérieur.

Mais alors, qui a imité sa voix, ses formes, pour entrer dans la maison de Marguerite Alarie et la tuer avec un gant parfumé portant son monogramme ?

La réponse surgit, froide et évidente : quelqu'un qui sait coudre des gants comme elle, qui connaît ses formules, qui a accès à son carnet et à son atelier.

Une membre de la guilde.

Elle pense à la femme au parfum de glycine, qui détournait le regard. Elle pense à l'odeur de crème brûlée. Ce n'est pas un hasard. Chez la guilde, on mangeait souvent des desserts au sucre caramélisé lors des réunions de la Fraternité des Parfums—une tradition venue d'Italie.

Camille saisit son manteau, ouvre la porte de la rue. Et se fige.

La femme voilée est là, adossée au réverbère d'en face, comme si elle l'attendait.

Camille ne fuit plus. Elle traverse la rue d'un pas décidé, s'arrête à trois pas de la silhouette voilée. Le vent apporte son odeur : glycine, encore. Les deux femmes se font face.

« Je t'ai vue au conseil, dit Camille. Tu évitais mon regard.

— Parce que je savais ce qu'on allait te demander. Et parce que je savais que tu dirais non. »

La voix est jeune, plus jeune que ne le laissait deviner la silhouette.

« Qui es-tu ?

— Quelqu'un qui te doit la vérité. » La femme voilée retire son voile lentement. Elle a des yeux bleus trop pâles pour être de ce monde, et une cicatrice fine qui court de sa tempe à sa mâchoire. « Je m'appelle Élisabeth Charpentier. J'ai été la première apprentie de ta mère. »

Camille sent le sol se dérober sous ses pieds.

« Ma mère était...

— Une parfumeuse de génie, oui. Comme toi. » Élisabeth sourit, un sourire triste. « Et elle t'a laissé un héritage, dans l'essence n°7. Tu ne l'as pas encore trouvé. Mais quelqu'un d'autre, lui, l'a trouvé. Et c'est pour cela qu'on t'accuse de meurtre. »

Elle tend un petit carré de soie, plié, imprégné d'une odeur que Camille ne reconnaît pas.

« Mets-le sous ton oreiller ce soir. Et demain, viens me voir chez le fleuriste de la rue du Bac, avant le lever du soleil. Si tu veux prouver ton innocence, tu auras besoin de tout ce que ta mère t'a enseigné—et de tout ce que je peux t'apprendre. »

Elle tourne les talons et disparaît dans l'obscurité, sans un bruit.

Camille reste seule, serrant le carré de soie entre ses doigts. L'odeur qu'il dégage lui est étrangement familière, quelque chose d'ancien et d'enfoui, comme une mémoire oubliée. Elle porte le tissu à son nez et la reconnaît enfin.

Essence de lune. Le même parfum que celui que sa mère portait lors de sa dernière promenade au jardin du Luxembourg, juste avant de mourir.

Camille ferme les yeux. Elle a huit jours. Elle a un trou d'une heure dans sa mémoire. Elle a une alliée inconnue qui dit connaître sa mère. Et elle a, dans son carnet, peut-être la formule de son propre assassinat.