Le Parfum de la Magie
Lire le chapitre 5: The Debt of Sight
La pluie avait cessé pendant la nuit, laissant les pavés luisants d'une humidité grasse qui sentait le cuir et le charbon. Camille marcha vite, serrant contre elle le carré de soie qu'Élisabeth lui avait donné. L'essence de lune — le parfum de sa mère — flottait encore dans ses narines, mêlé à l'air froid du petit matin.
La boutique de Madeline se nichait au fond d'une impasse du Marais, derrière une porte de chêne sans enseigne. On y accédait par un escalier en colimaçon si étroit que Camille dut tourner les épaules pour passer. Elle frappa trois coups espacés, le code que Madeline lui avait appris quinze ans plus tôt, quand elle n'était encore qu'une enfant curieuse qui venait voler des échantillons de santal.
— Entre, Camille. Tu marches trop lourdement pour être quelqu'un d'autre.
La voix venait du fond de l'atelier, sèche et musicale à la fois. Madeline était assise devant sa table de travail, les mains posées à plat sur une rangée de fioles de verre. Ses yeux voilés de cataracte ne voyaient rien, mais ses doigts reconnaissaient chaque contenant au toucher, chaque essence à l'odeur. Elle avait soixante-dix ans, un visage ridé comme une pomme oubliée et des cheveux blancs tirés en un chignon si serré qu'il semblait peint.
— Vous saviez que je viendrais.
— Je savais que tu devrais venir. C'est différent.
Madeline inclina la tête, écoutant Camille traverser la pièce. L'atelier sentait le vétiver, la cire d'abeille et une pointe d'ambre gris que Madeline faisait macérer elle-même depuis quarante ans. Des centaines de flacons s'alignaient sur les étagères du sol au plafond, chacun étiqueté en braille ou en lettres dorées que la vieille femme n'avait plus besoin de lire.
Camille s'assit en face d'elle, sur le tabouret de bois qu'elle connaissait par cœur.
— J'ai besoin de comprendre.
— Le Conseil t'a convoquée. Tu portes l'odeur de la salle des audiences — encaustique, cire de bougie, et cette pointe de peur mal dissimulée sous l'ylang-ylang que tu mets quand tu as besoin de courage.
Camille baissa les yeux sur ses mains. Madeline n'avait pas besoin de voir pour tout savoir.
— On m'accuse d'avoir tué Marguerite Alarie.
— Je sais.
— Et j'ai un trou de mémoire d'une heure. Je ne me souviens pas de cette nuit.
Madeline resta silencieuse un long moment. Ses doigts coururent sur les fioles, s'arrêtant sur l'une d'elles — la verte, Camille le savait, celle qui contenait son infusion de camomille du matin.
— Tu es venue me parler de ta mère, pas de Marguerite.
Camille sursauta. Le carré de soie crissa dans sa poche.
— Comment...
— Parce que tu portes son parfum comme un deuil. L'essence de lune n'a pas été créée depuis dix-neuf ans. Seule Élisabeth Charpentier connaissait encore la formule, et elle n'aurait jamais osé la recréer sans raison.
Camille sortit le carré de soie et le posa sur la table, sous les doigts de Madeline. La vieille femme le palpa, le porta à son nez, le respira profondément.
— Elle est venue te voir.
— Cette nuit. Elle m'a donné ceci. Elle dit qu'elle était la première apprentie de ma mère.
— C'est vrai.
— Et elle prétend que ma mère était... comme moi. Une parfumeuse dont les créations avaient du pouvoir.
Madeline replia le carré de soie avec un soin infini et le rendit à Camille. Ses yeux aveugles semblaient fixer un point très loin derrière la jeune femme.
— Ta mère était l'une des plus douées que le Conseil ait jamais formées. Sa signature olfactive était si puissante qu'elle pouvait changer l'humeur d'une pièce entière rien qu'en ouvrant un flacon. Mais elle a commis une erreur impardonnable, aux yeux du Conseil.
— Quelle erreur ?
— Elle t'a eue, toi. Et elle t'a appris à créer sans passer par leurs rites.
Camille serra le tabouret. Ses jointures blanchirent.
— Je n'ai jamais — elle ne m'a jamais rien appris. Elle est morte quand j'avais cinq ans.
— Elle a fait mieux. Elle t'a laissé son savoir dans les gestes, dans les réflexes, dans la mémoire de tes doigts. Tu n'as pas appris la magie, Camille. Tu l'as héritée.
Madeline se pencha en avant, sa voix perdant son miel habituel pour devenir grave comme une corde tendue.
— Et c'est pour cela que le Conseil te laisse vivre depuis dix-neuf ans. Pour cela que personne n'a jamais touché à ta boutique, que tes affaires ont prospéré, que tu n'as jamais manqué de rien. La guilde protège ses créancières.
La pièce sembla se refroidir. Camille sentit le carré de soie brûler contre sa poitrine comme une braise.
— Ses créancières ?
— Ta mère devait une dette au Conseil. Pour sa formation, pour sa protection, pour la discrétion dont elle a bénéficié. Quand elle est morte, cette dette est passée à toi, comme passe une boutique ou un nom.
— Je ne dois rien à personne. Je travaille — je paye mes impôts, je n'ai jamais...
— Ce n'est pas une dette d'argent. C'est une dette d'honneur. Et le Conseil a décidé de la recouvrer.
Madeline tendit la main et trouva la joue de Camille avec une précision troublante. Ses doigts étaient froids et noueux.
— Ils veulent que tu concoures pour le trône, Camille. Que tu entres dans la succession.
Camille se leva d'un bond, renversant le tabouret qui claqua sur le plancher.
— Le trône ? Le trône de quoi ?
— De la guilde. De la Maison Blanche. Le nom qu'on donne à la direction du Conseil des Parfumeuses. Marguerite Alarie était la dernière à occuper ce rang, et elle est morte sans désigner d'héritière. Le Conseil doit choisir parmi ses membres, et chaque membre de rang suffisant doit se présenter.
— Je ne suis même pas membre de la guilde. J'ai toujours refusé —
— Tu es membre de naissance, ma fille. Ta mère t'a inscrite à sa mort. Tu n'as jamais payé de cotisation, jamais assisté à une assemblée, mais ton nom figure au registre et ton sang est dans leurs livres. Et pour une charge comme celle-là, chaque nom compte. Chaque dette s'appelle.
Camille fit trois pas dans l'atelier, puis trois autres en sens inverse. Ses pensées tourbillonnaient comme de l'essence dans un alambic mal réglé.
— Ce n'est pas un hasard, alors. On m'accuse de meurtre et on me donne sept jours pour me défendre, pendant qu'on prépare une élection où je devrai me présenter sous la menace.
— Non. Ce n'est pas un hasard.
— Qui me veut ça ? Qui profite de — ?
— Toutes. Aucune. Chacune. C'est le propre d'une guerre de succession, Camille. Les alliances se font et se défont plus vite que les parfums éventés, et celle qui t'a tendu ce piège pourrait être la même qui te sauvera demain.
Madeline se leva lentement, s'appuyant sur sa canne d'ébène. Elle contourna la table et vint se placer devant Camille, les yeux dans le vague mais la voix d'une précision chirurgicale.
— Écoute-moi bien, parce que je ne te dirai ça qu'une fois. Ta mère n'est pas morte d'une maladie.
Camille cessa de respirer.
— Quoi ?
— Elle est morte trois semaines après avoir annoncé au Conseil qu'elle refusait de participer à la succession précédente. Elle disait que la guilde avait perdu son âme, que les parfums étaient devenus des armes, que la maison était devenue une prison. Une semaine plus tard, elle avait cette toux qui ne guérissait pas.
— On m'a dit que c'était la fièvre des fleurs. La maladie des parfumeurs.
— On te l'a dit. Et on t'a menti.
Madeline tendit la main et trouva l'épaule de Camille, la serrant avec une force surprenante.
— On a menti à une enfant pour protéger une dette. Pour que tu restes innocente et docile, prête à servir quand l'heure viendrait. Et l'heure est venue.
Camille sentit une nausée monter. Elle pensa à sa mère, à son visage pâle sur l'oreiller, à ses mains qui sentaient encore la rose et l'ambre quand elle était partie. À cinq ans, on ne comprend pas la mort. On comprend seulement l'absence.
— Pourquoi me dire ça maintenant ?
— Parce que tu vas entrer dans la fosse aux lions, et que tu dois savoir que les lions ont déjà mangé une fois dans ta famille. Tu n'es pas là pour gagner un concours. Tu es là pour survivre à une chasse.
Madeline retourna s'asseoir, ses gestes retrouvant leur lenteur habituelle. Elle prit une fiole parmi les centaines, la déboucha, la respira.
— Élisabeth Charpentier te proposera une alliance. Accepte-la, mais ne lui fais pas entièrement confiance. Elle a ses propres comptes à régler dans cette guerre.
— Comment savez-vous qu'elle me proposera une alliance ?
Madeline sourit — un sourire triste qui n'atteignit pas ses yeux aveugles.
— Parce que je connais l'essence de lune mieux que quiconque. C'est moi qui l'ai créée, il y a quarante ans, pour la femme que j'aimais. Et elle n'a que deux façons d'arriver entre tes mains : Élisabeth, ou un héritage. Élisabeth est venue la première, donc elle te veut quelque chose.
Camille fixa la vieille femme, soudain consciente de tout ce qu'elle n'avait jamais su. Le carré de soie pesait dans sa poche comme une promesse et un piège à la fois.
— Qu'est-ce que je dois faire ?
Madeline reposa la fiole avec un claquement sec.
— Le Conseil t'a donné huit jours. La succession se tiendra à la pleine lune, dans six jours. Tu as deux combats à mener : prouver ton innocence pour garder ta magie, et te présenter à l'élection pour honorer ta dette. La même erreur qui a coûté la vie à ta mère — avoir refusé de jouer — ne doit pas être la tienne.
— C'est tout le conseil que vous avez pour moi ?
— J'ai un autre conseil, mais tu ne l'aimeras pas.
— Dites-le-moi quand même.
Madeline se pencha, et son parfum de camomille et de vieille lavande vint caresser le visage de Camille.
— Méfie-toi des parfums qu'on t'offre. Méfie-toi de ceux qu'on te vole. Mais surtout, méfie-toi de ceux que tu te sens obligée de porter pour plaire. Ta mère est morte parce qu'elle a cessé de se fier à son propre nez. Ne fais pas la même erreur.
Camille resta là une minute, les mains tremblantes. Puis elle se pencha, embrassa le front ridé de Madeline, et sentit quelque chose — un frémissement, une odeur imperceptible sous la camomille, une trace qu'elle n'avait jamais remarquée auparavant.
Du glycine.
L'odeur du membre du Conseil qui avait évité son regard.
Elle se redressa lentement, fixant le visage aveugle de celle qui l'avait élevée comme une petite-fille, celle qui connaissait la formule de la soie que portait Élisabeth, celle qui savait exactement quoi dire pour la guider vers la fosse aux lions.
— Je vous verrai bientôt, Madeline.
— J'espère bien, ma petite. J'espère bien.
Camille descendit l'escalier sans se retourner. Dans sa poche, le carré de soie semblait plus lourd qu'avant. Et dans sa tête, une seule question tournait en boucle : Madeline créait-elle l'essence de lune pour protéger Élisabeth, ou pour la surveiller — et depuis combien de temps jouait-elle son propre jeu ?
Le brouillard du matin s'accrochait aux toits quand elle sortit dans la rue. Une silhouette se détacha de l'ombre d'un porche — une femme voilée, qui l'attendait sans un mot.
Élisabeth la salua d'un signe de tête, puis tourna les talons et s'engagea dans la ruelle du Marché des Fleurs.
Camille la suivit.