Le Parfum de la Magie
Lire le chapitre 6: The Rivals' Bouquet
Le Marché des Fleurs s’éveillait dans une brume de pétales et d’eau croupie. Camille suivait Élisabeth à travers les allées étroites, entre les étals croulants sous les roses de Damas et les lys blancs serrés comme des doigts de gant. La veuve marchait d’un pas sûr, sa cape sombre frôlant les caisses de bois mouillé, et Camille respirait l’air chargé de terre et de sève pour calmer les battements de son cœur.
— Où me menez-vous ? demanda-t-elle enfin.
Élisabeth ne se retourna pas. Sa voix portait, grave et douce, comme un violoncelle étouffé.
— À quelqu’un qui doit vous voir avant que le soleil ne se lève complètement. Quelqu’un qui ne peut pas venir à vous.
Camille serra la boîte de fer-blanc contre sa poitrine, celle que Madeline lui avait donnée, vide, mais lourde d’une promesse inavouée. Elle pensa à sa mère, à l’essence de lune imprégnée sur la soie, à l’essai n°7 qu’elle n’avait jamais trouvé. Et elle pensa à l’heure manquante, à cette absence de mémoire qui la rongeait comme un acide.
— Je ne vous fais pas confiance, dit-elle.
— Bien. Ce serait une erreur de me faire confiance.
Élisabeth s’arrêta devant une boutique basse, dont la vitrine ne montrait que des bouquets fanés et un rideau de velours grenat. Elle poussa la porte sans frapper. Une clochette d’argent tinta, et l’air à l’intérieur était saturé d’un parfum de rose ancienne, lourd, presque théâtral.
Une femme se tenait au fond de la pièce, dos à elles, occupée à tresser une couronne de fleurs séchées. Elle portait un peignoir de soie ivoire, et ses cheveux noirs tombaient en cascade épaisse jusqu’à sa taille. Lorsqu’elle se retourna, Camille vit des yeux gris acier, un visage ciselé, et une bouche qui souriait d’un sourire trop précis, trop maîtrisé.
— Camille Delacroix, dit la femme. Enfin.
Sa voix était un miel froid. Elle déposa la couronne sur un comptoir de marbre et s’approcha, les mains jointes devant elle, comme une prière. Le parfum de rose émanait d’elle, non pas comme un vêtement, mais comme une seconde peau. Il était si présent que Camille dut respirer par la bouche pour ne pas être submergée.
— Violetta Marchand, répondit Camille. La rivale de ma mère.
— L’amie de votre mère, corrigea Violetta avec un sourire qui ne montait pas jusqu’à ses yeux. Nous étions apprenties ensemble, autrefois. Avant qu’elle ne choisisse la voie de l’ombre et moi celle de la lumière. Mais vous ne le sauriez pas, puisque vous ne savez presque rien d’elle.
La pique était précise. Camille sentit le sang lui monter aux joues, mais elle garda sa voix égale.
— Je sais qu’elle est morte parce qu’elle a refusé ce que vous convoitez : le trône du conseil.
Le sourire de Violetta se figea une fraction de seconde. Elle se tourna vers Élisabeth, qui s’était adossée au chambranle de la porte, les bras croisés.
— Vous lui avez dit.
— Elle doit savoir ce qui l’attend, répondit Élisabeth.
Violetta émit un petit rire, comme des perles qui roulent sur du verre.
— Ce qui l’attend ? Ma chère Camille, ce qui vous attend, c’est huit jours de mensonges, d’épreuves et d’échecs. Vous êtes accusée de meurtre, certes, mais c’est presque accessoire. La vraie question, c’est si vous survivrez à la succession.
Elle fit un geste large autour d’elle, désignant les fleurs séchées, les bocaux de poudre de pétales, les flacons d’essences.
— Je suis la favorite. J’ai étudié vingt ans pour cela. J’ai sacrifié des amitiés, des amours, une partie de moi-même pour maîtriser l’art de la rose. Et vous, vous arrivez avec un don brut, non formé, et une dette de sang qui vous oblige à vous asseoir à la même table que moi. Vous pensez que c’est juste ?
Camille ne répondit pas. Elle observait Violetta, ses gestes trop amples, la façon dont ses doigts tremblaient légèrement lorsqu’elle désignait les bocaux. Une anxiété sous le vernis. Quelque chose qui ne collait pas.
— Si vous êtes si sûre de gagner, dit Camille lentement, pourquoi me convoquer à l’aube dans une boutique cachée ? Pourquoi ne pas attendre que je sois éliminée par le conseil ?
Le sourire de Violetta se brisa. Elle baissa les yeux, et pendant un instant, Camille vit une femme différente, plus jeune, plus fragile.
— Parce qu’il y a des choses qui se passent au conseil, des choses que je ne contrôle pas, dit Violetta à voix basse. Des votes qui se retournent sans raison. Des dossiers qui disparaissent. Des femmes que je croyais fidèles qui se mettent à voter comme des marionnettes.
Elle releva la tête, et son regard était un défi.
— Il y a une influence étrangère au conseil. Quelqu’un qui tire les ficelles. Et si je ne sais pas qui c’est, je ne pourrai pas gagner. Et si je ne gagne pas…
— Si vous ne gagnez pas ? demanda Camille, le cœur battant. Violetta ouvrit la bouche, puis la referma. Elle se tourna vers Élisabeth, comme pour chercher une permission. Élisabeth hocha lentement la tête.
— Si je ne gagne pas, dit Violetta d’une voix à peine audible, je perds plus que le trône. Je perds ma magie. Le conseil a décidé que seuls les deux premiers de la succession conservent leur don. Les autres… on les essuie comme une formule ratée.
Camille sentit le froid lui glisser le long de la colonne vertébrale. Elle pensa à la cérémonie d’effacement qu’on lui avait décrite, à la procédure qui rongeait la mémoire olfactive, qui détruisait le lien entre l’âme et le parfum. On ne lui avait pas dit que c’était le sort de tous les perdants.
— C’est une règle récente ? demanda-t-elle.
— Très récente, dit Violetta. Trois mois. Juste après la mort de votre mère.
Le silence s’étendit dans la boutique, chargé de poussière dorée. Camille sentit son propre parfum, la note de néroli qu’elle portait au poignet, réagir à la tension ambiante. Des ondes de chaleur, comme des pulsations. Elle n’avait pas encore parfaitement le contrôle de son don.
— Vous voulez mon aide, dit Camille. Pour trouver cette influence étrangère.
— Je veux votre alliance, dit Violetta. Temporaire. Jusqu’à ce que nous sachions qui manipule le conseil. Ensuite, nous redevenons rivales, et que la meilleure gagne.
Camille réfléchit. Élisabeth, toujours adossée à la porte, n’avait pas bougé. Son ombre s’étirait sur le plancher, longue et sinueuse, et Camille se souvint de l’avertissement de Madeline : accepte son offre, ne lui fais pas confiance. Mais l’offre venait maintenant de Violetta, et Violetta avait été la rivale de sa mère. Pourquoi diable lui tendrait-on la main ?
— Qu’est-ce que vous savez de ma mère ? demanda Camille brusquement.
Violetta parut surprise par la question. Elle ouvrit la bouche, ferma, puis sourit, mais cette fois, le sourire était plus doux, presque nostalgique.
— Elle sentait la glycine et le jasmin, dit Violetta. Elle riait comme une cascade. Et elle avait un don pour créer des parfums qui guérissaient les cœurs brisés. C’était une magicienne du lien, pas du pouvoir. C’est pourquoi elle a refusé le trône. Elle savait que le pouvoir détruit ce qu’elle créait.
Camille sentit les larmes lui piquer les yeux. Elle les retint d’un battement de paupières.
— Et vous ? demanda-t-elle. Est-ce pour cela que vous voulez le trône ? Pour le pouvoir ?
Violetta détourna le regard. Dans la lumière pâle du matin, son visage semblait sculpté dans du marbre ancien, beau et désolé.
— Je veux le trône, dit-elle lentement, parce que c’est le seul moyen de réformer le conseil de l’intérieur. Mais si la personne qui manipule les votes arrive avant moi… elle ne réformera rien. Elle détruira tout.
Elle se pencha vers Camille, et le parfum de rose s’épaissit, presque suffocant.
— Vous avez vu les récents décès, n’est-ce pas ? Des femmes trouvées mortes, transportées par l’extase, comme si leur propre parfum les avait tuées. Ces morts ne sont pas accidentelles. Ce sont des tests. Quelqu’un apprend à créer une arme olfactive. Et votre parfum, le n° 7, en est la clé.
Quelque chose se brisa dans la poitrine de Camille. La boîte de fer-blanc dansait contre son cœur.
— Le n° 7 est un parfum inoffensif, dit-elle. Une formule de ma mère. Elle ne l’a jamais finie.
— Précisément, dit Violetta. Inachevée. Instable. Parfaite pour être détournée. Camille, on ne vous accuse pas d’avoir tué Marguerite Alarie par hasard. On vous accuse parce que votre formule a été trouvée sur son corps. Et ce n’est pas vous qui l’y avez mise.
Camille regarda Violetta, puis Élisabeth, puis la porte derrière laquelle le marché s’éveillait dans un éclat de voix et de fleurs. La boîte de fer-blanc était glacée entre ses doigts.
— Vous savez qui l’y a mise, dit-elle. C’est pour cela que vous me tendez la main.
Violetta ne répondit pas. Elle prit une rose séchée sur le comptoir et la tendit à Camille. La fleur était noire, presque bleue, et elle exhalait un parfum de glycine et de jasmin.
— Votre mère m’a donné cette rose le jour où elle a refusé le trône, dit Violetta. Elle m’a dit qu’elle savait qui allait hériter du pouvoir. Et qu’elle espérait mourir avant de voir cette personne régner.
Le froid, dans le cœur de Camille, devint un bloc de glace.
— Elle a été exaucée, souffla-t-elle.
Violetta hocha lentement la tête.
— Nous savons tous les deux qui a hérité de son pouvoir. Et cette personne se cache derrière l’accusation contre vous. Si vous voulez survivre, Camille, vous devez découvrir qui manipule le conseil avant qu’elle ne vous efface complètement. Non seulement vous ne pouvez pas remporter le trône. Vous ne pouvez pas être en vie à la fin de cette procédure.
Camille prit la rose noire, la glissa dans son corsage. Son parfum se mêlait à celui de la glycine qu’elle avait détecté sur Madeline. Il y avait une coïncidence trop grande là-dedans. Mais pour l’instant, elle avait une piste.
— J’accepte l’alliance, dit-elle. Temporaire. Mais j’ai une condition : vous me dites tout ce que vous savez sur l’heure qui me manque, le soir du meurtre.
Violetta haussa un sourcil. Elle échangea un regard avec Élisabeth, qui secoua presque imperceptiblement la tête.
— Je ne sais rien de votre heure manquante, dit Violetta. Mais je sais qui vous peut-être posé la question. Et je sais que cette personne ne fait pas partie du conseil.
Camille serra les poings.
— Qui ?
— Votre père.
Le mot tomba comme une pierre dans l’eau tranquille. Camille sentit le sol se dérober sous ses pieds. Son père, le pharmacien doux et sans magie, qui lui avait appris à distiller la lavande et le romarin. Son père, qui ne savait rien des parfums enchantés, qui ne croyait qu’à la science et à la patiente chimie des essences.
— Mon père n’a rien à voir avec la magie, dit-elle.
Élisabeth s’avança enfin, sa voix pareille à du velours.
— Votre père, Camille, n’est pas votre père. Il vous a adoptée. Et il sait beaucoup plus de choses qu’il ne vous en a jamais dites.
Le monde entier bascula d’un degré. Camille regarda les deux femmes, puis la rose noire à son corsage, puis la rue où le soleil montait déjà, doré et impitoyable.
Elle tourna les talons et sortit.