Le Parfum de la Magie
Lire le chapitre 7: The Family Lie
La pluie fine de Paris collait aux pavés lorsque Camille poussa la porte de l'atelier de menuiserie de son père. L'odeur de bois de chêne et de vernis l'accueillit comme une vieille connaissance, mais aujourd'hui, elle semblait fausse, déplacée, presque accusatrice.
Son père, Maurice Delacroix, leva les yeux de son établi. Ses mains callosées reposaient sur un morceau de noyer qu'il sculptait avec une patience qu'il n'avait jamais eue pour les confidences. Il la vit, mouillée jusqu'aux os, les yeux trop brillants, et quelque chose dans son visage se ferma.
« Camille. Tu es trempée. »
« Papa. Il faut que je te parle de maman. »
Le ciseau qu'il tenait s'arrêta net. Pendant un long moment, il ne dit rien, puis il reposa l'outil avec une lenteur calculée. Il n'y avait plus d'échappatoire.
« Je t'ai préparé du thé. »
Elle le suivit dans la petite cuisine mitoyenne où elle avait grandi, où les souvenirs de sa mère n'avaient jamais trouvé leur place — pas une photographie, pas une lettre, rien. Elle s'était toujours dit qu'il souffrait trop pour en parler. Maintenant, elle comprenait que c'était autre chose. C'était une absence organisée.
Il versa le thé d'une main qui tremblait légèrement. Camille ne s'assit pas.
« Violetta m'a dit que tu m'avais adoptée. »
Il ferma les yeux, comme si elle l'avait frappé.
« J'aurais dû te le dire moi-même. Avant que des étrangères s'en chargent. »
« Pourquoi ne l'as-tu pas fait ? »
Il poussa une tasse vers elle, sans qu'elle la prenne. « Parce que ta mère m'avait fait promettre de te protéger de tout ça. Du monde dont elle venait. Des femmes comme Violetta, comme Élisabeth. Je croyais que si je ne disais rien, si je faisais comme si tout ça n'existait pas, tu serais en sécurité. »
Camille rit, un son sans joie. « J'ai passé la nuit dernière accusée de meurtre et ma magie risque d'être effacée. On dirait que ton plan a merveilleusement fonctionné. »
Maurice blêmit. Il ne savait rien de tout cela, elle le voyait. Et pourtant, il savait autre chose.
« Ta mère n'est pas morte d'une maladie, dit-il soudain. J'ai toujours su que c'était faux. Mais je ne pouvais pas le prouver, et j'avais peur de ce qu'ils me feraient, à moi, ou pire, à toi. Alors j'ai fait ce qu'elle m'avait demandé. J'ai fait comme si je ne savais rien. »
Camille sentit ses jambes se dérober. Elle s'assit enfin, lourdement.
« Elle t'a demandé de faire comme si tu ne savais rien ? »
« Elle est venue me voir, quelques semaines avant de mourir. Elle avait peur, Camille. Plus que je ne l'avais jamais vue. Elle m'a dit que quelqu'un à l'intérieur de la guilde la surveillait, que ses formules étaient compromises, et que si quelque chose lui arrivait, je devais te donner ça. Pas avant. Seulement si tu étais déjà trop impliquée pour reculer. »
Il se leva, ouvrit un placard en hauteur, ôta une planche de bois dissimulée derrière des pots de confiture. Il en sortit une boîte de cèdre, simple et élégante, qu'il posa sur la table entre eux.
Camille la regarda sans la toucher. Sur le couvercle, gravés d'une main fine, des motifs floraux enlacés. Elle reconnaissait la calligraphie. Sa mère avait toujours orné ses carnets de fleurs semblables.
« Elle m'a fait jurer que je ne l'ouvrirais jamais », dit Maurice. « Je n'ai pas brisé ce serment. Pas une fois. »
Sa voix se brisa légèrement, et Camille comprit que cet homme, simple menuisier sans magie, avait porté ce secret pendant vingt ans, par amour, par devoir, et peut-être par une loyauté qui dépassait la raison.
Elle ouvrit la boîte.
À l'intérieur, des objets soigneusement enveloppés dans de la soie : un flacon vide en cristal taillé, un peigne d'écaille cerclé d'argent, une mèche de cheveux bruns attachée d'un ruban de satin, et un journal à la couverture de cuir usé.
Camille toucha le journal, sentant sous ses doigts une familiarité qu'elle n'aurait pas su expliquer. Sa mère l'avait tenu, jour après jour, et ses pensées demeuraient imprégnées dans les pages comme un sillage.
« Je peux ?... » demanda-t-elle, la voix étranglée.
« Il est à toi, ma fille. Tout cela est à toi. J'ai trop longtemps retardé le moment. »
Elle tourna la première page. L'écriture était celle de sa mère, fine et précise, mais les mots n'étaient pas du français. Ni aucune langue qu'elle connaissait. Des symboles entrelacés, des boucles et des angles, des caractères qui semblaient presque des fleurs stylisées, s'enchaînaient sur les lignes.
La magie. Sa mère écrivait en code magique, le langage runique que seules certaines artisanes maîtrisaient. Camille connaissait quelques rudiments, mais cela dépassait de loin son savoir. Chaque page, chaque phrase codée, contenait peut-être la vérité sur sa mort, sur la guilde, sur la place mystérieuse de Camille dans ce conflit.
« Je n'arrive pas à la lire, souffla-t-elle.
— Ta mère disait que ce journal contenait la clé de tout. Que si tu le lisais un jour, c'est que la situation serait désespérée. »
Camille tourna une page de plus, cherchant quelque chose, n'importe quoi, qu'elle pourrait comprendre. Ses doigts s'arrêtèrent sur un symbole récurrent : une rose stylisée traversée d'une flèche. Elle la connaissait. Ce même symbole ornait le cachet de cire du parchemin qu'Élisabeth lui avait remis, et elle l'avait aperçu dans les marges des archives de la guilde.
Une odeur émanait de la boîte, subtile mais indéniable. Ses yeux se plissèrent. Elle froissa un pli de soie, le porta à son nez.
Le parfum était ancien mais reconnaissable entre tous. Un mélange d'ambre, d'iris et de cette note spécifique qu'elle connaissait pour l'avoir étudiée dans les registres des jardins de la guilde : la racine de plante des ombres. Les parfumeurs l'utilisaient rarement, car elle était toxique seule, mais en faible quantité, elle prolongeait la persistance d'un arôme de plusieurs décennies.
Ce n'était pas un hasard. Sa mère avait imprégné ces objets d'une protection invisible, d'un piège à arômes. Si quelqu'un d'autre que Camille ouvrait cette boîte sans le rituel approprié, il en resterait marqué. Profondément.
Elle leva les yeux vers son père, dont le visage exprimait un mélange douloureux d'amour et d'un besoin de rédemption. « Tu n'as jamais ressenti d'odeur particulière dans cette boîte ? »
« Je t'ai dit, je ne l'ai jamais ouverte. »
Camille replaça la soie autour des objets. Quelque chose se défit, et une feuille de papier tomba sur la table.
Elle était pliée en quatre, écrite à l'encre bleue, dans une écriture rapide et nerveuse. Pas en code, non. Cette fois, c'était du français, et Camille la lut en retenant son souffle.
« Pardonne-moi, ma petite. Je t'ai laissé un fardeau trop lourd. Ils s'appellent le Conseil des Trois Ombres et leur pouvoir est plus ancien que la guilde elle-même. Ils ne sont pas des nôtres, pas vraiment. Ils nous utilisent, elles se servent de nos rivalités comme d'un échiquier. Si tu lis ceci, c'est qu'ils ont su que je l'ai découvert. Ils viennent.
Le n°7 n'est pas une arme, Camille. C'est une clé. C'est la seule chose qui peut les arrêter. Mais si tu la termines, termine-la pour toi, pas pour la guilde. Et ne fais jamais, jamais, confiance à une femme qui sent le glycine. »
La lettre s'arrêtait là, au milieu d'une phrase que sa mère n'avait jamais finie. Camille relut trois fois le dernier mot, le laissant résonner dans son esprit.
Le glycine. Madeline portait du glycine. La rose noire de Violetta contenait du glycine et du jasmin. Mais Élisabeth sentait le jasmin et le santal quand elle l'avait approchée.
« Il faut que je parte », dit Camille en rangeant précipitamment la boîte sous son bras.
Maurice se leva. « Camille, attends — »
« Le temps que j'ai, il ne m'appartient plus, papa. Je suis désolée. »
Elle l'embrassa sur la joue et sortit dans la pluie, la lettre de sa mère brûlant dans sa poche. Une femme qui sent le glycine. Elle devait découvrir laquelle, et vite, avant que la guilde ne la condamne pour un crime qu'elle n'avait pas commis — ou que la meurtrière ne revienne pour terminer le travail.