Le Passage Gelé
Lire le chapitre 11: The Frozen Dead
La nuit n’avait pas encore cédé lorsque Harlow rassembla les hommes sur le pont arrière. Le vent mordait, chargé de cristaux qui s’accrochaient aux cils et aux cols relevés. Il avait tiré quatre volontaires de leurs hamacs — les plus solides, ceux dont il savait qu’ils tireraient plus vite qu’ils ne poseraient de questions.
— Nous partons chercher Cummings, dit-il, la voix portée par l’obscurité. Et les provisions qu’il a volées.
L’équipage murmura. Quelques regards échangés, des souffles blancs dans la nuit permanente.
— Et si on les trouve ? demanda un gabier nommé Pettifer.
— On les ramène. Morts ou vifs.
Harlow n’ajouta pas ce qu’il pensait : que des hommes partis depuis deux jours dans cette glace, avec des provisions volées et sans guide expérimenté, étaient probablement déjà morts par leur propre imprudence. Il ajusta sa ceinture, vérifia son pistolet contre l’humidité, et donna le signal.
Ils marchèrent en ligne, séparés de cinq mètres, chaque homme portant un sac de toile et un fusil. Harlow menait, son compas dans la main gantée, le cap fixé à l’ouest exact comme le chart suspect de Mercer l’indiquait. Derrière lui, le bosun Calloway, brutal et efficace, fouillait la neige du regard.
La trace était évidente : un sillage de chaussures mal rapiécées, des haltes marquées par des cercles de neige fondue et d’urine gelée. Cummings ne dissimulait pas sa piste. Il n’en avait pas les moyens, ou pas l’instinct — un homme de quart, pas un bandit.
Après trois heures de marche, ils trouvèrent le premier traîneau. Il était renversé, ses planches éclatées comme du bois de chauffage, un sac de biscuits éventré et vide. Des empreintes de pas précipitées, un gant déchiré abandonné, une courte rafale de traces croisées.
— Ils se sont dispersés, dit Calloway en s’accroupissant. Ou quelqu’un les a dispersés.
Harlow ne répondit pas. Il examinait la neige autour du traîneau — non pas des pas d’hommes, mais des marques larges, profondes, massives. Des griffes au cœur de chaque empreinte, un sillon central que seule une masse énorme avait pu creuser.
— Ours, souffla Pettifer.
Le silence pesa sur eux comme une chape de plomb. Harlow remonta son col et reprit la piste.
Ils trouvèrent le deuxième homme à quelques centaines de mètres. Il était à genoux dans la neige, la tête reposant sur un amas de caisses brisées, comme s’il s’était endormi en priant. Son dos était un désordre de lambeaux et de rouge sombre, gelé en une croûte brillante qui semblait presque décorative. Ses bras étaient torsadés dans des angles impossibles.
Harlow s’approcha seul. Il retourna le corps d’une main ferme. L’homme était un charpentier nommé Pettigrew, un des membres de la faction de Cummings. Son visage était calme, presque surpris — la mort l’avait pris avant la douleur complète.
— Portez-le sur le traîneau, dit Harlow. Nous l’emporterons.
Calloway regarda le ciel.
— Capitaine, si nous nous attardons…
— Nous ne le laisserons pas aux bêtes.
Ils chargèrent le corps et reprirent la marche. Vingt minutes plus tard, ils trouvèrent les traces d’abord, puis le reste.
Le campement de Cummings était installé dans une anfractuosité de glace pressée, un abri que le fuyard avait jugé suffisant — un mur de blocs de neige à moitié construit, un feu éteint dont la cendre noire semblait avoir respiré par à-coups. Autour du foyer, semés comme des quilles renversées par un maillet d’enfant, gisaient les corps.
Harlow compta. Cinq hommes. Cummings était l’un d’eux, étendu près du feu éteint, la gorge ouverte d’une oreille à l’autre, un fusil encore chargé à ses pieds. Il n’y avait aucun signe de la sixième — peut-être s’était-il enfui, peut-être avait-il été dévoré plus loin.
Les ours étaient passés entre eux comme un coup de vent, sans fureur, sans intention maligne — juste une pulsion de survie qui avait réduit une mutinerie à un tas de chair gelée.
Pettifer vomit dans la neige. Personne ne le remarqua.
Harlow s’accroupit près de Cummings. Il avait connu l’homme comme un second compétent, un navigateur décemment éduqué, un meneur qui aurait pu être loyal s’il n’avait pas si bien su se croire juste. La blessure à sa gorge était nette, presque chirurgicale. Pas de bataille acharnée. Pas de force brutalement opposée. Juste un coup porté par une bête qui avait continué sa route après.
— Nous creusons. Ici même.
Calloway s’avança, voix basse.
— Capitaine, ils ont volé nos provisions. Nous avons les corps de cinq mutins qui voulaient nous pendre il y a huit heures.
— Et alors ?
— On les laisse. C’est ce qu’ils méritent.
Harlow se releva lentement. Il se tenait face au bosun, les yeux gris comme la glace autour d’eux, sans hauteur calculée mais sans fléchissement.
— Ils étaient de mon équipage. Ils sont morts sous mon commandement. Je surveillerai leur linceul, puis je les mettrai en terre. Est-ce clair, bosun ?
Calloway soutint son regard un moment, puis détourna les yeux.
— Oui, capitaine.
Ils manipulèrent la glace à la pioche et au couteau, en silence, labourant la neige compacte jusqu’à atteindre une couche de terre sèche en dessous. Le froid avait ralenti la chair et permis ce qui aurait été impossible ailleurs : avec des mains raides, ils disposèrent les corps en file dans une tranchée peu profonde, chacun ramené à sa taille, à sa vie d’avant.
Harlow faisait lever chaque homme, lui croisait les mains sur la poitrine. Il les regardait tour à tour — Cummings, Pettigrew, un gabier nommé Torbin, deux autres dont les noms se bousculaient dans sa mémoire comme des étrangers.
— Je ne savais pas leurs visages, murmura-t-il pour lui-même.
Calloway, qui disposait le dernier corps, leva la tête.
— Cummins les avait pris, capitaine. Ils n’étaient peut-être pas si différents des autres.
Harlow hocha lentement. Il pensa à Liam, caché entre deux cloisons à quelques heures de marche. Il pensa à Whitfield, enfermé dans sa cabine à ruminer ses secrets. Il pensa à Franklin — cet homme qui semblait se mouvoir dans leur monde comme un prédateur invisible, qui avait conduit Cummings droit dans les crocs d’une mort qu’il savait probable.
Il prit une poignée de neige et la jeta sur le visage de Cummings. La neige colla à la peau, blanche sur le masque gelé de l’homme.
— Ce n’est pas à moi de décider de leur justice, dit-il seulement.
Ils comblèrent la tranchée avec de la glace pilée, puis l’un des hommes érigea un cairn grossier de blocs empilés. Personne ne demanda une prière. Harlow se tint face au monticule, le temps d’une respiration, puis il retira son bonnet et le tint contre sa poitrine.
La glace crissait autour d’eux, distincte et régulière, comme la respiration mécanique du monde — le son de la terre qui ne pèse plus rien, qui ne pardonne rien.
— Allons-nous poursuivre ? demanda Calloway.
— Non.
Harlow retourna vers le traîneau, ses mains nues plongées dans les poches de son manteau. Il ne se retourna pas vers le cairn.
— Nous avons ce qu’il faut pour survivre — nous avons le chart, nous avons Liam, nous avons la certitude que Franklin ne sera pas seul face à nous. Cummings était un problème, pas une ressource. Sa mort ne change pas notre route ; elle la confirme.
Ils marchèrent en silence vers le navire, le traîneau allégé de sa charge, le poids moral étrangement accru dans la poitrine de chaque homme. Pettifer marchait en queue de file, la tête inclinée, regardant ses pieds comme s’ils avançaient seuls.
Harlow les ramena à Discovery alors que la lumière du jour ne daignait pas encore apparaître — non que l’obscurité permanente daignât jamais vraiment céder. Le navire se dressait dans la glace comme une silhouette immobile, une coque noire hérissée de mâts que le givre avait recouverts d’un enduit cireux et brillant.
À bord, l’équipage l’attendait. Le visage de l’équipage était fait de différents airs. Certains savaient. Certains pressentaient. La plupart évitaient de demander.
Harlow s’arrêta à la lisse, se retourna pour regarder l’horizon derrière lui — un vide infini, blanc, où rien ne bougeait. Il pensa à Cummings encore chaud sous le cairn, à Pettigrew qui ne connaîtrait jamais la maison pour laquelle il était parti, à sa propre promesse à Liam qu’il le ramènerait vivant.
Il pensa à la voie qu’il avait choisie, à la certitude d’un chart qui le mènerait peut-être à sa perte mais dont l’alternative était plus effrayante encore : l’immobilisme, le doute, la lente érosion de l’espoir dans un monde de glace.
Calloway s’approcha, voix plus douce que d’habitude.
— Capitaine. Vous n’y pouvez rien. Ce sont eux qui ont choisi.
Harlow resta longtemps sans répondre. Toute la surface du monde visible était blanche, indifférente, donnant raison à tous ceux qui doutaient de lui.
— Ils ont choisi de suivre un homme qui leur promettait une destination, dit-il enfin. Et moi, je leur promets la même chose. La différence est que je tiendrai parole.
Il descendit du plat-bord vers le pont, raide comme un homme qui n’avait pas dormi depuis vingt heures, et se dirigea vers la cabine d’Ainsley pour préparer la prochaine étape du voyage.
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