Le Passage Gelé
Lire le chapitre 13: The Wreck of the Resolute
Le vent s’était tu. Pour la première fois depuis des semaines, le silence régnait sur le pont du *Discovery*, un silence épais, hostile, comme si l’air lui-même retenait son souffle devant ce qui se dressait à l’avant.
Harlow cligna des yeux, s’accrochant à la lisse gelée. À deux encablures, prise dans une gangue de glace ancienne, une silhouette noire se découpait sur le blanc infini. Un navire. Un trois-mâts, ses mâts brisés comme des doigts tordus, ses flancs bosselés par la pression des glaces, couché sur tribord dans un linceul de givre. Le nom peint sur sa poupe, à moitié rongé par les ans et les tempêtes, demeurait lisible : *Resolute*.
— Mon Dieu, murmura Ainsley derrière lui, sa voix étranglée par la capuche de son parka.
Harlow ne répondit pas. Son regard courait sur la coque, cherchant un détail précis. Il avait vu ce nom sur les registres de l’Amirauté, des années plus tôt. Le *Resolute* avait appareillé de Londres pour une mission de reconnaissance dans le passage du Nord-Ouest, sous le commandement d’un certain capitaine Mercer. Il n’était jamais rentré. On l’avait déclaré perdu, corps et biens, disparu dans les glaces avec vingt-sept hommes.
Vingt-sept hommes. Et voilà ce qu’il en restait.
— Je vais à bord, dit Harlow. Avec un petit détachement. Davies, MacPherson, vous m’accompagnez.
Ainsley ouvrit la bouche pour protester, puis se ravisa, son visage creusé par la peur et la fatigue se fermant dans une expression que Harlow avait appris à connaître : la prudence terrifiée de l’officier qui sait que rien de bon ne sort de fouiller une tombe.
Harlow ne lui laissa pas le temps de formuler l’objection. Il amorça la descente sur la banquise, ses crampons mordant la glace avec un bruit de verre brisé. Davies, le charpentier, et MacPherson, le second maître, le suivirent sans un mot, leurs haleines formant des nuages fugaces dans l’air immobile.
La coque du *Resolute* gémissait doucement, comme un animal malade. Le gel avait soulevé ses planches, et la neige s’était amassée dans les interstices. L’étrave était défoncée, un trou béant à la ligne de flottaison, comme si quelque chose l’avait éventrée depuis l’intérieur.
— Le gouvernail est arraché, nota MacPherson à voix basse.
— Ce n’est pas le gouvernail qui l’a détruit, répondit Harlow.
Il atteignit l’échelle de coupée, une échelle de corde gelée, rigide comme du fer. Il tira dessus, et elle céda dans un craquement sec. Il fallut tailler des marches dans la glace avec les pics pour atteindre le pont par le travers des haubans. Le pont était un chaos de glace et de cordages pris dans des veines translucides, des espars cassés, des voiles en lambeaux qui pendaient comme des suaires.
Harlow fit signe à ses hommes de le couvrir, puis il poussa la porte du poste d’équipage. Elle résista un instant, puis céda dans un grincement déchirant.
L’odeur les frappa d’abord. Une odeur d’humidité, de salpêtre, d’humidité de vieille boiserie. Pas de putréfaction, rien que du froid absolu, conservant tout dans une parenthèse glacée.
À l’intérieur, dans la lumière bleutée qui filtrait à travers hublots givrés, ils virent les corps. Huit hommes, allongés dans leurs couchettes, enveloppés dans des couvertures et des manteaux de laine. Leurs visages étaient paisibles, presque sereins, la peau parcheminée par le gel, mais intacte depuis des décennies. Certains semblaient dormir. Une main blottie contre une joue. Une barbe rousse figée dans une ultime respiration.
Ils étaient morts ensemble, apparemment. Pas d’éventrement, pas de mutilation, pas de signes de violence sur leurs corps.
— La faim ? demanda Davies, la voix serrée.
Harlow secoua la tête. Il s’approcha du poste central, où était posé un lourd coffre de bois, cerclé de fer. Il ouvrit le couvercle.
Le coffre était rempli de provisions. Farine, pois secs, lard fumé dans un tonnelet scellé, du pemmican à la viande séchée, daté et signé par des fournisseurs de Londres. Tout était sec, propre, parfaitement conservé.
— Pourquoi sont-ils restés ici alors qu’ils avaient de la nourriture ? demanda MacPherson, incrédule. Pourquoi les as-tu laissés mourir ?
Harlow ne répondit pas. Il se baissa et souleva une pile de cahiers de bord empilés sur un tonneau, près de la couchette centrale. Son regard s’arrêta sur la couverture de cuir craquelé, sur le nom gravé en lettres dorées pâlies : *Resolute*, commandée par le capitaine E. Mercer. Puis, plus bas, sur une seconde inscription, à l’encre délavée, presque effacée, ajoutée après coup par une main plus hâtive :
*Marqué du passage pour la destination. Que Dieu nous pardonne.*
Harlow sentit un froid qui n’était pas celui de l’air lui remonter le long de la colonne vertébrale. Il tira le cahier et l’ouvrit. Les dernières pages étaient couvertes d’une écriture rapide, presque illisible, qui se dégradait en ratures et en taches d’encre vers la fin. La dernière entrée, datée de quatorze ans plus tôt, était courte :
*Nous serons pris dans la glace avant l’aube. La route est celle du capitaine Mercer. Il l’a voulue ainsi. Nous le savons tous maintenant, mais il est trop tard. Le gisement est à l’ouest. Il nous aurait conduits chez le diable.*
Harlow relut la phrase deux fois. La route est celle du capitaine Mercer. Le nom de Mercer revenait dans les registres de l’Amirauté, le nom de Franklin répété dans les murmures, et maintenant ce cahier. Il posa le cahier sur le coffre, les doigts engourdis, non par le froid mais par la compréhension qui se frayait un chemin à travers lui, impitoyable.
— On emporte les provisions, dit-il. Toutes. On les débarque dans l’heure.
Davies ouvrit la bouche, puis ferma pour se contenter de hocher la tête. Mais MacPherson ne se laissa pas faire.
— Et les morts ?
Harlow regarda les huit hommes figés dans leur dernier sommeil. Des hommes qui étaient morts sur l’ordre d’un autre, ou à cause de son silence.
— On les laisse. Ils sont à leur place. Nous, nous ne le sommes pas.
Il saisit le cahier, le glissa sous son manteau, et quitta le poste d’équipage sans se retourner. Sur le pont, le froid le mordit au visage, et il regarda vers l’ouest, là où la lumière fauve du soleil rasant dévorait l’horizon. La route était là. Elle était marquée, balisée par des morts, comme une piste de sang dans la neige.
Il savait maintenant pourquoi Mercer avait conduit son navire et ses hommes à cette fin. Il savait, sans avoir besoin d’ouvrir le reste des cahiers, que le capitaine avait voulu ça. Qu’il avait l’avait conduite ici volontairement, la conscience de la destruction qui les attendait.
Harlow sentit le froid sur son couteau entre les côtes de sa certitude, une certitude qui était en train de céder : Franklin n’était pas seulement derrière lui ; il savait ce que Harlow allait trouver ici. Il l’y avait probablement conduit.
Il se mit à marcher vers le *Discovery*, ses pas crissant sur la glace, laissant derrière lui le navire mort et ses provisions intactes, comme une main tendue qu’il aurait refusée.
<STATE> summary: Harlow boards the abandoned ship Resolute and finds its crew dead but their provisions intact, discovering captain Mercer's log revealing he deliberately followed a dangerous route westward to the destination Franklin now seeks. Harlow realizes the chart's destination is not a chance finding but a known, fatal point. threads: - The destination Harlow seeks is revealed to be one Mercer deliberately sought, knowing it was dangerous - Harlow chose not to take the Resolute's provisions, leaving them behind - Harlow suspects Franklin engineered his discovery of the wreck and knows the same route - The brass chart's accuracy is confirmed but its nature as a fatal lure is now clear
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