Le Passage Gelé
Lire le chapitre 16: The Storm Breaks
Le hurlement du vent avait commencé comme un murmure, une plainte basse qui faisait vibrer les cloisons du *Resolute*. Puis, en l’espace de quelques minutes, il s’était mué en un rugissement continu, une furie blanche qui gommait l’horizon et avalait le navire.
Harlow se tenait sur le pont, les doigts engourdis crispés sur la rambarde. Autour de lui, la neige tombait si drue qu’on ne voyait plus le bout du mât de misaine. Le vent frappait la coque par rafales brutales, et le *Discovery*, même amarré au *Resolute* par d’épaisses aussières, tanguait comme une coquille de noix.
— Whitfield ! cria-t-il en se tournant vers l’ombre qui se tenait à son côté.
Le second navigateur s’approcha, son visage caché par une épaisse couche de givre qui craquait à chacun de ses mouvements.
— Ça ne fait que commencer, dit Whitfield, la voix à peine audible sous le vacarme. J’ai vu des tempêtes comme ça dans les mers du Sud, mais ici… le froid ne pardonne rien. Il faut consolider les amarres et renforcer le gouvernail avant que les glaces ne nous broient.
Harlow acquiesça et, sans un mot de plus, il se déplaça vers l’équipage regroupé près du gaillard d’avant. Les hommes étaient blottis les uns contre les autres comme un troupeau effrayé, leurs visages pâles et tendus.
— Écoutez-moi ! hurla Harlow. Je veux deux équipes pour surveiller chaque aussière. Whitfield et Ainsley verront aux chaînes du gouvernail. Je veux des gardes toutes les dix minutes sur les zones de contact avec les glaces du *Resolute*. Nous ne nous laisserons pas piéger par une tempête qui ne nous a même pas été annoncée.
Les hommes échangèrent des regards incertains, mais ils obéirent. Harlow les regarda se disperser dans le blizzard, des silhouettes fantomatiques qui disparaissaient presque aussitôt dans la neige.
Il venait de se tourner vers le gaillard d’arrière quand un craquement sourd, plus grave que le chant du vent, retentit. La coque sous leurs pieds frémit. Une seconde plus tard, le *Discovery* pencha brusquement sur tribord.
— La glace ! cria une voix quelque part dans la nuit. La banquise se referme !
Harlow trébucha en courant vers le bastingage. Sous le navire, les plaques de glace se pressaient et se chevauchaient avec un bruit de verre brisé, soulevant la coque par le travers comme si on allait la faire sortir de son lit. Le *Discovery* gémit de toutes ses membrures.
— Tous à la cale ! hurla-t-il. Les pompes ! Whitfield, prends la moitié des hommes et descends ! Ainsley, avec moi ici !
Le navire pencha encore plus profondément, et un changement brutal de pression fit claquer les portes de la coursive arrière. L’eau commença à s’infiltrer quelque part sous le plancher de la cale aux vivres. Harlow entendit les cris des hommes qui se précipitaient vers les pompes.
Il se précipita vers la dunette, saisit la barre pour tenter de répartir la pression sur la coque, mais c’était une manœuvre illusoire : la glace, obéissant à des forces titanesques, décidait seule de leurs mouvements.
— La glace s’empile contre le flanc ! cria Johansson depuis la proue, sa voix étranglée par la bourrasque.
Harlow rejoignit la lisse tribord. Le spectacle qui s’offrait à lui était terrifiant. Des blocs de glace de plusieurs pieds d’épaisseur, arrachés à la mer glacée, s’amoncelaient maintenant contre la coque, créant un barrage qui empêchait le *Discovery* de se dégager. Le navire commençait à s’alourdir, sa ligne de flottaison paraissant s’enfoncer sous le poids annoncé des rafales.
Il n’y avait pas de temps pour les calculs. Pas de temps pour la stratégie. Seulement pour agir.
— Tout le monde sur le pont, avec des pioches et des pics à glace ! cria-t-il. Je ne veux personne sous le pont. Même les mécaniciens. Même les cuisiniers. Nous allons dégager cette coque avant que la glace ne nous couche.
Les hommes émergèrent en file indienne de la coursive, ficelés dans des cirés et des couvertures, les mains serrées sur des outils improvisés. Ils se mirent à frapper la glace, des mouvements énormes, lourds, leurs souffles engendrant des nuages de vapeur qui se dissipaient aussitôt dans le vent. Le craquement sec des pics sur les blocs se mêlait au hurlement continu du ciel.
Harlow piochait le premier, les mains glissantes de sueur et de froid. À côté de lui, un jeune homme nommé Davies, un marin efflanqué qui grelottait de fièvre depuis trois jours, frappait avec la fureur des désespérés. Chaque coup faisait voleter des copeaux de glace qui se mélangeaient à la neige tombante.
Le *Discovery* frémit alors d’un coup violent. Un craquement sec, métallique et terrible, déchira le rugissement du vent. Harlow leva la tête, juste à temps pour voir le mât de misaine se plier comme un roseau sous une rafale d’une violence insensée. Le bois cassa avec une détonation semblable à un coup de fusil, et une pluie de cordages et de toile s’abattit sur le pont.
— Attention ! hurla Harlow en se jetant sur le côté.
Il entraîna Davies dans sa chute. Le mât s’effondra avec un fracas sourd, écrasant la lisse bâbord et projetant un morceau de vergue sur le gaillard d’avant. Des cris s’élevèrent, mêlés à des jurons.
Harlow se releva, douloureusement. Sous le linceul des voiles déchirées, une forme gémissait. Il se précipita, tira sur la toile devenue raide de glace.
C’était le charpentier, un homme costaud nommé Munro. Sa jambe gauche était prise sous un éclat de bois de la taille d’une vergue, et son visage était blanc comme le linceul qui l’avait recouvert un instant.
— Munro ! appela Harlow.
Le charpentier tenta de répondre, mais seuls des crachats de douleur sortirent de sa bouche. Harlow se tourna vers les hommes qui commençaient à s’assembler autour d’eux, les visages hébétés par la fatigue et la terreur.
— Ainsley ! Emmène-le sous le pont. Vite !
Whitfield surgit de la noirceur, ivre de vent, les yeux plissés par le froid. Il jeta un coup d’œil à la jambe de Munro, puis à Harlow.
— La tempête va s’aggraver avant de se calmer, dit-il d’une voix rauque. Nous ne pouvons pas rester amarrés au *Resolute* avec ce mât cassé. Il faut couper les câbles et nous laisser porter par la dérive. Rejoindre le bassin d’eau libre, plus au nord.
— Plus au nord ? répéta Harlow, la moustache raide de givre. C’est la direction des coordonnées de la boussole de Mercer. Mais dans une tempête comme celle-là, sans voiles convenables ?
— Le mât est perdu, répondit Whitfield en essuyant son visage couvert de neige d’un geste rageur. Mais il nous reste le mât d’artimon. Je peux manœuvrer avec lui seul. Si nous restons ici, la glace qui se referme nous broiera, amarrés ou non. Écoute : elle monte.
Il avait raison. Le bruit de la banquise se contractant était devenu un grondement continu, une menace sourde qui semblait encercler le navire. Le *Discovery*, privé de son mât avant, était de plus en plus vulnérable.
Harlow se releva, laissant Ainsley et deux hommes soulever Munro vers la coursive. La tempête hurlait, aveuglante. Ses hommes le regardaient, les yeux dans les siens, et chacun d’eux attendait une décision. Ils étaient seuls. Le *Resolute* était un cercueil de glace. Franklin, tombant dans le piège de Mercer, était quelque part à l’ouest. Il n’y avait rien entre eux et le néant que cet homme gelé avec une boussole volée et un mât mourant.
— Whitfield, dit-il finalement, la voix rauque. Coupez les amarres. Préparez l’artimon. Nous irons vers le nord-nord-ouest. Ensemble. Et quoi qu’il arrive, nous ne reviendrons pas en arrière.
Whitfield hocha la tête, une lueur dans ses yeux que Harlow ne sut déchiffrer ni comme du mépris, ni comme de la confiance. Peut-être un peu des deux. Il se détourna, et se mit à hurler des ordres aux hommes.
Le vent forcit encore. Un bruit caverneux monta de la cale, le navire roulant lourdement sur son côté de tribord. Il était trop tard pour les hésitations. La décision venait d’être prise, non par calcul, mais par survie. Et Harlow savait maintenant qu’au-delà du blizzard, au-delà de la tempête, ce qui les attendait dans le nord n’était plus une carte à suivre : c’était une promesse qu’il avait faite aux hommes qui lui faisaient confiance, les vivants et les morts.
Il fallait qu’elle soit tenue.
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