Le Passage Gelé
Lire le chapitre 22: The Steward's Choice
La négociation avec les chasseurs inuits n’avait pas duré plus d’une heure, mais elle avait laissé sur le pont une odeur de poisson séché et de graisse de phoque que le vent froid n’arrivait pas à dissiper. Harlow regardait Tullugaq s’éloigner avec les siens, leurs traîneaux glissant sur la glace comme des ombres grises, quand il entendit un bruit inhabituel du côté de la proue – un grincement de poulie, puis un choc sourd. Le genre de bruit qu’un homme seul ne fait pas.
Il tourna la tête. Mr. Pence, le steward au visage étroit et aux yeux fuyants, marchait vite le long du bastingage, un paquet serré sous le bras. Derrière lui, un gabier nommé Morris – un colosse aux mains calleuses – traînait une voie d’eau improvisée, les épaules rentrées.
« Mr. Harlow. » La voix de Pence se voulait ferme, mais elle craqua sur la dernière syllabe. « Le capitaine en second nous envoie chercher du bois pour la cuisine. »
Harlow s’approcha lentement, les yeux fixés sur la voie d’eau – un canot de quatre mètres à peine, maintenu par une seule aussière. « La cuisine est à l’arrière, Mr. Pence. Vous êtes à la proue. »
Le steward blêmit. Morris, lui, ne prit même pas la peine de mentir. Il largua son fardeau, et son poing tomba sur l’aussière, prêt à la trancher.
« Reculez, Harlow », gronda-t-il.
Mais Harlow ne recula pas. Il avança, un pas, deux pas, jusqu’à ce que la lame du couteau de Morris soit à une longueur de son visage. Il ne regarda pas le gabier ; il regarda Pence – cet homme qui leur servait de humilde serviteur depuis un an, qui connaissait chaque recoin de la Discovery, qui aurait pu faire tourner la cambuse les yeux fermés. Et qui, en ce moment, tremblait comme une feuille.
« Voilà, dit Harlow calmement. Vous avez le choix, Mr. Pence. Vous coupez cette aussière, vous emportez ce canot, et vous aurez environ trois heures d’avance avant que je ne donne l’ordre de faire feu. Le temps est clair. Vous serez visibles sur la glace blanche à un mille de distance. »
Il sortit son pistolet de sa ceinture, sans le braquer – il le tint simplement, le canon vers le ciel.
« Ou vous lâchez ce paquet, vous me dites ce que vous essayez de fuir, et nous parlerons. »
Pence regarda Morris, puis le canot, puis la mer gelée entre les plaques de banquise. Trois heures d’avance. Et après ? Le froid les tuerait en une nuit. S’ils réussissaient à rejoindre un groupe d’Inuits, peut-être… mais Tullugaq venait de partir, et les autres tribus de ces parages n’avaient vu un navire blanc qu’une fois – et la moitié de leurs hommes avaient payé de leur vie la rencontre avec cette espèce.
Le couteau de Morris ne tremblait pas. Mais ses yeux, eux, étaient ailleurs. Ils fixaient Harlow avec une intensité bizarre – non pas celle de la peur, mais celle d’un homme qui calcule ses chances. Ce n’était pas le regard d’un matelot sur le point de déserter. C’était celui d’une sentinelle qui sait que son maître arrive derrière.
« Morris », dit Harlow doucement. « Qui vous a dit que j’étais à la poupe, occupé avec les Inuits ? »
Le gabier ne répondit pas, mais son regard glissa une seconde vers la coursive principale. Et dans cette seconde, Harlow comprit. Ce n’était pas une désertion arrangée à la hâte. C’était une diversion – un moyen de créer un incident, d’attirer les hommes loin de la coquerie ou de la soute à provisions, pendant que quelqu’un d’autre parlait à l’équipage, ou fouillait le chart-room.
Il prit le paquet des mains de Pence, d’un geste sec. Le steward ne résista pas ; il semblait vidé, comme un homme qui vient de voir sa seule porte de sortie se refermer. Le paquet s’ouvrit : des biscuits, une boussole de poche, et un journal à la couverture de cuir marqué au nom de Mercer. Le même cuir que celui retrouvé dans la hutte.
Harlow leva les yeux vers Pence. Le steward était un homme de peu de mots et de grandes craintes, mais il savait lire – cela avait toujours été son unique valeur à bord. Mercer avait dû le recruter avant le départ, ou le retourner pendant la traversée initiale. Et comme Johansson, Pence n’avait pas su déchiffrer ce qu’il tenait entre les mains.
« Mr. Pence », dit Harlow d’une voix calme. « Je connais vos dettes. Je sais que le loyer de votre mère à Portsmouth n’a pas été payé depuis deux ans parce que vous envoyiez votre solde à un certain Mr. Cummings à Londres. »
Pence sursauta – un petit spasme nerveux qui lui fit perdre toute contenance.
« Cummings », répéta le steward d’une voix étranglée. « Vous… comment savez-vous ? »
« Whitfield m’en a parlé. Et vous, vous avez servi de messager pour lui depuis notre départ du Spitzberg, n’est-ce pas ? Vous preniez des notes, vous écoutiez les conversations, vous rapportiez les faits et gestes du capitaine. Vous étiez payé par mois. Vous êtes toujours payé, d’ailleurs, n’est-ce pas ? »
Pence ne put répondre. Ses mains tremblaient. Morris, lui, avait enfin tranché l’aussière – mais il ne monta pas dans le canot. Il resta debout, le couteau encore en main, mais le pouce détourné, comme s’il attendait un ordre qui ne venait pas.
Harlow s’approcha de Pence jusqu’à le toucher presque. « Voici ce que je vous offre, Mr. Pence. Vous restez ici. Vous travaillez votre dette – pas la mienne, pas celle de Cummings, la vôtre. Vous me donnez votre journal, votre livre de comptes, et les noms de ceux qui vous ont payé. En échange, je ne vous laisse pas sur la glace, et je vous promets une place dans le premier bateau qui rentre en Angleterre – dès que nous serons sortis d’ici. »
Il se recula et laissa un silence s’installer. Le vent pressait contre la toile du canot, qui tirait sur son anneau – prêt à partir, même lâché. Un homme faible aurait choisi la fuite. Un homme peureux aurait choisi de rester.
Pence leva les yeux, et pour la première fois depuis qu’Harlow le connaissait, il ne cligna pas.
« Vous me laissez pas aux Inuits non plus ? »
« Non. »
« Et si Cummings… si Cummings venait me chercher ? »
Harlow sourit, mais le sourire ne monta pas plus haut que ses yeux. « Alors vous saurez quel maître vous sert. »
Pence déglutit avec peine. Sa main tomba sur le paquet, mais il ne le ramassa pas. Il se retourna vers Morris – et là, la scène se figea.
Morris n’avait pas bougé. Mais dans la coursive, une ombre s’était détachée du mur. Une silhouette mince en manteau de mer, qui marchait vers eux avec une assurance tranquille.
Cummings.
Le gabier recula d’un pas, le couteau tombant à côté de lui dans la neige. Pence pâlit d’un coup – ses lèvres blêmirent jusqu’au blanc d’os, et il sembla se ratatiner de l’intérieur.
« Le choix est fait », murmura Harlow, assez fort pour que Pence seul l’entende.
Mais Cummings, lui, avait entendu. Il s’arrêta à cinq pas d’eux, les mains nues, le visage sans expression.
« Bravo, Harlow », dit-il lentement. « Vous venez de sauver un homme qui vous trahit chaque soir, et de condamner un autre que vous ne soupçonniez pas. »
Il tendit la main vers le journal aux armes de Mercer. Pence s’en saisit avant qu’il ne le touche, et le tint contre sa poitrine – non pas comme un trésor, mais comme un bouclier.
« Le steward a fait son choix », dit Harlow. « Il reste. Et son journal reste avec lui. »
Cummings inclina la tête, un tic à peine perceptible au coin de la bouche. « Alors les dés sont jetés, Mr. Harlow. Souhaitons que vous ne les ayez pas mal lancés. »
Il rebroussa chemin, et sa silhouette s’effaça dans l’obscurité du pont inférieur. Morris ramassa facilement son couteau, mais ses yeux restèrent sur Harlow – non plus comme ceux d’un homme pris en faute, mais comme ceux d’une sentinelle dont le maître venait de passer sans un regard.
Pence poussa un souffle rauque, presque un sanglot. Harlow ne le regarda pas. Il voyait encore le regard de Cummings – non pas celui d’un homme qui improvisait, mais celui d’un joueur qui vient de s’asseoir à une table dont il connaît toutes les cartes.
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