Le Passage Gelé
Lire le chapitre 23: The Debt Paid
La cambuse sentait encore la sueur et la peur. L'air y était épais, chargé de l'odeur du poisson séché et du sel qui imprégnait chaque couture du bois. Pence se tenait devant Harlow, les mains tremblantes, mais le regard droit. Derrière lui, la porte du poste d'équipage restait entrouverte, et l'on entendait les murmures des hommes qui faisaient semblant de ne pas écouter.
« Je reste, monsieur Harlow. » La voix de Pence était rauque, comme si les mots lui écorchaient la gorge. « Je vous dois ça. »
Le steward tenait un petit carnet relié de cuir noir, usé jusqu'à la trame, les coins écornés par d'innombrables manipulations. Il le posa sur le baril retourné qui servait de table entre eux. Le bruit sec du cuir sur le bois sembla sceller un pacte.
Harlow ne le prit pas immédiatement. Il observa le visage de Pence, encore marqué par les égratignures de l'interception, la lèvre fendue là où le collet l'avait attrapé. Mais dans ses yeux, il ne vit plus la panique du fuyard. Il vit autre chose, quelque chose de plus proche du soulagement.
« Votre registre de dettes », dit Harlow en saisissant enfin le carnet.
« Ce que je dois à l'expédition, oui. Trente-sept livres et quelques shillings, selon mes calculs. » Pence sortit une feuille de papier pliée de sa poche, ridée par la moiteur. « J'ai tout listé. Provisions dont j'ai abusé, outils perdus, le coût de ma propre ration quand j'étais malade. »
Harlow ouvrit le carnet. L'écriture était méticuleuse, presque féminine dans sa précision. Chaque dette était datée, annotée, justifiée. Pence avait tenu ce registre comme un comptable consciencieux – ce qu'il était avant de s'engager sur le Discovery, sans doute. La lecture prenait du temps. Les colonnes s'alignaient, les chiffres se succédaient, et à chaque page, Harlow découvrait un homme qui avait tenté de compenser par des comptabilités précises ce qu'il ne pouvait racheter par ses actes.
« Il y a une entrée étrange ici », dit Harlow en arrêtant son doigt sur une ligne datée de trois semaines. « "E. Morris, solde de faveur : 4 livres." Qu'est-ce que ça signifie ? »
Pence baissa les yeux. Il passa sa langue sur ses lèvres gercées avant de répondre.
« Morris m'avait prêté de l'argent pour éponger une dette de jeu. Je lui devais ça. En échange, il m'a demandé… d'être ses yeux en cuisine. »
« Ses yeux. »
« De surveiller les officiers. Qui parlait à qui, ce qu'ils disaient quand ils pensaient être seuls. » Pence releva la tête. « Je ne savais pas pourquoi, pas au début. Je pensais que c'était pour un pari, quelque chose d'innocent. Quand j'ai compris que Cummings était derrière, il était trop tard pour reculer. »
Harlow referma le carnet. Il sentit la pression dans sa mâchoire, ce vieux réflexe qui l'aidait à garder un visage neutre quand son esprit tournait à toute allure. Morris. Le même Morris qu'il avait surpris avec Pence dans le canot. Morris, l'homme de Cummings, celui qui avait apparemment servi d'appât. Mais le registre révélait une couche supplémentaire : Morris était aussi le créancier de Pence. Celui qui tenait sa dette.
« Cummings connaît les montants ? »
« Il connaissait le principe. Morris lui rapportait tout. » Pence hésita. « Mais je ne crois pas qu'il sache tout ce que j'ai noté ici. Morris ne sait pas que j'écrivais. Il pensait que ma mémoire suffisait. »
Harlow parcourut à nouveau les dernières pages du carnet. Là, sous les colonnes de chiffres, quelques lignes d'une écriture plus serrée, comme ajoutées à la hâte. Des fragments de conversations. Des noms. Whitfield. Mercer. Le mot "passe" rayé et réécrit.
« Je n'ai pas tout compris », admit Pence. « Mais j'ai noté ce que Morris me demandait d'écouter. »
Un bruit derrière la porte. Harlow pivota, mais ce n'était que Briggs, le charpentier, qui traînait un seau d'eau. Il les dépassa sans un regard, mais son pas trahissait une hésitation. Harlow attendit que le bruit s'estompe dans la coursive avant de se tourner à nouveau vers Pence.
« Morris devient un problème », dit-il à voix basse.
« Cummings aussi. » Pence jeta un regard derrière lui. « C'est lui qui a tout organisé, vous savez. La désertion. C'était une épreuve pour mesurer dedans ou dehors. »
Harlow avait compris cela la veille, quand il avait vu la lueur dans les yeux de Cummings. Le second avait délibérément choisi Morris comme messager, comme il aurait placé une pièce sur un échiquier. Si Pence s'était enfui avec le journal, Cummings aurait eu une preuve irréfutable que Harlow ne contrôlait pas son équipage. Si Pence restait – comme maintenant – le geste de clémence de Harlow était enregistré, mesuré, et pourrait être utilisé plus tard.
« Vous êtes un pion dans son jeu », dit Harlow tout bas.
« J'en avais marre d'être un pion. » La voix de Pence trembla, mais elle porta. « C'est pour ça que j'ai essayé de fuir. Morris m'avait promis une place sur un baleinier qui nous attendait plus au sud. Un nouveau départ. Je savais que c'était une illusion, mais je voulais y croire. »
Il y eut un long silence. Dans la coursive, la coque gémit sous la pression de la glace. Harlow garda les yeux sur le carnet ouvert devant lui. Il revoyait la scène du matin : Pence et Morris dans le canot, la main du steward serrant le journal de Mercer contre sa poitrine. Ce journal qu'il n'avait jamais lu. Ce journal destiné à Cummings.
« Le journal que Morris vous a donné », dit Harlow. « Où est-il exactement ? »
« Dans ma cahute. Je ne l'ai pas rendu à Morris. Je vous l'ai dit – après l'avoir vu quitter les mains de Mercer, je me suis dit que j'avais droit à mon propre bénéfice. » Pence croisa les bras. « Il est à vous si vous voulez. Je préfère vous le donner qu'à lui. »
Harlow ferma les yeux une seconde. Il sentait le poids de la décision, ce même poids qui lui avait broyé les épaules quand il avait laissé Thompson tomber dans la crevasse, trois ans plus tôt. La clémence avait un prix. Il était en train de le payer par petites pièces : laisser Pence vivre, c'était garder une faiblesse dans sa ligne de défense. Un homme qui avait essayé de fuir, c'était un homme qui pourrait re-fuir.
Mais un homme qui choisissait de rester et qui remettait sa dette, son carnet et peut-être un journal volé… c'était peut-être un investissement. Harlow rouvrit les yeux.
« Gardez le journal », dit-il. « Pour l'instant. Il sera plus en sécurité sur vous que dans ma cabine – Cummings sait qui fouiller. »
Le regard de Pence se plissa, incrédule.
« Vous me faites confiance ? »
« Je vous fais une proposition, pas une confiance. » Harlow se pencha en avant, les doigts joints. « Vous restez à bord. Vous reprenez vos fonctions au mess, mais vous êtes aussi mes oreilles. Vous avez déjà le registre des dettes – vous connaissez qui doit quoi à qui. Les hommes parlent devant le steward quand ils croient que les officiers ne sont pas là. Vous me rapportez ce qui se dit sur Cummings, sur Morris, sur qui encore pourrait vouloir prendre le commandement. »
Pence acquiesça lentement. « Et si je refuse ? »
« Si vous refusez, je vous débarque à la première terre ferme – même si ce n'est qu'un rocher au milieu de nulle part. Vous survivrez ou pas, ça n'est plus mon problème. » Harlow marqua un temps. « Mais je crois que vous ne refuserez pas. Vous avez fui pour une vie meilleure, Pence. C'est le seul chemin qui vous en donne une. »
Le steward regarda ses mains. Elles tremblaient encore légèrement, mais son menton se raffermit.
« Je reste. Je vous servirai. » Il releva les yeux. « Mais je veux garder le registre sur moi. Pour les apparences. Si Cummings me fait fouiller, il doit trouver quelque chose de plausible. »
C'était une bonne requête. Un homme qui cache ses dettes est un homme qui a quelque chose à craindre. Harlow poussa le carnet vers lui.
« Je garde la liste que vous m'avez donnée. » Il glissa le papier dans sa poche. « Si le registre s'égare, je saurai toujours combien vous me devez. »
Une ombre de sourire passa sur le visage de Pence. Il reprit le carnet, le remit dans sa veste, et se leva.
« Il y a autre chose », dit-il. Il hésita, puis plongea la main dans une poche intérieure. Il en sortit un petit bout de papier, roulé en cylindre serré. « Quand Morris m'a donné le journal, il avait aussi ça. Il m'a dit de le brûler, mais j'ai pas su. »
Harlow déroula le papier. L'écriture était fine, nerveuse, inégale – celle d'un homme pressé, ou malade. Quelques mots seulement :
*Si le premier officier l'emporte, ne faites pas confiance à la carte qu'il vous montrera. S'il mentionne la porte, c'est qu'il sait trop. Brisez le cadran.*
Le papier ne portait pas de signature. Mais Harlow reconnut la plume pour l'avoir lue dans les pages du journal de Mercer. Les mêmes inclinaisons trop prononcées, la même pression d'encre sur le papier épais.
« Vous reconnaissez ? » demanda Pence.
Harlow replia le papier et le glissa avec la liste des dettes.
« Mercer avait prévu ce scénario », dit-il, presque pour lui-même. « Il avait prévu que son ancien second puisse me parler, ou que sa lettre puisse me tomber entre les mains. Il écrivait à double fond, dans tous les sens. » Il regarda Pence. « Ce morceau de papier ne sort de votre poche que si Morris ou Cummings vous le demande – et là, vous le leur donnez. Il confirmera que vous êtes encore leur homme. Compris ? »
Pence hocha la tête.
Le steward recula vers la porte. Il reposa une main sur la poignée, puis se retourna.
« Monsieur Harlow ? » Sa voix était plus douce maintenant, presque timidement. « La dette que j'ai envers l'expédition. Je la rembourserai. Et celle que j'ai envers vous, aussi. Je sais ce que ça vous a coûté de me laisser vivre ce matin. »
Il sortit avant que Harlow pût répondre. La porte se referma avec un claquement sourd. Pendant un long moment, le premier officier resta seul dans la cambuse, le papier de Mercer dans la poche gauche, la liste de dettes dans la droite. Il sentait sous ses doigts les promesses contradictoires de l'écriture de Mercer, ce double langage qui semblait vouloir le guider et le trahir à la fois.
La confiance était devenue une monnaie dangereuse sur ce bateau. Et il venait d'en dépenser une partie pour un steward qui avait voulu fuir.
Il ne sut pas si c'était un investissement ou une erreur. Mais dans un commandement de crise, toutes les décisions ressemblaient à des paris. Harlow se leva, lissa son manteau, et sortit à son tour pour affronter le pont gelé.
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