Le Passage Gelé
Lire le chapitre 24: The Frozen Strait
La passe se resserra jusqu’à n’être plus qu’une saignée de verre entre deux murailles glacées. Harlow se tenait à l’avant, les mains crispées sur le bastingage, et regardait la banquise se refermer devant eux comme une mâchoire qui mâche lentement. Derrière lui, le guetteur en vigie criait les distances, mais chaque cri semblait plus court, plus pressé.
— Encore deux encablures, capitaine ! hurla Pence du haut du nid-de-pie.
Harlow ne corrigea pas le titre. Les hommes l’avaient adopté depuis trois jours, et il avait cessé de s’en offusquer.
— Demande à Tullugaq ce qu’il en pense, dit Shaw, adossé au mât de misaine, les bras croisés. Il connaît la glace mieux que nous tous.
— Il repartira demain, répondit Harlow sans se retourner. Il a dit ce qu’il avait à dire.
— Un vieux qui parle d’une porte que les morts ne peuvent pas franchir n’a jamais fini de parler, capitaine.
Harlow se retourna. Shaw le regardait avec une intensité calme qui n’avait rien de la provocation habituelle. Depuis l’incident avec les Inuit, l’homme semblait avoir compris que ses sarcasmes ne le mèneraient nulle part. Mais Harlow n’était pas certain de savoir où il voulait le mener.
Le compas dans sa poche pesait contre sa jambe. La boussole de Mercer. Le vrai nord, celui qui pointait vers la passe, pas vers la carte.
La banquise devant eux n’était plus une mosaïque de floes flottants. C’était un mur continu, une falaise de glace bleue et blanche qui barrait la passe sur toute sa largeur. Les bords de la faille se rejoignaient à quelques centaines de mètres plus loin, comme une blessure qui se referme.
— On ne passe pas, murmura le timonier.
Harlow l’entendit. Tout l’équipage l’entendit. Le murmure traversa le pont comme une décharge d’électricité.
Il sortit la boussole de sa poche. L’aiguille trembla, puis se fixa vers l’avant, droit vers le mur de glace. Le compas mentait, souriait, taquinait. Il ne pouvait pas se tromper.
— Briggs, appela Harlow. Le maître charpentier se détacha du groupe qui s’était formé à l’avant. Il portait la barbe taillée à la hâte de tous les hommes qui n’avaient pas vu un miroir depuis des semaines. Il croisa les bras.
— Capitaine.
— Le godendart. Il est encore utilisable ?
Briggs le regarda comme s’il avait demandé si le soleil se lèverait à l’ouest le lendemain matin.
— En état de service, oui. Mais couper le permafrost qu’on voit devant, ça prendrait une journée par épaisseur de glace. On a peut-être une veine de deux ou trois mètres au plus fin, à juger par la couleur.
— Et la poudre noire ?
Briggs pâlit. Dans l’équipage, quelqu’un rit nerveusement, puis se tut.
— On aurait besoin d’éventrer la cale sèche, dit Briggs lentement. On a une tonne et demie. Suffisant pour enterrer un baleinier tout entier.
— On n’enterre pas un baleinier, répondit Harlow. On fait sauter la banquise.
Shaw fit un pas en avant.
— Tu vas nous faire sauter avec.
— Non. On va percer des trous dans la glace, on enverra les charges à distance, et on fera exploser depuis un câble tendu. La glace devrait craquer, puis se disloquer, et la passe s’ouvrira.
— Et si ça ne craque pas dans le bon sens ? demanda Cummings depuis l’arrière. Il s’avança sans précipitation, les mains derrière le dos. Comme un maître d’école qui écoute un élève trop confiant. Le compas de Harlow, le voilà le problème. Il veut forcer ce passage, alors que nos cartes nous disent de contourner par l’est.
— Les cartes sont muettes au-delà d’ici, répondit Harlow avec un calme qu’il ne ressentait pas. Elles s’arrêtent là où commence la vérité.
— La vérité, c’est qu’on a une coque de chêne et un équipage à moitié mort de froid, reprit Cummings en s’approchant. Et que chaque heure passée ici est une heure qu’on ne passera pas sur le chemin du retour.
— On est dans les temps, dit Harlow. La passe porte au nord-nord-ouest. Mercer l’a dit.
— Mercer était un homme qui…
Cummings s’interrompit. Harlow le regarda, attendant la fin de la phrase. Mais Cummings secoua la tête, comme on chasse une pensée importune.
— Fais sauter cette glace, capitaine. Essaie. Mais si la coque souffre, ce sera toi qui marcheras sur l’eau pour nous ramener à terre.
Il se détourna et descendit dans sa cabine, laissant un silence troublé derrière lui.
Harlow resta immobile un long moment. Puis il se tourna vers Briggs.
— Prépare la poudre. On fore à trente mètres dans la glace, on place les charges, et on tire une ligne de mèche lente pour le détonateur. Je veux que tout soit prêt avant que la nuit tombe.
Briggs hocha la tête. Il n’avait pas l’air convaincu, mais il avait compris depuis longtemps que les ordres étaient faits pour être exécutés, pas discutés.
Ce fut Pence qui insista pour aider. Harlow voulait le garder en réserve, lui rappeler que sa loyauté se mesurait à la prudence de ses actions, mais le jeune homme se colla aux membres de l’équipe de forage et creusa avec un acharnement qui étonna jusqu’à Morris, qui ricanait depuis le pont.
— Il va se faire aimer si fort qu’on va le payer en sourires, dit Morris à voix haute.
Pence ne releva pas. Il enfonça le pic dans la glace et continua.
Trois heures plus tard, la charge était enfouie sous trois couches de glace compacte, à l’endroit exact où la couleur de la banquise bleuissait le plus profond, signe selon Briggs d’une fragilité intime. On étira une ligne, chacun se redressa contre le flanc du Discovery.
— Tout le monde à l’abri derrière le gaillard, ordonna Harlow. On tire à distance.
Briggs lui tendit la mèche et Harlow l’approcha de la lanterne. La poudre siffla, se mit en crépitement, puis la flamme fila comme un serpent de feu à travers la neige.
Le silence qui suivit parut durer un siècle. Puis le monde se fissura.
Le bruit vint de partout à la fois. Un grondement sourd qui monta du fond de la glace, puis se propagea en une série de fractures qui claquèrent comme des os qui se brisent les uns après les autres devant le mur. La glace se souleva, gronda, soulèvement dramatique et blanc, et des fragments gros comme des maisons sautèrent en l’air avant de retomber en crépitant.
Quelqu’un hurla. Harlow tendit la main pour attraper l’homme le plus proche, et se couvrit le visage de l’autre bras. Les morceaux de glace claquèrent contre la coque comme des boulets de canon.
Puis le silence revint. Un silence de neige et de peur.
Harlow se redressa, secoua le givre de son capot, et regarda devant lui. La banquise était brisée. L’eau noire luisait entre les blocs disloqués, formant un corridor sinueux mais praticable—assez large pour un navire de leur taille, s’il se faufilait avec précaution.
— On passe, murmura-t-il.
Il ouvrit la bouche pour ordonner la manœuvre. Mais avant qu’un son ne sorte, le pont du Discovery tressauta sous ses pieds. Une détonation sèche et sourde, venue d’en dessous, comme un coup de bélier contre la coque.
Harlow se précipita à l’avant. Briggs était déjà là, accroupi, une lanterne à la main, regardant à travers l’écoutille entrebâillée. Sa lampe éclaira une tache sombre qui s’élargissait dans la cale.
— Capitaine, dit-il d’une voix blanche. On a un éclatement au niveau de la ligne de flottaison. Une planche fissurée, deux peut-être. Pas de quoi couler dans l’immédiat.
— Dans l’immédiat, répéta Harlow.
— L’eau monte d’un centimètre par minute.
Harlow resta silencieux. Le corridor s’ouvrait devant lui, noir et libre, tout à coup plus semblable à une porte qu’à un passage. Tullugaq avait parlé d’une porte. Il n’avait pas dit que l’autre côté serait accueillant.
— Pense au pompage, dit-il à Briggs. On a fait sauter une porte. On est peut-être obligés de la franchir.
Briggs ne répondit pas tout de suite. Il baissa la lanterne, prit une mesure dans sa tête, puis se releva.
— On a de quoi pomper. Mais si ça continue comme ça, on aura du temps pour autre chose que de naviguer.
Il laissa la phrase en suspens. De l’autre côté, l’équipage commençait à remonter sur le pont pour regarder la passe ouverte. Certains riaient, frappaient des mains pour se réchauffer, célébraient la victoire.
Harlow ne riait pas. Il gardait une main sur le compas de Mercer, l’autre serrée sur le bastingage, et se demanda si la porte s’ouvrait vers la liberté ou vers une autre sorte de silence.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.