Le Passage Gelé
Lire le chapitre 26: The Trap
L’étrave fendit la dernière langue de glace et le *Discovery* glissa dans une étendue d’eau noire et calme. Le silence qui suivit fut plus assourdissant que le fracas de la banquise. Les voiles pendaient, molles, dans l’air immobile. L’équipage, rassemblé sur le pont, retint son souffle.
Harlow, debout à la barre, laissa son regard parcourir le bassin. Une cuvette parfaite, ceinte de falaises de glace hautes de trente mètres, lisses comme du verre dépoli. Pas une issue. Pas un chenal. Pas même une fissure où engager un canot. L’eau, d’un noir d’encre, semblait absorber la lumière grise du ciel polaire.
— Nom de Dieu, murmura Shaw derrière lui. C’est une souricière.
Harlow sortit la boussole de Mercer de sa parka. L’aiguille trembla, tourna, puis se fixa. Pointant droit vers la paroi de glace qui fermait l’extrémité du bassin, à deux cents mètres devant eux.
— Elle indique quoi ? demanda Cummings, monté sans bruit à sa hauteur.
— Le mur, répondit Harlow.
Cummings rit, un bruit sec et sans joie.
— Tout ce chemin, tout ce bois brûlé, cette coque fendue… pour une impasse. Belle navigation, commandant.
Harlow rangea la boussole. Il ne releva pas l’insulte. Quelque chose dans la configuration du bassin le dérangeait. L’eau ne gelait pas ici. Pas de jeune glace en surface, pas de cristaux aux flancs du navire. La température n’avait pas changé, mais l’eau restait libre. Cela signifiait soit une source de chaleur, soit un courant.
— Briggs, dit-il sans se retourner. On tient toujours ?
Le charpentier s’approcha, son visage taillé dans le chêne.
— Les pompes tournent. La toile tient. Mais j’aimerais pas rester trop longtemps sans bouger. Le froid gagne sur les joints.
Harlow hocha la tête. Il héla Pence, qui s’activait à ranger les cordages près du cabestan.
— Toi et moi, plus Shaw et deux hommes. On prend le canot. On va voir ce que ce mur a à nous dire.
Cummings s’interposa.
— Vous quittez le navire ?
— Vous restez aux commandes. Si je ne reviens pas dans deux heures, vous décidez ce que vous avez à décider.
Le visage de Cummings resta neutre, mais ses yeux brillèrent une seconde de trop.
— Deux heures, répéta-t-il. C’est long.
— Vous avez déjà attendu plus longtemps pour ma mort, répondit Harlow.
Il descendit dans le canot sans attendre la réponse.
La traversée du bassin prit un quart d’heure. L’eau était si calme que les rames troublaient à peine la surface. À mesure qu’ils approchaient, Harlow distingua ce qu’il n’avait pas vu du pont : un renfoncement dans la glace, une arche naturelle à demi masquée par des blocs effondrés. Une grotte.
— Ça alors, souffla Shaw. On dirait que quelqu’un a taillé ça.
Non, pensa Harlow. Pas taillé. Creusé. Les arêtes étaient trop régulières, trop douces. L’eau avait travaillé ici, contre toute logique. De l’eau courante, sous la glace.
Il fit accoster le canot sur une corniche de glace vive qui formait une sorte de quai naturel. Les hommes sautèrent à terre, les crampons crissant sur la surface. Harlow s’engagea le premier dans l’ouverture.
La grotte s’ouvrait sur un passage large de trois mètres, haut de cinq. Les parois étaient d’un bleu profond, presque irréel, striées de veines blanches comme des artères gelées. La lumière du jour pénétrait par un jeu de réfractions, projetant des arabesques mouvantes sur le sol.
Shaw alluma une lanterne. Le faisceau révéla la suite du tunnel : il s’enfonçait sur une cinquantaine de mètres avant de s’élargir en une chambre plus vaste.
— On continue ? demanda Shaw.
Harlow fit signe que oui. Ses bottes crissaient sur la glace. Le bruit lui rappelait le grincement de la quille contre la banquise, quelques heures plus tôt.
Ils débouchèrent dans la chambre. Et Harlow comprit.
Un bassin intérieur, large de cent mètres, d’eau claire et bleue, libre de toute glace. La lumière tombait d’une fissure naturelle dans le plafond, un évent qui laissait passer le ciel polaire. Des parois abruptes le ceinturaient, mais au fond, une seconde ouverture, plus basse, plus large, s’ouvrait sur une étendue d’eau qui semblait se perdre au loin.
Une passe intérieure.
— C’est un port, murmura Shaw. Un putain de port caché.
Pence s’avança, les yeux écarquillés.
— L’eau est douce, dit-il en trempant la main. Pas d’iode. C’est pas de l’eau de mer.
Harlow s’accroupit au bord. Il examina la rive de glace. Et là, il la vit.
Une marque. Pas naturelle. Une entaille nette, comme faite par un pic à glace. Et à côté, une autre. Puis une série de traces, à demi effacées par un léger regel, mais encore reconnaissables : des semelles cloutées.
Quelqu’un était venu ici. Récemment.
Il sortit la boussole de Mercer. L’aiguille ne trembla pas. Elle pointait droit vers le fond de la grotte, vers la seconde ouverture.
— Des traces, dit-il à voix basse. Plusieurs hommes. Ils sont passés par ici.
Shaw s’accroupit près de lui, examina les marques.
— Et ils sont repartis ? demanda-t-il.
Harlow se redressa. Son regard suivit les traces dans les deux sens. Elles allaient et venaient. Mais les dernières, celles qui s’éloignaient vers le tunnel intérieur, étaient les plus fraîches.
— Les dernières traces disparaissent vers l’intérieur, dit-il. Ils sont toujours là.
Pence recula d’un pas.
— Qui ça ?
Harlow rangea la boussole. Une chaleur étrange, presque douloureuse, lui serra la poitrine. Mercer. Le journal. Le message codé. La porte que les morts ne peuvent pas franchir.
— L’équipage de la Resolute, dit-il. Ou ce qu’il en reste.
Il se tourna vers Shaw.
— Retourne au navire. Dis à Briggs de préparer un mouillage. On reste cette nuit.
Shaw hésita.
— Et si Cummings refuse ?
— Il ne refusera pas, dit Harlow. Pas encore.
Shaw déglutit, puis repartit en courant vers la sortie. Harlow resta seul avec Pence, face à l’obscurité de l’ouverture intérieure.
Au loin, très loin, il crut entendre un bruit. Un cliquetis métallique. Une chaîne. Ou une ancre qu’on lève.
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