Le Passage Gelé
Lire le chapitre 32: The Negotiation
Le ciel au-dessus de la banquise avait la couleur du plomb fondu quand Harlow guida le whaleboat dans l'étroite ouverture de la grotte. Derrière lui, Liam ramait en silence, le capuchon de sa parka relevé, les yeux fixés sur les parois de glace qui défilaient. Pence et Briggs complétaient l'équipage, leurs mains gantées crispées sur les avirons.
L'air se réchauffait à mesure qu'ils s'enfonçaient dans le tunnel. La glace cédait la place à la pierre noire, puis à une végétation étrange, presque tropicale. Harlow ne s'y attardait pas. Chaque mètre parcouru l'éloignait de son navire et de l'équipage qu'il avait juré de ramener chez lui.
— Combien de temps encore ? demanda Briggs, la voix tendue.
— Le grotte débouche sur un bassin intérieur. C'est là que j'ai trouvé la lettre de Mercer. Il viendra probablement à nous.
Harlow se tourna vers Liam. Le garçon — dix-sept ans à peine, peut-être moins — soutint son regard sans ciller.
— Il sait que je viens avec toi ?
— Certainement.
— Et tu crois qu'il acceptera de négocier avec un espion qu'il a lui-même envoyé ?
La bouche de Harlow se serra. C'était précisément ce qui le tourmentait.
Le tunnel s'élargit brusquement et le bassin apparut, d'un noir profond strié de reflets. Une plateforme de pierre naturelle s'avançait au-dessus de l'eau, et là, silhouettes sombres contre la paroi striée de quartz, se tenaient Mercer et deux de ses hommes. Le capitaine était assis sur un caisson de provisions, un fusil posé en travers de ses genoux.
Il n'y avait rien de menaçant dans sa posture. Rien d'accueillant non plus.
— Harlow. Je me demandais combien de temps il te faudrait pour trouver le courage de venir.
Harlow fit avancer le bateau jusqu'à la plateforme, puis sauta à terre sans attendre que les autres amarrent. Liam resta dans le bateau, la tête baissée.
— Je ne suis pas venu chercher une confrontation, Mercer.
— Non. Tu es venu me demander de l'aide. Ta poupe est morte, le gouvernail est fendu, et Cummings t'a éjecté de ton propre quartier. Tu es venu à moi parce que tu n'as plus nulle part ailleurs où aller.
Chaque mot était un coup de poignard. Harlow se força à rester immobile.
— Tu m'as laissé une lettre. Tu me disais de te suivre quand je serais prêt. Voilà. Je suis prêt.
Mercer sourit, mais le sourire n'atteignait pas ses yeux.
— Prêt à quoi, James ? Prêt à abandonner le Discovery ? Prêt à laisser Cummings décider du sort des hommes que tu as juré de protéger ?
— Je suis prêt à négocier un arrangement. Tu as besoin de quoi que ce soit pour poursuivre ta route ? De vivres, d'équipement ? J'ai ce qu'il faut à bord.
— J'ai ce qu'il me faut ici. Ce tunnel mène à un port intérieur, à l'abri du gel. Mes hommes travaillent à dégager le passage depuis quatre jours. Dans une semaine, nous rejoindrons la mer libre de l'autre côté de l'île.
Harlow avala sa salive.
— Et les hommes que tu as laissés à bord ? Ceux qui croient encore que tu vas revenir les chercher ?
La tête de Mercer s'inclina légèrement, comme s'il pesait la question.
— Je ne laisse personne. Chacun des hommes qui m'a suivi ici avait le choix.
— Tu exploites leur peur.
— Je leur offre une chance. Ce sont eux qui choisissent.
Le silence s'étira entre eux deux, chargé de tout ce qu'ils n'avaient pas dit depuis des semaines. Pence toussa discrètement derrière lui. Harlow savait qu'il n'avait qu'une seule carte à jouer.
Il fit un pas de côté, révélant Liam dans le bateau.
— Je te le ramène.
Le visage de Mercer ne changea pas.
— Liam ? Je me demandais où il était passé. J'aurais cru qu'il avait assez d'esprit pour rester caché.
Un frisson désagréable parcourut Harlow. Ce n'était pas la réaction d'un père inquiet.
— Il est ton fils.
— C'est exact. Et un fils qui trahit son père pour un commandant déchu ne vaut pas beaucoup plus qu'un chien qui mord son maître.
Liam releva la tête, et pour la première fois depuis qu'ils avaient quitté le navire, son visage afficha une émotion que Harlow ne put identifier. Pas de la peur. Pas de la tristesse. Quelque chose de plus ancien, de plus dur.
— Je n'ai rien trahi, père.
— Non ? Alors tu m'expliqueras pourquoi Harlow se sert de toi comme monnaie d'échange.
Le cœur de Harlow se serra. Il avait espéré — stupidement, il le savait maintenant — que Liam représentait un levier sentimental. Il s'était trompé.
— Si tu refuses de l'aider à réparer le Discovery, dit Harlow, je le garde à bord. Et tu sais ce que Cummings lui fera quand il découvrira qu'il est ton fils et son espion.
Mercer rit. Un rire bref, presque joyeux.
— Cummings. Tu penses que Cummings le découvrira tout seul ? Je lui ai envoyé un message avant de quitter le navire, il y a quatre jours. Liam avait deux ordres précis : saboter le gouvernail, puis révéler sa véritable identité devant Cummings au bon moment. Chaque étape devait installer la suspicion entre toi et ton équipage.
Harlow sentit le sol se dérober sous lui.
— Tu... tu as tout orchestré ?
— Tout est orchestré depuis le début, James. Le sabordage du gouvernail, l'apparition de ces hommes en parka noire pour semer la confusion, la réapparition de Morrison, le retour de Cummings. Tu vois, je savais que tu finirais par te tourner vers la seule option que je te laissais. Ce tunnel était ma porte. Maintenant c'est la tienne aussi.
Harlow tourna le regard vers Liam. Le garçon avait baissé les yeux, mais son silence était une confession.
— Tu savais ? demanda Harlow, la voix rauque.
— Je le sais depuis l'instant où tu m'as posé la question dans ta cabine.
— Et tu m'as laissé croire que tu voulais te libérer de lui.
La barbe de Liam tremblait. Il ne dit rien, mais ses yeux trahissaient un conflit que son père, indifférent, semblait ignorer.
— Le garçon fait ce que je lui dis depuis qu'il a huit ans, coupa Mercer. Il n'a ni l'envie ni le courage de s'y dérober.
— Ce que je sais, dit Liam d'une voix soudain dure, c'est qu'il y a trois semaines, quand tu m'as envoyé à bord, tu m'as dit que Harlow était un meurtrier et un timoré qui ne méritait pas ta loyauté.
— Parce qu'il ne la méritait pas. Personne sur ce bateau ne la mérite, à part ceux qui se tiennent avec moi.
Harlow fit face à Mercer, le cœur battant à tout rompre sous sa veste de cuir.
— Alors ta proposition ? Tu veux que je te suive dans ton tunnel, sans condition ?
— Je veux que tu me ramènes les vivres que tu possèdes encore. Les outils, les médicaments. Le canon de proue, si tu peux le démonter.
— Et ensuite ?
— Ensuite, tu rejoins mes hommes ou tu crèves dans ta coquille gelée. Ton choix.
— Tu as besoin de moi. Tu as besoin de mes réserves.
— Je l'ai évalué. Il me manque cent kilos de farine et trente litres de rhum. Avec ce que je peux déjà chasser et pêcher, je survivrai. Toi, tu ne survivras pas à un hiver de plus dans cette anse.
Harlow jeta un regard derrière lui. Pence et Briggs attendaient dans le bateau, les visages fermés. Liam avait enfin relevé la tête, et quelque chose dans ses yeux ressemblait à une supplique.
Harlow n'écouta pas son instinct. Il écouta le froid qui lui glaçait la nuque, et les mots que Mercer venait de laisser échapper presque comme une brèche.
— Cent kilos de farine ? dit-il lentement. C'est tout ce qui te sépare d'une retraite complète ? Tu es prêt à parier la vie de ton équipage sur une estimation aussi fine ?
Mercer plissa les yeux.
— Je maîtrise le calcul.
— Et moi je maîtrise l'eau. Cette grotte communique avec au moins trois autres ouvertures, je parie. Tu n'as pas assez d'hommes pour les garder toutes les trois.
Le silence qui suivit était différent de celui qui l'avait précédé. Il avait une texture — celle de l'avantage qui vient de basculer.
— Laisse-moi réparer le gouvernail et je te donne tes vivres, dit Harlow. Nous restons trois jours de plus, le temps de sécuriser le bateau. En échange, tu obtiens ce dont tu as besoin, et moi je repars avec un navire capable d'affronter le retour.
Mercer ne répondit pas immédiatement. Il se leva, fit quelques pas jusqu'au bord de la plateforme, les mains croisées dans le dos.
— Tu me prends pour un imbécile, Harlow ?
— Non. Je te prends pour un homme qui veut survivre.
Le capitaine déchu se tourna vers lui, et pour la première fois, Harlow vit quelque chose qui ressemblait à du respect traverser son regard.
— Je vais réfléchir à ta proposition. Jai des conditions à poser.
— Lesquelles ?
— Le garçon. Il reste avec moi. Et tu donnes ta parole que tu ne tenteras rien contre mes hommes sur la crête.
Harlow hésita. Liam était une pièce dans une partie plus large, mais le laisser ici signifiait condamner le garçon à servir un père qui ne voyait en lui qu'un instrument.
— Non, dit Liam soudainement, et son ton n'avait plus rien de soumis. Je ne retourne pas avec toi.
Mercer le regarda comme on regarde un vêtement déchiré.
— Quoi ?
— Tu m'as envoyé là-bas pour mentir, saboter et fuir à la première occasion. J'ai fait tes sales besognes depuis que j'ai des mains assez grandes pour tenir une rame. Et quand j'ai enfin trouvé un homme qui n'a jamais demandé à me croire, qui m'a donné une chance de choisir... tu veux me reprendre ?
Harlow intercéda :
— Il ne peut pas rester à bord. Cummings le tuera.
— Alors renvoie-le à terre avec moi, dit Liam, et il resta là, dressé dans le bateau, le regard brûlant entre les deux hommes qui se disputaient son destin.
Le vent qui remontait le tunnel fit claquer la toile du whaleboat. Harlow comprit soudain que cette négociation ne portait plus seulement sur de la farine ou un gouvernail. Elle portait sur la question qu'il avait fui depuis son retour à bord : qui, sur ce navire, méritait encore d'être sauvé ?
— Mercer, dit-il, j'accepte tes conditions. Mais Liam reste avec moi jusqu'à ce que je sois sûr que Cummings ne le fera pas payer pour mes décisions.
— Tu acceptes mes conditions, répéta Mercer d'une voix basse, savourant chaque syllabe. Vraiment ?
— Si tu m'aides à sécuriser le bateau.
Un sourire mince étira le visage du capitaine déchu.
— Le marchandage était terminé, James. Tu viens de le rouvrir. Alors voilà mes conditions révisées : je veux la farine, les médicaments, et le nom du traître qui t'a dit que j'avais abandonné Morrison avant de te rejoindre à la grotte.
Le nom. Il voulait le nom.
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