Le Passage Gelé
Lire le chapitre 35: The Last Lead
La colonne avançait depuis quatre heures lorsque Briggs, qui marchait en tête avec sa boussole, s’arrêta net. Il leva le poing, et les vingt-six hommes derrière lui s’immobilisèrent dans un grincement de pas gelés.
Harlow remonta la file en contournant les traîneaux, le col de son parka remonté jusqu’aux yeux. Devant lui, la glace changeait. La plaine blanche et uniforme se fissurait en crêtes parallèles, comme des rides sur une mer figée. Et entre ces crêtes, une ombre sombre courait vers l’horizon : un chenal d’eau libre, étroit mais visible, qui serpentait entre les blocs de glace ancienne.
— C’est pas un chenal, dit Briggs sans se retourner. C’est un filet d’eau de fonte. La banquise se délite ici.
— Elle mène quelque part ? demanda Harlow.
Briggs s’accroupit, sortit sa longue-vue, et la braqua vers le sud-ouest, là où le chenal se perdait entre deux murailles de glace de pression. Il resta un long moment silencieux.
— Y a un reflet, finit-il par dire. Pas de l’eau. Du métal. Ou du verre.
Les hommes murmurèrent dans leur dos, un chuchotement qui courut le long de la colonne comme une traînée de poudre. Harlow tendit la main, Briggs lui passa la longue-vue sans discuter. Il mit un temps à régler la mise au point — ses doigts gelaient dans les gants de peau, et le souffle qui s’échappait de sa bouche embuait la lentille.
Puis il le vit. Un éclat, loin, au-delà du chenal, presque au bord de l’horizon. Une surface lisse et réfléchissante, qui ne ressemblait à aucune glace connue. Trop régulière. Trop brillante.
— Une cabane ? demanda-t-il à voix basse.
— Plus grand que ça, répondit Briggs. Une coque. Ou un dépôt.
Harlow abaissa la longue-vue et regarda l’homme. Le vieux navigateur avait les joues creusées par les trois semaines de marche forcée, mais ses yeux restaient vifs, et son menton pointait vers la colonne.
— Si c’est un dépôt de provisions, on est sauvés. Si c’est un navire pris dans les glaces, avec une cale pleine… Harlow, ça pourrait être notre passage.
— Notre passage vers la mer ?
— Notre passage vers autre chose que la mort.
Harlow se retourna vers la colonne. Vingt-sept hommes, désormais. Vingt-sept bouches à nourrir avec les rations qui diminuaient plus vite que prévu — le froid les obligeait à manger davantage, et chaque traîneau portait plus de cordage que de viande séchée. Il fit le calcul mental qu’il faisait chaque matin : douze jours avant le dernier repas. Peut-être quinze s’ils réduisaient les portions encore une fois.
Mais entre eux et ce reflet lointain s’étendait le chenal d’eau libre, et la glace qui le bordait était mince. Il le voyait à la teinte, à la façon dont la lumière du soleil bas la traversait par endroits. De la glace nouvelle, formée depuis quelques semaines à peine. De la glace qui pouvait céder sous un homme chargé.
— On ne peut pas la contourner ? demanda Liam, qui s’était approché sans qu’Harlow l’entende.
Le garçon avait les lèvres gercées, les yeux cernés. Depuis qu’il avait tourné le dos à son père, il marchait en deuxième position de la colonne, à quelques mètres derrière Harlow, comme s’il cherchait une protection qu’il n’osait pas demander à voix haute.
— La contourner nous coûterait trois jours, dit Briggs. Et ce blizzard qui monte nous coûtera la nuit.
Il pointa le nord. Là-bas, une masse sombre s’étirait sur l’horizon, encore lointaine mais déjà menaçante. Harlow connaissait ce signe. Il avait vu ce ciel au-dessus du cap Adieu, deux hivers plus tôt. Un blizzard arctique pouvait déposer un mètre de neige en quelques heures et effacer toute trace de route pour des jours.
Il regarda le chenal. Il regarda le reflet au-delà. Il regarda ses hommes.
— On traverse, dit-il.
Briggs ouvrit la bouche, la referma. Ses yeux allèrent du chenal au ciel, puis revinrent se planter dans ceux d’Harlow.
— Cette glace n’aura pas la nuit pour épaissir. Si on tente la traversée maintenant, on la prendra à sa résistance la plus faible.
— Et si on attend, dit Harlow en baissant la voix pour que les hommes ne l’entendent pas, le blizzard nous enterre avant qu’elle ait le temps de prendre. On n’a pas le luxe d’attendre le bon moment. On a le luxe d’un choix, et c’est tout.
Il fit avancer la colonne en colonne par deux, l’ordre passant au long de la file comme un murmure. Les traîneaux furent allégés de ce qui n’était pas essentiel : une tente, deux paires de raquettes cassées, le poêle de secours qu’ils n’utilisaient plus depuis que le combustible était épuisé. Chaque homme reçut l’ordre de dénouer sa ceinture, pour pouvoir se débarrasser de son poids si la glace cédait dessous.
Liam s’approcha de lui, une corde enroulée autour de l’épaule.
— Je connais la glace, dit-il. Je l’ai traversée avec mon père une cinquantaine de fois. La corde d’abord, la prudence ensuite.
Harlow le regarda, hésitant une seconde. Ce garçon était-il encore un espion, ou un homme qui cherchait à se racheter ? Il n’en savait rien. Mais il lui fallait des compétences, pas des loyautés, dans les heures à venir.
— Prends la tête, dit-il. Un homme seul d’abord, avec une perche. Si la perche traverse, tu fais demi-tour et on change de route.
— Et si la perche reste en surface ?
— Alors on te suit un par un, chacun sur les traces du précédent, à dix mètres d’intervalle.
Liam acquiesça, eut un bref regard vers la colonne — vers les hommes qui le dévisageaient avec méfiance — puis se tourna vers la glace mince et scia un peu de sa présence.
La colonne s’engagea sur la glace à midi. Liam avançait lentement, frappant la surface tous les trois pas avec sa perche de frêne, écoutant le son que rendait la glace : un tintement sec, presque musical, signifiait qu’elle était saine. Un bruit sourd, mat, signifiait qu’elle était douteuse. Derrière lui, les hommes suivirent en file indienne, tirant les traîneaux avec des cordes de dix pieds qui gardaient la distance. Le vent se leva, d’abord à peine, puis avec une insistance qui pliait les parkas et soulevait des grains de neige sèche qui piquaient les yeux.
À mi-chemin, un cri.
Harlow pivota. À quatre places derrière lui, Jenkins, un gabier de vingt ans, avait cassé la glace sous son poids et se débattait dans une eau noire d’encre, les mains agrippées à la tranche, la bouche ouverte dans un hurlement que le vent arrachait. L’homme qui le suivait lança une corde, mais elle s’enroula à moitié, et Jenkins glissait, les paumes déjà trop engourdies pour saisir le chanvre.
— Ne bouge pas ! hurla Harlow.
Il se jeta à plat ventre et rampa vers la cassure, dix hommes derrière lui formant une chaîne de poids pour l’ancrer. Il tendit la main.
— Prends mon poignet. Pas la main. Le poignet.
Jenkins le regardait, l’eau lui lavant le visage, les yeux blancs de panique. Il chercha le poignet, le manqua deux fois, puis une troisième tentative lui fit saisir l’os de l’avant-bras. Harlow serra à lui casser les doigts et tira. Il tira avec ses épaules, ses jambes, sa dernière once de colère contre l’eau qui voulait l’emporter. Derrière lui, les dix hommes tirèrent aussi, tous ensemble, comme un seul muscle, et Jenkins jaillit hors de l’eau dans une gerbe noire.
Ils l’emmaillotèrent dans les couvertures du premier traîneau, lui firent boire un alcool de riz tiède dont personne ne connaissait plus le goût ordinaire. Il claquait des dents, mais il respirait, et c’est tout ce qu’Harlow pouvait exiger de la fatalité.
— On continue, dit-il. Pied à pied. Suivez exactement les traces.
Ils continuèrent.
À quinze heures, le chenal était traversé, la glace avait tenu. À seize heures, ils atteignaient le reflet. Ce que Harlow avait vu à travers la longue-vue était un dépôt de bois peint en noir : une structure de la Compagnie, construite à grand renfort de madriers et de clous en fer, désormais ensevelie sous une couche de neige grise. Il n’y avait pas de coque, pas de passage vers la mer.
Il n’y avait que de la nourriture. Des barils de porc salé, des caisses de biscuit de mer, vingt boîtes de soupe déshydratée que quelqu’un avait stockées là avec méthode — une cache préparée par des hommes qui savaient qu’ils ne pourraient pas revenir la chercher.
Les hommes poussèrent un grondement de joie, se précipitèrent vers la porte, les yeux déjà perdus dans le calcul des festins possibles. Harlow ne bougea pas. Il regarda les caisses, les marques de la Compagnie, le travail soigné de l’étagère qui soutenait les boîtes. Puis il sortit sa longue-vue et la braqua vers le sud.
Le blizzard arrivait, plein, proprement terrifiant, une muraille blanche qui mangeait l’horizon. Derrière lui, la glace qu’ils venaient de traverser se mit à gronder. Un craquement profond, continu, comme un animal qui s’éveille.
Briggs était à côté de lui, les yeux braqués sur la même vision.
— La banquise se rompt, dit-il lentement. Ça n’arrive pas cette saison. Ça ne devrait pas arriver du tout.
Harlow regarda la porte du dépôt, les hommes déjà à l’intérieur, puis le ciel qui fondait sur eux. Il fallait rester, se protéger, manger. Il fallait y rester, ou bien mourir sur la glace dans les prochaines heures.
Mais derrière eux, le chemin n’existait plus.
C’est alors que Liam, qui fouillait dans les étagères du fond, s’arrêta net. Quelque chose brillait dans sa main. Un objet de métal, ovale, gravé d’une ancre.
— Capitaine, dit-il d’une voix étrangement calme. Il y a un médaillon ici. Avec un nom : *HMS Resolute*. C’est un navire de Sa Majesté.
Harlow se retourna. Le médaillon n’était pas de la Compagnie . Il provenait d’un bâtiment officiel de la Royal Navy, échoué ou passé par là bien avant eux — une preuve que ce passage était déjà connu.
— La carte, dit Harlow. La carte interdite de Briggs. Montre-moi la section du sud.
Briggs déplia le parchemin et ils cherchèrent ensemble. Le nom du dépôt n’était pas marqué, mais une croix l’était, taillée au couteau, à l’encre noire, suivie d’un mot que Harlow dut lire trois fois avant de pouvoir l’entendre réellement :
*Possibilité.*
Il leva les yeux vers la muraille blanche qui les avalait déjà, puis vers le médaillon dans la main de Liam.
— Possibilité de quoi ? demanda-t-il.
Liam le retourna, et là, gravé en petites lettres sur le revers du médaillon, il lut à voix haute :
— « Ouvert d’août à septembre. »
Harlow se tourna vers la côte, vers le bout du monde qu’il ne pouvait pas voir. La glace se rompait derrière eux, la tempête s’ouvrait devant eux, et quelque part, de l’autre côté de la banquise, il y avait un homme assez sûr de lui pour laisser des médaillons gravés dans une cache abandonnée.
Un homme qui connaissait ce passage.
Un homme qui l’attendait peut-être.
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