Le Passage Gelé
Lire le chapitre 38: The Choice
Le vent avait cessé. C'était pire. Le silence qui suivait la tempête pesait sur la glace comme un linceul, et chaque souffle des hommes semblait un sacrilège. Harlow se tenait à l'écart du groupe, immobile, les yeux fixés sur la silhouette sombre qui s'éloignait vers l'ouest. Mercer. Seul. Sans provisions, sans armes, sans abri. La distance entre eux grandissait, mais Harlow savait que cette décision ne le quitterait jamais.
— Capitaine.
La voix de Liam s'éleva derrière lui, basse et prudente. Le jeune homme s'arrêta à quelques pas, respectant l'espace que Harlow s'était taillé.
— Les hommes demandent. Ils veulent savoir ce qu'on fait de lui.
Harlow ne se retourna pas. Il regardait la tache noire qui diminuait à l'horizon blanc, cette forme qui titubait déjà sur la banquise. Mercer n'irait pas loin. Il le savait. La glace ne pardonnait pas, et l'homme n'avait ni le savoir ni la force des marins qui l'avaient suivi.
— On n'y retourne pas, dit enfin Harlow. Qu'il marche.
— Certains disent qu'on aurait dû l'achever. D'autres qu'on aurait dû le ramener pour le pendre devant tous.
Harlow ferma les yeux un instant. La neige crissait sous ses bottes quand il pivota enfin vers Liam. Son visage était buriné, marqué par des semaines de froid et de doute, mais ses yeux étaient clairs.
— La pendaison, c'est pour les tribunaux de Sa Majesté. Pas pour nous. Pas ici. On n'est pas ses juges, Liam. On est des hommes qui cherchent à rentrer chez eux.
— Et s'il revient ? S'il suit nos traces avec ceux qui lui restent ?
— Il n'a plus rien. Pas de vivres. Pas de route. La banquise derrière nous est rompue, et le chenal est infranchissable. Il ne peut pas nous suivre. Il peut seulement survivre, et je ne parie pas un shilling sur ses chances.
Liam resta silencieux un long moment. Puis il hocha lentement la tête, comme s'il pesait les mots de son capitaine contre ce qu'il avait vu dans les yeux des autres hommes.
— Et s'il meurt ?
— Alors il meurt. Et on vivra avec ça.
Harlow tourna le dos à l'ouest et marcha vers le groupe de survivants. Ils étaient alignés le long d'un affleurement rocheux, pelotonnés contre le froid dans leurs parkas en peau de phoque qu'ils avaient troquées contre des vivres au refuge de pierre. Deux hommes étaient couchés sur des traîneaux, les visages blêmes, les doigts noircis par les engelures. Les deux marchands rescapés. Leur souffle était court, leur fièvre montait. Ils ne tiendraient pas une autre journée de marche.
Harlow s'agenouilla près du plus âgé des deux, un homme maigre du nom de Pettifer, dont les yeux vitreux se tournèrent vers lui sans le reconnaître vraiment.
— On repart, murmura Harlow. Dans une heure. On trouvera des secours.
Pettifer ouvrit la bouche, mais seul un râle en sortit. Harlow se releva et rejoignit le cercle des marins rassemblés autour d'un petit feu de tourbe qu'ils avaient réussi à allumer contre une paroi de glace. Humphries, le bosco, était là, les mains tendues vers la flamme. Le charpentier Whitfield se tenait à l'écart, appuyé sur son outil comme sur une canne. Et Cummings, le vieux quartier-maître, était assis en retrait, les yeux perdus vers l'est, en direction du Discovery qu'ils ne reverraient jamais.
— Écoutez-moi, dit Harlow en s'approchant du feu.
Les têtes se tournèrent. Il y avait de l'épuisement dans ces visages, de la peur aussi. Mais il y avait autre chose. Une attente. Ils avaient suivi cet homme à travers la glace, contre la mutinerie, contre le froid, contre l'assaut de la mer. Ils attendaient encore.
— La passe dont parle la carte est réelle. Le refuge que nous avons trouvé le prouve. Quelqu'un l'utilise. Quelqu'un passe par ici, régulièrement, assez pour entretenir un abri et y laisser du charbon et de la nourriture. Ce quelqu'un fait route vers une côte où les navires peuvent mouiller quand la saison le permet.
— Et si c'était un piège ? demanda Whitfield. Une autre cache de Mercer ?
Harlow secoua la tête.
— Mercer n'avait pas cette carte. Et les provisions qu'on a trouvées étaient meilleures que tout ce qu'il aurait pu amasser. Non. Il y a des gens ici qui n'appartiennent pas à notre expédition. Des gens qui utilisent cette route. Si nous suivons leurs traces, nous trouverons leur campement. Et si leur campement est là, alors la passe est là aussi.
— Et si on n'arrive pas à temps ? demanda Humphries, en désignant d'un geste las les deux marchands alités. Ces deux-là ne passeront pas une autre nuit dehors.
Harlow regarda les deux formes immobiles. La fièvre brûlait déjà la peau de Pettifer, qui frissonnait par à-coups sous sa couverture. Son compagnon, plus jeune, était inconscient depuis l'aube. La mort approchait à grands pas, patiente, certaine.
— On les porte. On les tire. On ne laisse personne derrière.
Cummings se leva alors, lentement, ses articulations craquant comme de la glace qui se brise. Il s'approcha de Harlow, le dévisagea de ses yeux rougis par les nuits sans sommeil.
— Et Mercer ? Tu l'as laissé là-bas. Sans rien. Sans procès. Sans témoin de ce qu'il a fait.
Harlow soutint son regard.
— Je suis témoin. Et toi aussi. Et chaque homme dans ce cercle sait ce qu'il a fait. Il a trahi son commandement, il a volé des vivres, il a tenté de tuer des hommes qui lui faisaient confiance. S'il meurt sur la glace, c'est la glace qui le jugera. S'il survit, il devra vivre avec ce qu'il a fait. C'est une peine plus lourde que la corde.
Un murmure parcourut le groupe. Quelques acquiescements timides. Quelques regards échangés.
Cummings plissa les yeux, puis hocha lentement la tête.
— Alors on marche vers quoi ? Des Esquimaux ? Des Inuits ? Tu crois qu'ils nous accueilleront avec des provisions plein les bras et un feu dans leur igloo ?
— Je crois qu'ils sont comme nous, dit Harlow. Ils veulent survivre. Et nous ne sommes pas une menace pour eux. Nous sommes des hommes égarés, sans armes contre leur terre. Ils nous aideront, ou ils nous laisseront mourir, mais ce n'est pas en restant plantés ici qu'on le saura.
Il se tourna vers le nord-est, là où la carte indiquait une ligne brisée de fjords et de passes entre les montagnes de glace. L'horizon était plat, d'un blanc laiteux qui se confondait avec le ciel sans nuages.
— On lève le camp, dit-il. Dans une heure. On emporte tout ce qui peut brûler, tout ce qui peut nourrir, tout ce qui peut couvrir un homme. On marche jusqu'à ce qu'on trouve cette passe, ou jusqu'à ce qu'on tombe. Et si on tombe, on tombera en regardant vers le nord.
Les hommes se levèrent un à un. Il n'y eut pas d'acclamation. Pas de cri de guerre. Juste le bruit sourd des bottes sur la neige, le frottement des mains qui s'affairaient à replier les tentes, le chuchotement des ordres répétés.
Liam s'approcha de Harlow alors que celui-ci ajustait la sangle de son sac.
— Ils vous suivront, dit-il simplement.
Harlow hocha la tête.
— Je sais. C'est ça, le pire. Ils me suivent parce qu'ils n'ont plus rien d'autre.
Il jeta un dernier regard vers l'ouest, là où la silhouette de Mercer avait disparu depuis longtemps. La glace était vide. Blanche. Absolue.
— Qu'est-ce que vous cherchez ? demanda Liam.
— La meilleure version de moi-même. Et je ne l'ai pas trouvée aujourd'hui.
Il se tourna vers le nord et commença à marcher. Derrière lui, le groupe s'ébranla également. Les traîneaux grincèrent sur la glace neuve, portant les deux marchands. Les hommes marchaient en file serrée, serrant leurs épaules contre le vent qui se levait doucement, comme une menace à peine formulée.
Ils marchèrent pendant trois heures. Le soleil, bas sur l'horizon, projetait des ombres longues et bleues sur la neige. Le froid mordait les joues, les lèvres, les doigts qui dépassaient des mitaines. Personne ne parlait. Chaque souffle était une victoire, chaque pas une prière.
Et puis, au détour d'un promontoire de glace bleue, Harlow s'arrêta.
Devant lui, dans une vallée abritée du vent, s'élevaient des dizaines de dômes de neige et de peaux tendues sur des ossements de baleine. Une fumée fine montait de plusieurs structures, droite comme une colonne dans l'air calme. Des chiens tiraient sur leurs attaches à la lisière du campement, aboyant sans répit. Et parmi les dômes, de petites silhouettes sombres s'affairaient, s'arrêtant, se retournant vers la mer.
Un village inuit.
Harlow resta immobile un long moment. Les hommes derrière lui s'étaient tus, incapables de prononcer un mot. Quelqu'un laissa tomber un sac, qui rebondit sourdement sur la glace. Pettifer, sur son traîneau, ouvrit les yeux et murmura quelque chose que personne n'entendit.
Liam s'approcha de Harlow, le souffle court.
— C'est eux ? Ceux du refuge ?
Harlow laissa échapper un long filet d'air blanc.
— Ceux du refuge, ceux du feu de charbon, et peut-être ceux du médaillon que nous avons trouvé. Il y a de l'espoir dans ce village, Liam. De l'espoir et de la chaleur.
Il fit un pas en avant, puis un autre. Et le groupe entier se mit en mouvement, comme un seul corps engourdi qui retrouvait l'usage de ses jambes. Les chiens du village redoublèrent d'aboiements. Une silhouette se détacha des dômes et vint à leur rencontre, un homme âgé vêtu de fourrures épaisses, s'appuyant sur une lance dont la pointe scintillait au soleil pâle.
Harlow leva une main ouverte, paume offerte pour montrer qu'il n'était pas armé. Derrière lui, son équipage s'arrêta docilement, attendant le verdict de cette rencontre entre deux mondes.
L'homme s'approcha à moins de dix pas. Il examina Harlow de la tête aux pieds, puis les hommes derrière lui, puis les deux traîneaux portant les malades. Il dit quelque chose dans une langue que Harlow ne comprenait pas, mais dont le ton était clair : pas d'hostilité, pas de crainte. Juste une question.
Harlow secoua la tête, ne sachant comment répondre. Il désigna les malades, puis le nord, puis le ciel. Il prononça le seul mot qu'il connaissait, celui qu'il avait appris des récits des précédentes expéditions dans l'Arctique.
— Nanook.
Le vieil homme sourit, révélant des dents ébréchées. Et il fit un geste de la main, invitant les hommes à le suivre.
Harlow se tourna vers ses marins. Derrière eux, la glace s'étendait à perte de vue, muette et infinie. Devant eux, la fumée montait en colonnes paisibles dans le ciel pâle.
— On y va, dit-il.
Et ils y allèrent.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.