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Le Passage Gelé

Lire le chapitre 5: Rations Run Low

La lumière était blafarde quand Harlow poussa la porte de la cambuse, une lumière qui ne venait pas du ciel mais de la neige accumulée contre les hublots, gelée en une croûte opaque qui filtrait le peu de jour polaire en une lueur spectrale. L’air sentait le chou bouilli et le renfermé, cette odeur de survie qui commençait à imprégner chaque recoin du Discovery.

Pence, le steward, se tenait derrière la table de service, les mains croisées devant lui comme un soldat au garde-à-vous. Il était pâle, plus pâle que ne le justifiait la seule lumière hivernale. Ses doigts tremblaient légèrement.

« Monsieur Harlow, dit-il d’une voix qui se voulait ferme mais qui craquait aux bords.

— Vous vouliez me voir ? »

Harlow referma la porte derrière lui. La cambuse était petite, encombrée de caisses de biscuits et de barils de porc salé. Sur la table, une balance à plateaux, précise et froide, trônait comme un petit autel.

Pence baissa les yeux. « C’est au sujet des rations, monsieur. »

Harlow croisa les bras. « MacReady m’a dit que vous les aviez réduites de moitié. »

— De moitié, oui. C’était ça ou… » Il n’acheva pas. Sa pomme d’Adam monta et descendit. « Les barils de farine que le capitaine avait fait charger à Dundee contenaient près d’un quart de leur poids en gravier. On a découvert ça hier en ouvrant le troisième. »

Harlow sentit un pincement sous ses côtes. Mercer encore. La préparation minutieuse, le double fond. L’homme avait menti sur la route ; pourquoi pas sur les provisions ?

« Combien de jours, à ce rythme ?

— Soixante. Peut-être soixante-dix si on rationne davantage. »

Un silence pesa entre eux. Soixante jours, c’était rien. C’était une saison de glace qui durait huit mois.

« Le gravier, dit Harlow lentement. C’est MacReady qui l’a découvert ?

— Non, monsieur. C’est Franklin. Il m’a aidé à déplacer les barils. » Pence releva les yeux, puis les baissa aussitôt. « Il… il s’est montré très intéressé par la question des provisions. Très intéressé. »

Le nom de Franklin fit lever quelque chose dans la mémoire de Harlow, un poil sur la nuque. Un matelot de deuxième classe, costaud, avec des yeux qui ne clignaient pas assez. Harlow se souvint de l’avoir vu près de la grand-voile le matin de la disparition de Mercer, murmurant à un groupe de matelots qui s’était dispersé à son approche.

« Il a posé des questions ?

— Il a demandé combien de temps on pouvait tenir. J’ai répondu que c’était une question que je n’étais pas habilité à répondre. Il a dit que c’était bien dommage, qu’un homme informé valait mieux qu’un homme ignorant. » Pence hésita. « Il avait un sourire, monsieur. Pas le genre de sourire qui met à l’aise. »

Harlow hocha lentement la tête. Whitfield, l’officier de quart qu’il n’avait pas mis dans la confidence, s’était rapproché de Franklin ces derniers jours. De là à semer des graines de doute…

« Je vais parler à Franklin, dit Harlow. Vous n’avez plus à vous occuper de lui. »

Pence ouvrit la bouche, la referma. Puis, comme si un barrage cédait, il se mit à parler vite, les mots se pressant.

« Monsieur, je dois vous avouer quelque chose. Je joue. Aux cartes, avec les hommes, le soir, pour passer le temps. Je croyais que je gagnais, d’abord. Puis j’ai commencé à perdre. Et Franklin, il ne perd jamais, monsieur. Il gagne à chaque fois. Il m’a dit que j’avais une dette, une dette que je devais payer avant que les glaces ne fondent, sinon… »

Sa voix se brisa. Harlow vit ses yeux s’embuer, ce qui l’embarrassa visiblement. Il détourna le regard, vers les étagères de bocaux où l’on entreposait les conserves.

« Vous lui devez combien ?

— Ma paie de six mois. Et ma montre. Celle de mon père.

— Votre montre ? » Harlow fronça les sourcils.

Pence hocha la tête, misérable. « Je pensais que je pouvais la racheter. Avec une main gagnante. On a joué hier soir, encore. Il a gagné. Encore. Il m’a dit que si je ne pouvais pas payer, peut-être que je pourrais rendre d’autres services. Des services qui auraient de la valeur pour lui. »

La pièce sembla se refroidir encore de quelques degrés. Harlow s’approcha de la table, posa les deux mains sur le bois.

« Quels genres de services ?

— Il n’a pas précisé. Il a juste dit que j’avais accès aux réserves, au cabinet des vivres, aux registres du steward. Que je pouvais faire des listes. Des listes de ce qu’il y avait, de ce qui manquait, de qui mangeait quoi. » Pence releva enfin les yeux, et Harlow y vit de la peur franche. « Il m’a dit que si les hommes découvraient que vous leur cachiez quelque chose sur les provisions, monsieur, il y aurait peut-être du sang sur la neige. »

Harlow resta immobile un long moment. Le ronronnement du poêle à bois, le grincement des coques qui se contractaient dans le froid, le battement de son propre cœur. Franklin avait la liste des provisions et la peur du steward. C’était un levier, et les gars comme Franklin aimaient les leviers parce qu’ils savaient exactement quoi faire peser dessus.

« Écoutez-moi bien, Pence. » Harlow se pencha. Sa voix était basse, posée, sans menace apparente, mais Pence se redressa comme s’il venait de recevoir un coup de fouet. « Franklin ne vous touchera plus. À partir de demain, vous êtes assigné à la cuisine et au service des repas, plus rien d’autre. Pas de registres, pas de listes, pas d’accès aux réserves. MacReady s’occupera de l’inventaire avec Evans. »

Pence parut sur le point de protester, son rôle de steward était une position d’honneur, mais il se ravisa et se contenta de hocher la tête.

« Et pour votre dette ? »

Harlow cracha presque le mot. « Vous ne paierez pas. Si Franklin insiste, dites-lui que c’est moi qui vous protège. Qu’il s’adresse à moi s’il veut de l’argent. »

— Monsieur, il vous… il vous tuera peut-être. »

Harlow rit, un son court, sans joie. « Il faudra d’abord qu’il me rattrape. Ici, tout le monde glisse, Pence. Tout le monde sauf moi. »

Il laissa la phrase planer, puis se tourna vers la porte. Mais avant de sortir, il s’arrêta, la main sur la poignée.

« Une dernière chose. Vous avez dit que Franklin vous parlait de listes. Vous saviez qu’il savait lire ?

— Il sait lire, monsieur. Il lit très bien. Je l’ai vu lire le registre de quart hier, avant que je ne le lui reprenne. Il avait l’air de comprendre chaque mot.

— Le registre de quart. » Harlow sentit son ventre se serrer. Le registre de quart contenait les horaires de veille, les consignes, les noms de tous les hommes. Mais il contenait aussi, en marge, une note que Harlow avait griffonnée la veille au soir : un rappel pour lui-même, un croquis grossier du canal supposé à l’ouest, tiré de la carte cachée de Mercer, qu’il voulait comparer avec le journal de bord de ce dernier à la lumière de la lampe. Un J et un U à côté d’un point. Une entaille dans le littoral. Le genre de note qui n’avait de sens que pour un œil averti. Mais si Franklin savait lire, si Franklin avait vu ce croquis, s’il avait compris qu’Harlow possédait une information qu’il ne partageait pas…

« Merci, Pence. » Il ouvrit la porte, sortit dans le couloir glacial. La lampe à huile du carré balançait doucement, ses ombres dansant le long des boiseries. Harlow y vit un mouvement, une silhouette qui s’éloigna dans l’obscurité avant sa propre ombre, un frottement de pied sur le plancher. Il resta immobile, le cœur battant à un rythme qu’il ne contrôlait plus.

Sous son pied, un petit objet céda. Il se pencha, le ramassa. Un bouton de laiton, arraché d’un manteau, encore tiède. Un bouton de type réglementaire, de la fourniture de bord. N’importe qui sur le navire pouvait en porter un. Mais il y avait, sur la tranche, une petite entaille, fraîche, faite au couteau. Franklin portait toujours un couteau. Et Franklin savait lire.

Harlow glissa le bouton dans sa poche et marcha vers la dunette, les doigts glacés, l’esprit déjà ailleurs. Il fallait prévenir MacReady. Il fallait sécuriser le journal de bord. Et il fallait comprendre comment un simple matelot avait appris, non seulement à lire les registres, mais à chercher ce qu’il ne devait pas y trouver.