Le Passage Gelé
Lire le chapitre 8: First Blood
La glace craqua comme un coup de feu.
Nous nous retournâmes tous au son, nos souffles suspendus en nuages blancs dans l'air immobile. À vingt mètres, Ned Bailey, l'un des chasseurs, venait de disparaître sous la surface dans un fracas de miettes cristallines. Un instant il était là, fusil à l'épaule, traquant un phoque entre les tourelles de glace ; l'instant d'après, il n'y avait qu'un trou d'eau noire qui se refermait déjà, comme une bouche avide.
Sa tête émergea aussitôt, coiffée de blanc, ses yeux fous de terreur.
— À l'aide ! siffla-t-il à travers des lèvres déjà bleuies.
Ou peut-être avait-il crié. Le vent nous vola le son.
Trois jours après notre sortie du Discovery, à deux heures de marche du navire selon le sentier aménagé par Franklin, nous traquions le phoque barbu depuis l'aube. Quinze hommes répartis en quatre groupes. Je commandais le premier, escorté par le bosun Hendriks et le lieutenant Marsh. La banquise semblait si sûre ici, si ancienne, ce vieux bleu que nous avions pris pour de la banquise polaire séculaire.
Je n'avais rien vu. *Je n'avais rien vu.*
— Il faut une corde ! cria Hendriks, s'emparant de son propre harnais.
— Reculez tous ! ordonnai-je en levant la main. La glace s'effondre en cercle, prenez du recul !
Mais il était trop tard. Les hommes avaient déjà couru vers le trou, les bonnes intentions à la place du jugement. Dans mon excitation à vérifier les promesses du passage de Mercer, j'avais laissé les distances se resserrer. J'avais oublié mon devoir de veiller sur la banquise elle-même.
— Formez une chaîne humaine ! hurla le lieutenant Marsh, le bras tendu déjà vers Bailey.
La glace cria, en colère cette fois.
Sous nos pieds, des fissures filèrent comme des serpents noirs. Bailey battait des bras, essayant de se hisser sur le rebord du trou, mais la glace, fragile comme du papier mouillé, s'effritait sous ses doigts ensanglantés. Il comprit rapidement qu'il perdait ses forces, que le froid le tirait vers le bas.
— Jette-lui une corde ! criai-je à Hendriks.
Le bosun lança le rouleau. Il décrivit une courbe trop courte — deux mètres trop courts. Bailey tendit une main gantée qui retomba, épuisée par la morsure du froid.
À cet instant, je croisai son regard. Il ne regardait pas la corde. Il me regardait, moi. Avec une accusation muette, comme s'il savait que je lui avais promis autre chose qu'une mort au fond de cette mer.
Hendriks recula, bondit, sauta par-dessus une crevasse naissante. Il allait y aller, lui, il allait plonger, foi du bosun. Je bloquai son chemin d'un bras.
— Personne ne plonge. La banquise ne tiendra pas le poids de deux hommes dans cette zone.
— Il meurt ! répliqua Hendriks, visage tordu de fureur.
— S'il meurt, il meurt seul. Je ne laisserai personne d'autre se sacrifier à côté.
La phrase sortit de ma bouche comme du sang entre les dents. Froide. Calculée. Juste, peut-être. Mais lorsque la tête de Bailey disparut sous l'eau noire, et que sa main gantée, à retardement, s'abandonna dans un dernier geste de bénédiction, le silence qui tomba sur nous tous fut plus lourd que l'air arctique. Plus lourd que tout ce que j'avais connu.
Le trou se referma lentement, la glace recommençant son œuvre d'effacement.
— Nom de Dieu, murmura quelqu'un derrière moi.
Un coup de vent balaya la banquise, m'apportant l'odeur du sang de phoque que Bailey avait tué plus tôt. Sa proie était restée là, abandonnée sur la glace, le regard vitreux tourné vers nous, comme pour témoigner de l'ironie du sort.
Personne n'osait parler. Nolan, un matelot du gaillard d'avant, avait les épaules secouées de sanglots secs. Bailey et lui partageaient le même hamac, s'entraidaient à la cuisine, avaient peut-être fait l'amour ensemble pendant les veilles d'hiver. Je n'avais pas le temps d'y penser.
Ils attendaient tous que je dise quelque chose. Que je rende sa mort acceptable.
— Nous rentrons, dis-je simplement.
Des murmures s'élevèrent, pointés sur moi comme des baïonnettes.
— Et le phoque ? demanda quelqu'un, le cuisinier du groupe, Job Hopes.
— Laissez-le. Nous avons assez de provisions.
— Nous ne rapportons rien ? demanda-t-il, et je vis dans son regard l'amorce d'une accusation plus profonde : *un mort et pas une once de viande*.
Je fis signe à Hendriks. Nous reprîmes le chemin en colonne serrée, visages baissés, lames de couteaux invisibles tailladant nos silences. Derrière moi, je recueillis les fragments épars de ce qui se disait à voix basse, au rythme des pas :
— C'est lui qui a voulu venir sur le vieux glacier.
— Il aurait dû rester sur l'épais.
— Le lieutenant a dit que le passage entre Crumb et l'îlot Barlow était solide.
— Il l'a vérifié lui-même ce matin.
Ces accusations, mille fois, m'appartenaient. Dès ce matin, dans mon enthousiasme, j'avais retenu une inquiétude liminaire, ce petit doute qui vous visite à l'aube : la banquise n'est pas la même en décembre qu'en mars. Son épaisseur varie. Son adhésion change. Je l'avais tue, pour montrer aux hommes que je dirigeais aussi bien qu'avait pu le faire Mercer, sinon mieux.
Mercer. Lui aurait-il fait la même faute ? Lui aurait-il avoué, au contraire, qu'il n'avait aucune certitude ?
À mi-chemin du navire, nous croisâmes le groupe de Franklin. L'armurier marchait en tête, ses yeux pâles glissant sur moi comme une lame propre sur la glace. Derrière lui, six hommes chargés de provisions supplémentaires, qu'ils avaient rangées, d'après ce que je vis, près d'une cavité naturelle de la glace glacée, sur notre route occidentale.
— Ralentissez, me dit Franklin en me rejoignant. Vos hommes sont trop épuisés, ils trébucheront.
— Franklin, dis-je en continuant de marcher. Nous n'avons pas le temps. Ned Bailey est mort.
Le visage de Franklin se vida de toute couleur — un trait de ruse que je ne pus saisir. Derrière lui, ses hommes freinèrent, s'interrogeant mutuellement. S'il était sincère, sa tristesse était là. S'il était faux, il était fort.
— Où cela ? demanda-t-il.
— Sur le glaçon de Crumb.
Il hocha lentement la tête.
— Je connais ce glacier. On m'avait dit qu'il était fragile. Mais ceux qui le disaient sont morts il y a deux ans.
Il s'arrêta, les yeux vers le trou lointain qui déjà n'existait plus.
— Nous ferions mieux de vous accompagner pour le reste du trajet.
Sa générosité soudaine me fit frissonner plus que le froid. Il y avait un étrange calcul dans son offre — une volonté affichée de me protéger, comme si j'étais une ressource de valeur dont il avait besoin en vie.
Quand uDiscovery apparut dans l'horizon blanc, la vigie signala notre groupe à Whitfield, qui nous attendait sur la banquise devant le navire. Son visage, dans le couchant, ressemblait à celui d'un juge impitoyable.
— Vous avez perdu un homme ? demanda-t-il comme si je lui annonçais un rouleau de toile déchiré.
— Bailey est tombé dans une crevasse, dis-je en passant devant lui.
— Et vous rentrez sans la viande.
Je m'arrêtai, me retournai vers lui. Whitfield soutint mon regard, puis baissa les yeux à l'abandonnement de ma ceinture. Il le vit, ou le crut. La boucle de Mercer brillait sous la lumière du soir, un poing d'or contre les ténèbres menaçantes.
— Je veux un mot dans votre cabine, murmura-t-il entre ses dents. Avant que vous ne fassiez un autre discours au matelotage.
La nuit tomba vite, noire, merveilleuse. Je montai sur le pont, trouvai Marsh et Hendriks près des barils.
— Dites aux hommes que je fais une déposition complète de l'accident ce soir. Qu'aucune accusation ne court dans mon dos.
— Ce sera trop tard pour certains, marmonna Marsh en crachant sur le pavois.
Je savais qu'il avait raison.
Pourtant, une autre urgence me tira vers la cambuse intérieure, vers le petit compartiment entre les plaques de bois. Liam était là, recroquevillé dans un morceau de tente, blême de faim.
— Je t'ai apporté une partie de mon dîner, fis-je. Ne la gaspille pas.
Il prit le biscuit sans un mot, le regard rivé au mien.
— Vous aviez l'air loin, monsieur, déclara-t-il. Un accident sur la glace ?
Je hochai la tête.
— Il est arrivé quelque chose que je devais empêcher.
— Ma mère disait la même chose de mon père quand il est mort.
Je le laissai manger. Dans ce silence, un poids différent, plus vaste, s'abattit sur mes épaules. Franklin. Whitfield. Une banquise temporaire qui me trahirait, tôt ou tard. Un chart ésotérique dont je n'avais même pas vérifié l'embouchure navigable. Un mort. Et des promesses que je ne pourrais peut-être tenir.
En sortant de la cale, je levai les yeux vers le ciel où les premières étoiles apparaissaient entre les nuages. Le compas de Mercer pesa dans ma poche, chaud, obstiné, tirant vers un endroit que je ne connaissais pas encore. Vers quoi ? Vers quoi tout cela — vers quel mensonge était-ce que je menais ces hommes ?
Je trouvai la réponse dans la révélation qui déjà se formait en moi.
Ce soir, malgré toute ma gêne, malgré tout le froid, malgré la mort de Bailey, je savais qu'il en fallait plus pour abandonner la route occidentale. Je sentais que la mer se refermait derrière nous, que les jours passaient, que la dérive avalait nos options. J'allais annoncer à l'équipage une vérité que ni Whitfield ni Franklin n'accepteraient sans combat.
Demain, nous mettrions les voiles vers l'ouest. Même si nous devions le faire sur le cadavre de nos certitudes.