Le Passager de Minuit
Lire le chapitre 10: The Ledger's second page
Le cahier était posé sur la table de la cuisine, ouvert à la page que Sophie avait marquée d’un pli. Camille l’avait étalé sous la lumière crue de la lampe, les doigts encore tachés de café froid. Sophie dormait dans la chambre d’amis, épuisée après une garde de nuit, mais Camille n’avait pas pu fermer l’œil.
Le trajet jusqu’au refuge de km 712 était prévu pour l’aube. Il restait quatre heures, peut-être cinq.
Elle tourna la page.
Les entrées du grand-père étaient régulières, d’une écriture serrée et presque obsédée par la symétrie. Des paiements mensuels à des fournisseurs, des salaires, des réparations de locomotives. Rien d’étonnant. Mais au bas de la page du 14 mars 1955, trois jours avant le déraillement, une ligne différente.
« 100 000 francs – Caisse de secours mutuel. »
La somme correspondait exactement à celle du prêt que sa sœur avait trouvé plus tôt dans la semaine. Même montant, même main. Mais là où un nom de bénéficiaire aurait dû figurer, une encre plus foncée avait rayé deux mots avec une telle force que la plume avait déchiré le papier.
Camille souleva la page à contre-jour. Le nom était illisible. Seules les lettres « M » et « o » surnageaient sous les stries noires.
— Moreau, murmura-t-elle.
Ou Maurice. Ou Marceau. Mais son cœur savait déjà.
Elle sortit le dessin de Julian – celui où Étienne s’acharnait sur le rail saboté, les mains couvertes de graisse, la bouche ouverte dans un cri muet – et le posa à côté du cahier. Les deux objets se faisaient face comme deux témoins d’un même crime.
Pourquoi payer une « caisse de secours » le jour d’un accident qui n’avait pas encore eu lieu ?
La réponse lui glaça l’échine. Ce n’était pas un secours. C’était une avance. Une garantie. Pierre Laurent avait payé avant la chute, pas après.
Elle feuilleta en arrière, cherchant d’autres entrées de cette nature. Là, trois mois plus tôt : un virement de 50 000 francs vers la même « caisse ». Et encore un an avant : 30 000. Chaque fois, la mention était courte, presque honteuse, et chaque fois le nom était rayé avec la même violence.
— Ça va te rendre folle, cette chose.
Camille sursauta. Sophie se tenait dans l’embrasure de la porte, les cheveux en bataille, une couverture sur les épaules.
— J’ai entendu une chaise grincer. Tu ne dors jamais ?
— Les morts n’aiment pas que j’arrive en retard.
Sophie s’approcha, jeta un œil au cahier étalé. Son visage se ferma.
— T’as trouvé quoi ?
— Le même montant que le prêt. Mais payé à une « caisse de secours mutuel » le jour du crash. Le nom du destinataire est rayé.
Sophie tira une chaise et s’assit à côté d’elle. Elle passa un doigt sur la déchirure du papier.
— Pourquoi tant de haine, pour un simple nom ?
— Parce que ce n’était pas un simple nom. C’était un accusateur.
Sophie releva la tête. Ses yeux étaient plus sombres que d’habitude, comme si elle n’avait pas seulement vu la fatigue mais autre chose.
— Papa m’a parlé de cette caisse, dit-elle lentement. Juste avant de mourir.
Camille se figea.
— Tu ne me l’as jamais dit.
— Il était affaibli, incohérent. Je pensais qu’il délirait. Mais il répétait la même chose : « La seconde page. Il faut trouver la seconde page. » Je croyais qu’il parlait d’un document. Un rapport.
Camille regarda le cahier de son arrière-grand-père. La page était intacte, le papier jauni mais complet. Pourtant, au bord de la tranche, une ligne plus claire suggérait qu’une page avait été arrachée juste après.
Une seconde page.
Elle dégagea doucement le cahier et passa les doigts sur la jonction. Les fibres du papier étaient irrégulières, comme si la page avait été déchirée avec hâte, sans pli.
— Cette écriture n’est pas dans la continuité du cahier, dit Camille. Mon arrière-grand-père écrivait d’un jet régulier. Ici, les marges sont plus larges. Et l’encre est plus pâle.
— Quelqu’un d’autre a écrit cette page.
— Ou quelqu’un l’a réécrite après coup.
Sophie se pencha, les sourcils froncés.
— Papa disait aussi un truc bizarre. Il parlait d’une « balance » qui n’avait jamais été payée. Je croyais à une dette financière. Mais tu sais quoi, Camille ? Toi et moi, on est la balance.
La phrase tomba dans le silence de la cuisine comme une pierre dans une mare.
Camille se souvint des mots de sa tante Isabelle, quand elle lui avait remis la clé du coffre : « Tu es la femme Laurent que le papier attendait. » Et son père, avant de glisser dans le coma, lui avait serré le poignet avec une force démentielle pour murmurer « Les Laurent paient toujours ».
Toujours.
Elle tourna la page du cahier vers elle, encore une fois. La ligne de la « caisse de secours » était datée du 17 mars. L’accident avait eu lieu le soir du 17 mars. Mais l’autopsie du train, le rapport officiel, tout parlait d’une défaillance survenue dans la nuit du 16.
— Le paiement a été enregistré le matin du crash, dit-elle à voix haute. Quelqu’un savait que la catastrophe allait arriver avant qu’elle ait lieu. Et si ce n’était pas Pierre ?
— Qui d’autre aurait pu signer dans son cahier ?
— Quelqu’un qui y avait accès. Un associé. Un fils. Un héritier.
Le pli entre les sourcils de Sophie s’approfondit.
— Notre grand-père, dit-elle doucement. Louis. Il travaillait à la maintenance des voies à l’époque.
Camille se souvint du dessin de Julian. L’homme qui coupait le câble de frein portait un chapeau, et son grand-père – son arrière-grand-père Pierre – n’avait pas cessé le train. Mais Julian avait dit que cet homme avait une voix qu’il pourrait reconnaître.
Une voix.
— Julian m’a dit qu’il pourrait identifier le saboteur, dit-elle. S’il entendait sa voix.
— Le fantôme ?
— Oui. Le fantôme.
Sophie souffla lentement, les mains à plat sur la table.
— Et tu crois qu’un mort de 1955 va reconnaître la voix des Laurent ? Les voix ne traversent pas le sang, Camille. Sauf si…
Elle s’interrompit. Les deux sœurs se regardèrent.
— Sauf si on lui montre quelqu’un de vivant.
La clé du coffre était dans la poche de Camille, encore froide contre sa cuisse. Son père avait parlé de la seconde page. Sa tante avait parlé d’une femme Laurent. Julian parlait d’une voix.
Ce qui manquait, c’était celui qui parlerait.
— On va voir l’oncle Jacques, dit-elle. Il est le dernier fils de Louis. Il a forcément la même voix que lui.
Sophie secoua la tête durement.
— On ne parle plus à Jacques depuis dix ans. Il a quitté la famille après la mort de papa. Il vit à Marseille et il refuse de voir quiconque porte le nom Laurent.
— Il le portera ce soir.
Camille se leva, ferma le cahier et le glissa dans son sac avec le dessin de Julian. L’aube rosissait à peine au-dessus des toits quand elle attrapa sa veste de conductrice.
— Il faut deux choses pour payer cette dette, Sophie. La seconde page du cahier et la voix qui peut témoigner. La page est arrachée. La voix, on peut la trouver.
Sophie la suivit sur le palier, encore enroulée dans sa couverture.
— Et si la voix ne veut pas parler ?
Camille marqua une pause sur la première marche. Le vent du matin sentait l’huile de machine et les rails chauffés. Quelque part, à l’autre bout de la ligne, le train de nuit avait déchargé ses passagers et les ateliers préparaient déjà la prochaine course.
— Alors j’utiliserai la mienne.
Même si elle ne savait pas encore quoi dire.