Le Passager de Minuit
Lire le chapitre 12: The Turn at 2:17
Le compartiment était vide, mais l'air vibrait. Camille le sentit avant de le voir — ce frisson familier qui précédait toujours son apparition, comme un courant d'air froid traversant un tunnel. Elle leva les yeux du carnet de service et le trouva assis en face d'elle, la fenêtre nocturne déroulant derrière lui les collines endormies de Provence.
Mais quelque chose clochait.
Sa main — celle qui reposait sur son genou, si nette la veille — était translucide. Camille pouvait voir à travers ses doigts les reflets du couloir éclairé. Son visage aussi semblait moins dense, les contours de sa mâchoire se dissolvant par instants dans la pénombre.
« Julian, » souffla-t-elle, refermant le carnet. « Tu disparais. »
Il sourit, mais ce sourire était fatigué, tiré vers le bas comme un rideau qu'on laisse tomber. « Le temps s'épuise, Camille. Il ne m'en reste plus beaucoup. »
— Qu'est-ce que tu veux dire ? Tu es revenu plus fort que jamais, hier. Tu as parlé, tu as tenu un crayon.
— Hier, oui. Aujourd'hui, la marée remonte. Le moment où je peux exister se rétrécit à chaque aube.
Camille se pencha en avant, les coudes sur les genoux, ignorant le grincement des roues sur les rails. « Il faut que je te montre le carnet. La page arrachée, les paiements...
— Je sais. Je ne suis pas venu pour ça.
Il leva la main — celle qui devenait de plus en plus transparente — et la tint devant elle, paume ouverte. À travers ses doigts, Camille distingua la boucle de sa ceinture, le numéro de wagon peint sur la cloison.
« Ton arrière-grand-père n'était pas le tueur. »
Les mots tombèrent entre eux comme une pierre dans une eau calme. Camille cligna des yeux, secoua la tête.
« Mais les preuves... le registre, la confession, l'argent de la famille Moreau...
— Il a été payé pour fermer les yeux. Pour ne pas voir ce qui allait se passer, oui. Mais il n'a pas coupé la voie, et il n'a pas touché aux freins. Il a cru protéger des vies en gardant le silence sur ce qu'il savait. Il ignorait que quelqu'un d'autre voulait plus qu'un retard.
— La deuxième main, murmura Camille. Celle qui a saboté les freins.
Julian acquiesça lentement. Son regard se dirigea vers la vitre, vers les ténèbres qui défilaient. « J'ai vu l'homme qui a coupé le rail. Je n'ai jamais vu celui qui a vidé les conduites de frein. Mais j'ai entendu sa voix, cette nuit-là, alors que je montais à bord. Il marchait sur le quai, parlant à un autre homme. Un homme du Nord. Il disait : "Cette fois, Laurent paiera pour ce qu'il a fait." »
Camille sentit son cœur se serrer. « Laurent... mon arrière-grand-père ? »
— Je ne savais pas encore qui il était. J'ai cru qu'il parlait d'un débiteur, d'un ennemi de commerce. Mais ce matin, alors que je me dissolvais dans la lumière, j'ai compris. Il ne parlait pas de Pierre comme d'une cible à tuer. Il parlait de lui comme d'un homme qui devait apprendre une leçon. Et la leçon, c'était le train entier.
— Quelqu'un voulait punir ma famille en tuant des innocents ?
— Quelqu'un, oui. Quelqu'un qui savait que le train transporterait le nom Laurent dans sa liste de voyageurs. Une vengeance qui devait paraître accidentelle.
Le train négocia une courbe, la lumière du compartiment vacilla. Camille sentit la montre contre sa poitrine — la montre de Julian, celle qu'elle portait autour du cou depuis qu'il la lui avait donnée. Elle la sortit de son uniforme, la fit glisser entre ses doigts. Le verre était froid, le cadran figé à 2:17.
« Pourquoi cette heure ? demanda-t-elle. Pourquoi ta montre s'est-elle arrêtée à 2:17 ?
— C'est à 2:17 que le train a quitté les rails, à cet endroit précis où tu es assise maintenant. C'est à 2:17 que j'ai compris qu'on m'avait tué.
Camille regarda la montre, puis le visage de Julian qui s'estompait davantage, les pommettes saillantes, les joues creusées par une lumière qui n'existait plus. Quelque chose la poussa — un instinct, une chaleur soudaine dans sa poitrine.
Elle tourna le remontoir.
Le clic fut minuscule, presque inaudible par-dessus le roulement des bogies. Mais l'aiguille des secondes — figée depuis soixante-dix ans — bougea.
Un tic. Un seul. Puis un autre.
Le cadran entier sembla frémir, comme un œil qui s'ouvre à la lumière. Le verre devint chaud entre ses doigts, presque brûlant. Une onde invisible traversa le compartiment, et Camille vit Julian se redresser, son corps se densifier, ses couleurs revenir — bleu de son uniforme, or de ses boutons, la trace d'une cicatrice sur sa tempe qu'elle n'avait jamais remarquée auparavant.
Il regarda la montre, puis elle. Ses yeux étaient écarquillés, presque effrayés.
« Qu'est-ce que tu as fait ? »
Camille n'eut pas le temps de répondre. Le monde bascula.
Les lumières du compartiment s'éteignirent d'un coup, remplacées par la lueur jaunâtre de lampes à pétrole. L'air se remplit de fumée de charbon, du grincement d'un autre âge. Dehors, les collines modernes cédèrent la place à des champs plus rudes, des fermes aux toits intacts, des routes de terre.
Et quelque part, très loin devant, une locomotive à vapeur siffla dans la nuit.
Camille lâcha la montre. Elle était brûlante.
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