Le Passager de Minuit
Lire le chapitre 14: The Rival's Name
L’appartement d’Isabelle sentait le thé froid et le vieux papier. Camille n’avait pas ôté son manteau. Elle était restée debout près de la fenêtre, à regarder la pluie qui striait les vitres comme des larmes grises, pendant que sa tante disposait sur la table une liasse de documents jaunis, des copies d’archives, des lettres.
— Le Midi n’a jamais existé officiellement après 1938, dit Isabelle en poussant une chemise cartonnée vers elle. La nationalisation des chemins de fer a tout avalé. Mais les hommes, eux, ont survécu. Ils n’ont pas disparu avec les sigles.
Camille s’approcha. La chemise portait une étiquette manuscrite : *Compagnie du Midi – Dossiers du contentieux.*
— Où as-tu trouvé ça ?
— Ta mère l’avait gardé. Dans la cave de la maison de famille, derrière les caisses de vin. Elle ne m’a jamais dit pourquoi. Mais elle l’a marqué « à détruire » au crayon, et puis elle est morte avant de le faire.
Camille ouvrit la chemise. Des courriers, des bordereaux, des notes de service. Le nom de Pierre Laurent apparaissait à plusieurs reprises, toujours souligné d’un trait rouge. Une main inconnue avait écrit en marge : *« Nous ne pouvons tolérer qu’un Laurent outrepasse son rang. »*
— Leur haine était ancienne, expliqua Isabelle. Elle ne datait pas de 1955. Elle datait de l’avant-guerre. Ton arrière-grand-père avait refusé de céder des droits de passage sur ses lignes locales au Midi, dans le Sud-Ouest. Les directeurs ne lui ont jamais pardonné. Des décennies après, ils cherchaient encore à lui nuire.
Camille tourna les pages. Des rapports d’ingénieurs, des plans de voie, des relevés de pentes. Tout parlait de trafic, de recettes, de fret. Rien ne parlait de meurtre.
— Et Auguste Ravel, dit-elle. Tu m’as dit qu’il avait signé l’ordre. Il est là-dedans ?
Isabelle prit une enveloppe à part, plus épaisse, fermée par un ruban. Elle la dénoua lentement, comme on ouvre une blessure.
— Il est là. Et il y a plus que son nom.
Elle sortit une photographie noir et blanc. Trois hommes posaient devant une locomotive, en uniforme d’apparat, des casquettes à visière sous le bras. L’un avait une moustache épaisse, des yeux durs, un menton volontaire. Au dos, une écriture fine : *« Ravel, direction du matériel, 1952. »*
— Le dernier à droite, dit Isabelle. C’est lui. Auguste Ravel. Ingénieur en chef adjoint. Il avait la charge des audits de sécurité de la ligne de nuit. C’est lui qui a contresigné la libération des wagons de première classe après l’inspection du 14 novembre 1955. Personne n’avait jamais vérifié cet après-midi-là qui avait réellement supervisé les freins.
Camille leva les yeux.
— Il a laissé passer le saboteur ?
— Pire. Il l’a fait entrer. Il a fourni les accès, les horaires de patrouille, et la liste des employés de nuit. Il a organisé l’intérieur du complot pour que personne ne pose de questions. Et puis, quand la catastrophe est arrivée, il a suggéré la thèse de l’accident mécanique avant même que les enquêteurs arrivent.
— Pourquoi ? Pourquoi tant de haine ?
Isabelle poussa la photographie vers elle.
— Lis au dos. Pas l’écriture fine. L’autre.
Camille retourna le cliché. Une écriture rageuse, presque illisible, avait été griffonnée au crayon gras : *« L’humiliation du 3 mars. Jamais oubliée. Jamais pardonnée. »*
— Qu’est-ce qui s’est passé le 3 mars ?
— Une revue de chantier, dit Isabelle. À la gare de Bordeaux. Pierre Laurent avait été convié comme arbitre d’un différent technique entre deux compagnies. Ravel était l’ingénieur qui présentait le projet. Il avait mal préparé ses calculs. Pierre l’a corrigé devant tout le monde, avec une précision glaciale. Il ne l’a pas humilié volontairement — ce n’était pas son genre. Mais pour un homme comme Ravel, la correction publique était pire qu’un coup de poing.
Camille ferma les yeux. Une image lui revint, celle d’un homme sur le quai, en pardessus sombre, qui criait dans la nuit de 1955. La voix de Julian, plus tard, lui avait décrit la scène : le saboteur avait parlé de punir un nom. Un nom, pas un homme. Une lignée.
— Ravel croyait punir Pierre, dit-elle lentement. Mais il punissait la famille. Il ne savait pas, sans doute, que sa haine dépasserait la personne.
— Exactement, dit Isabelle. Et c’est là que le puzzle se complète. Le premier saboteur, celui qui a coupé le câble des freins, il travaillait pour Ravel. Et Ravel travaillait pour le Midi. Mais le deuxième homme — celui dont parlait ce Belrose, celui qui ne voulait que retarder le train — il travaillait pour quelqu’un d’autre.
Camille sentit son cœur se serrer.
— Qui ?
Isabelle haussa les épaules, frustrée.
— C’est la page manquante. Le « deuxième feuillet » dont ton père parlait. Ravel a peut-être laissé le nom dans ses carnets. Sa fille est toujours vivante à Toulouse. C’est la seule qui puisse nous le dire.
Camille regarda la photographie une dernière fois, puis la remit dans l’enveloppe. Elle consulta sa montre.
— Le prochain train pour Toulouse part dans trois heures, dit-elle. J’appelle Sophie.
— Non, dit Isabelle en posant la main sur son poignet. Pas encore. Il y a autre chose.
Elle ouvrit un tiroir du buffet et en sortit une montre de gousset qu’elle posa sur la table. Camille la reconnut immédiatement : celle qu’elle portait toujours, celle qui appartenait à Pierre Laurent et qui battait maintenant contre sa poitrine, chaude, vivante. Elle toucha son propre gousset par-dessus son chemisier.
— Elle est dans ta poche, dit-elle. Qu’est-ce que c’est que celle-là ?
Isabelle la fit tourner entre ses doigts avec précaution. Le verre était craquelé, les aiguilles dorées, et sur le cadran, un nom gravé en capitales minuscules : *A. Ravel.*
— Il l’avait dans sa poche quand il est mort en 1988, dit-elle. Un infirmier l’a récupérée, sans doute pour la valeur du métal. Il l’a vendue à un brocanteur de Toulouse, qui a reconnu le nom après avoir lu une nécrologie locale. Je l’ai achetée il y a dix ans. Je ne savais pas pourquoi, à l’époque. Maintenant je crois comprendre.
Camille s’approcha. La montre avait une particularité étrange : au lieu d’un cadran classique, elle était dotée d’une seconde lunette intérieure, graduée en phases lunaires, avec un petit cercle noir qui marquait les dates. L’aiguille rose était positionnée sur une date précise.
— Quelle est cette date ? demanda Camille.
Isabelle ne répondit pas. Elle sortit une loupe de sa poche et la lui tendit.
Camille examina le cadran. Le petit pointeur, fin comme une aiguille de couturière, indiquait un chiffre gravé sur le bord doré : le 17.
— Le 17 de quel mois ?
Isabelle tourna la montre pour qu’on voie l’autre côté du boîtier. Une petite fenêtre transparente montrait un calendrier interne, et le chiffre 17 apparaissait au-dessus d’un symbole gravé : une lune pleine, parfaitement ronde.
Camille sentit le gousset dans sa poche chauffer soudainement, comme s’il répondait à l’autre.
— La pleine lune, murmura-t-elle.
— Dans six jours, dit Isabelle. Il n’y a pas de hasard dans cette histoire. La montre de Ravel compte les jours jusqu’à quelque chose. Et la tienne, si ce que tu m’as dit est exact, avance d’une minute chaque jour.
Camille sortit son propre gousset et le regarda. La petite aiguille des secondes ne bougeait pas quand on l’observait, mais à chaque fois qu’elle la remontait, elle faisait un pas de plus. Une minute par jour. Six jours avant la pleine lune.
— Six minutes, dit-elle. C’est peu.
— C’est tout ce qu’il te reste pour finir ce qui a été commencé, dit Isabelle. Avant que le temps ne se referme pour toujours. Et il te reste beaucoup à faire : trouver la fille de Ravel à Toulouse, obtenir les carnets, et comprendre qui était ce deuxième saboteur. Et retrouver Julian avant qu’il ne s’évanouisse complètement.
Camille rangea son gousset dans sa poche, le métal brûlant contre sa peau.
— Alors je n’ai pas de temps à perdre.
Elle attrapa son sac et se dirigea vers la porte, puis se retourna.
— Et toi ? Tu viens ?
Isabelle secoua la tête lentement.
— Je ne peux pas. J’ai promis à ta mère que je resterais ici, que je garderais la maison. Et puis, j’ai une dernière lettre de ton père à te donner. Il m’a demandé de te la remettre au bon moment.
Elle sortit une enveloppe froissée, sans timbre, où le nom de Camille était écrit à l’encre bleue.
Camille la prit, la retourna entre ses doigts. Le papier était épais, vieilli, portait une tache circulaire, comme une trace de café.
— Maintenant ? demanda-t-elle.
Isabelle haussa les épaules.
— C’est toi qui décides. Mais elle est de ton père. Il connaissait la montre. Il connaissait le temps. Il savait peut-être comment tout cela finit.
Camille glissa l’enveloppe dans son manteau, contre le gousset. Elle ne l’ouvrit pas. Pas encore.
Elle sortit dans la pluie, ses pas résonnant sur les pavés mouillés, la montre chaude comme une fièvre contre son cœur. Dans six jours, la lune serait pleine. Et quelque chose, dans le temps comme dans cet hiver français, allait se briser pour de bon.
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