Le Passager de Minuit
Lire le chapitre 15: A Ghost's Kiss
La rame traversait la banlieue lyonnaise quand Camille le vit. Il était assis à sa place habituelle, près de la fenêtre, les mains croisées sur les genoux. Mais cette fois, son visage n'était pas translucide. Il semblait presque solide, presque vivant sous la lumière jaune du compartiment vide.
Elle s'arrêta net dans le couloir, sa sacoche de contrôleuse serrée contre sa poitrine. Son cœur cognait. Le compte à rebours de la montre de Ravel tournait dans sa tête : cinq jours, maintenant quatre. Chaque aube rapprochait le moment où tout pourrait s'effondrer.
— Julian.
Il leva les yeux vers elle. Un sourire fatigué plissa ses paupières. Il avait les cheveux plus longs que sur les photographies de 1955, comme s'il avait vieilli de quelques semaines depuis leur dernière rencontre. Comme si le temps, pour lui aussi, avançait désormais.
— Camille. J'ai peu de temps. Le tunnel approche.
Elle s'avança et s'assit en face de lui. La distance entre leurs genoux semblait chargée d'électricité. Elle tendit la main, hésitante, et ses doigts effleurèrent l'air où sa jambe aurait dû se trouver.
— Tu es plus… présent, aujourd'hui. Pourquoi ?
— Parce que le lien se resserre. Ta montre, la mienne, les deux pendules qui battent ensemble. Plus le moment approche, plus je peux traverser.
Il se pencha en avant. Lentement, presque avec révérence, il porta sa main à sa joue. Camille retint son souffle. La chair contre sa peau était chaude. Chaude comme celle d'un vivant. La chaleur se répandit le long de sa mâchoire, dans son cou, jusqu'à ses épaules. Elle n'aurait su dire si elle tremblait parce qu'elle avait peur ou parce qu'elle espérait.
— Tu es chaud, murmura-t-elle.
— Pour ce moment, oui. Peut-être pour ce seul moment.
Il laissa sa main glisser le long de sa joue, puis la retira. Quelque chose pesait dans sa paume. Camille baissa les yeux. Une bague en argent, fine, ornée d'une petite perle bleu-gris dont la surface captait la lumière comme de l'eau profonde. Julian la tenait entre le pouce et l'index, fragile comme un œuf.
— Elle appartenait à ma fiancée. Marie-Claire. Je l'avais offerte la veille du départ de ce train. Elle ne l'a jamais portée, pas officiellement. Nous devions nous marier en juin. Le train devait nous réunir à Nice où sa famille m'attendait.
Camille leva les yeux vers lui. Le nom résonnait comme une cloche dans sa poitrine.
— Marie-Claire, répéta-t-elle. Dans les registres du déraillement, les listes des victimes, j'ai cherché ce nom. Je ne l'ai jamais trouvé.
— Parce qu'elle n'était pas dans le train. Elle devait être dans le train. Elle a raté la correspondance à Marseille. Une dispute avec sa mère, un taxi en retard. Dieu sait pourquoi. Elle a raté la mort.
Il regarda la bague, puis Camille de nouveau. Ses yeux sombres portaient soixante-dix ans de deuil, mais aussi quelque chose de plus vif, presque de l'espoir.
— Marie-Claire est vivante. Elle s'appelait Marie-Claire Durand. Et c'est elle qui a ouvert le premier dossier sur l'accident, qui a envoyé des lettres pendant des années, qui a demandé des comptes à la compagnie. Mais personne ne l'a écoutée.
Camille avait la gorge serrée.
— Comment le sais-tu ? Tu es mort en 1955. Tu n'as pas pu…
— Je vois des fragments. Depuis que ta montre avance, depuis que le temps se désagrège autour de nous, je perçois davantage. Des lambeaux de vie qui n'ont jamais été les miennes, mais qui lui appartiennent. Une chambre d'hôpital à Toulouse. Une maison au bord de la mer. Le nom de Renée Laval, qu'elle a pris pour fuir les menaces.
— Renée Laval, répéta Camille. Mais pourquoi aurait-elle changé de nom ? Pourquoi se cacher ?
— Parce que quelqu'un l'a menacée, elle aussi. La même main qui a ordonné la mort des passagers de ce train a voulu faire taire la seule personne qui cherchait la vérité. Elle a disparu des registres officiels en 1957. Je crois qu'elle vit à Nice. Elle n'a jamais cessé de chercher. Elle n'a jamais cessé d'essayer de prouver ce qu'elle savait.
Le train ralentit. Devant la vitre, la paroi sombre d'une colline approchait, la gueule noire du tunnel de la Croix-Rousse qui avalerait la lumière. Julian regarda la bague dans sa main, puis la posa dans la paume de Camille. L'argent était encore tiède de son contact.
— Trouve-la, Camille. Dis-lui que je l'ai attendue. Que je l'ai attendue chaque nuit depuis ce jour-là. Et qu'elle avait raison.
— Raison sur quoi ?
Il se leva, soudain pressé, comme si la proximité du tunnel lui brûlait. Son corps vacillait, perdait de sa consistance, une fumée que la lumière traversait.
— Les carnets de Ravel contiennent une page qu'il n'a jamais montrée à personne. Une page où il explique tout. Pourquoi il a fait ça, qui l'a payé, et qui était l'autre homme. La deuxième main qui a coupé les freins, celle qui ne voulait pas tuer, seulement ralentir.
Camille saisit son poignet. Sa peau était déjà plus froide, une pierre qui refroidit après une journée de soleil.
— Attends. Qui était cette seconde main ?
— C'est ce que Marie-Claire a découvert dans les années soixante. C'est pour ça qu'on a essayé de la faire taire. Elle a su que ta famille n'était pas seule. Et que le vrai coupable n'était pas celui qu'on croyait.
La bague pesait dans la main de Camille, lourde de toute une vie qui n'avait jamais eu lieu.
— Julian. Le nom de la personne qui a coupé les freins. Donne-moi un nom.
Il ouvrit la bouche, mais le train entra dans le tunnel. L'obscurité les engloutit. Une seconde d'électricité statique, un froid soudain, et quand la lumière extérieure revint de l'autre côté de la colline, le siège était vide. Seule la bague au creux de sa main témoignait qu'il avait été là.
Camille resta immobile, le regard perdu sur les platanes qui défilaient à toute vitesse. Puis elle ouvrit sa sacoche, sortit son téléphone et composa le numéro de sa tante Isabelle. La tonalité sonna deux fois.
— Isabelle. J'ai besoin de tout ce que tu sais sur une femme nommée Renée Laval, à Nice. Et j'ai besoin d'un billet pour le prochain train.
Elle referma le téléphone. Sur le siège vide, un léger creux s'était formé dans le tissu, celui d'un corps qui s'était assis là pendant soixante-dix ans. Camille glissa la bague à son annulaire. Elle était trop grande pour elle, mais l'argent semblait s'adapter à sa peau, tiède comme une promesse que le temps n'avait pas pu effacer.
Devant elle, dans la vitre du compartiment, la nuit glissait à toute vitesse.
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