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Le Passager de Minuit

Lire le chapitre 6: The Viaduct's Whistle

La lumière des archives municipales était crue, presque clinique. Camille avait demandé la consultation des registres de maintenance de la SNCF pour l'année 1955, et l'archiviste, un homme maigre aux lunettes cerclées, lui avait apporté une liasse de feuilles jaunies, reliées par une cordelette de lin.

Elle s'assit dans la salle de lecture déserte, ouvrit le dossier du mois d'octobre. Le rapport officiel de l'accident était là, en double, tamponné « CLÔTURÉ » en rouge. Le texte était laconique : *« Déraillement du train nocturne Paris-Nice, kilométrique point 314. Cause : défaillance du conducteur. Freins défaillants, mais aucune anomalie mécanique constatée lors de l'expertise. »*

Aucune anomalie mécanique. Camille caressa la page, sentant sous ses doigts l'épaisseur du papier ancien. Elle avait passé des heures, ces dernières semaines, dans les entrailles des trains, à observer les compresseurs, les sablières, les étriers. Un frein qui lâche laisse toujours une trace, une vis desserrée, un joint fatigué, un piston grippé.

Elle déplia le registre d'entretien du mois précédent. Les colonnes étaient remplies d'une écriture serrée, presque calligraphiée. Chaque rame avait sa fiche, chaque intervention son horodatage. Elle suivit la ligne de la locomotive n° 231-G, celle qui tirait le train du 15 octobre 1955.

La dernière intervention datée : le 10 octobre. *« Contrôle complet du système de freinage. Réglage des composants. »* Signature : un nom illisible, en patte de mouche.

Camille plissa les yeux. Elle sortit de son sac la photocopie du registre original de l'atelier central, qu'elle avait demandé la veille. Le même train, la même date, mais l'écriture était différente. Et l'intervention était mentionnée comme une *« simple inspection visuelle »*.

Le réglage complet n'existait pas dans le registre officiel de l'atelier. Deux versions de la même maintenance, cinq jours avant l'accident. Quelqu'un avait fabriqué une fiche d'entretien approfondie pour blanchir la machine, tandis que la réalité était autre.

Elle reposa les documents, le cœur battant. Ce n'était pas une preuve de sabotage, mais une preuve de dissimulation. Après coup, on avait inventé un contrôle minutieux pour écarter toute responsabilité mécanique. Pour enfermer l'erreur sur le dos du conducteur, mort dans la cabine écrasée.

Le nom du conducteur lui parvint, tout en bas de la page : Gaston Lemaire. Un homme de cinquante-deux ans, père de trois enfants, dont le corps n'avait jamais été retrouvé intact. On avait enterré un cercueil vide.

Camille ferma le dossier. Elle pensa à son arrière-grand-père Étienne, l'inspecteur commis à l'enquête. Avait-il signé ce rapport ? Avait-il regardé le corps broyé de Lemaire et décidé de garder le silence ? Pour cent mille francs ? Pourquoi cette somme-là, exactement ?

Elle vérifia sa montre. Il était dix-sept heures. Le train de nuit pour Nice partait à vingt-et-une heures. Elle avait le temps.

Sur le quai, le vent du soir sentait la créosote et l'herbe coupée. Camille ajusta sa casquette de conducteur. Depuis le dernier passage, elle avait demandé une permutation permanente sur la ligne de nuit. Ses collègues la trouvaient étrange—une jeune femme qui troquait les horaires de jour pour l'épuisement du nocturne—mais elle avait inventé une histoire de temps partiel pour écrire une thèse. Personne n'avait creusé.

Elle monta dans la voiture de tête, salua le mécanicien, un vieux routard nommé Paul, qui hocha la tête sans poser de questions. L'odeur du wagon, mélange de métal chaud et de café froid, lui était devenue familière. Elle s'assit dans le poste de conduite, mais son regard se tourna vers le couloir.

Le 15 du mois. C'était ce soir.

Elle décida de faire sa ronde à vingt-trois heures quarante-cinq, avant le viaduc. Les passagers dormaient déjà, pour la plupart. Elle passa entre les rangées de sièges inclinés, comptant les têtes, vérifiant les billets des rares voyageurs encore éveillés. Un homme d'affaires avec son attaché-case, une étudiante avec son casque audio, un couple âgé qui parlait à voix basse.

Le compartiment numéro 7 était vide. Il était toujours vide.

Camille s'arrêta devant la porte vitrée. La main sur la poignée, elle respira profondément. Sous ses doigts, le métal était froid. Elle ouvrit.

Il était là.

Julian Moreau était assis près de la fenêtre, tourné vers la nuit. La lueur de la lune argentait son costume de tweed, lui donnant un éclat presque liquide, comme s'il était composé de milliers de particules lumineuses. Il n'était pas tout à fait solide, pas tout à fait là. Ses mains croisées sur ses genoux semblaient flotter à un centimètre de l'étoffe.

Il leva les yeux. Il n'avait pas la fixité hagarde des spectres des légendes. Son regard était net, intelligent, presque amusé.

« Vous êtes ponctuelle, Mademoiselle... »

Il hésita. C'était la première fois qu'il paraissait hésiter.

« Camille », dit-elle. Elle ne donna pas son nom de famille.

« Camille », répéta-t-il, goûtant chaque syllabe. « C'est un joli nom. Comme la fleur. » Il désigna le siège en face de lui. « Asseyez-vous. Nous avons le temps jusqu'au viaduc. »

Elle s'installa, prudent. La distance entre eux était chargée d'une énergie étrange, comme l'air avant l'orage.

« Je connais votre visage maintenant », dit-il. « Je vous ai vue trois fois. La première fois, vous portiez l'uniforme de la Compagnie, et j'ai cru que vous étiez un autre fonctionnaire de la famille. La deuxième fois, vous aviez les cheveux lâchés, et je vous ai cru la fille de Marie-Claire. Mais non. Vous êtes plus solide. Vous êtes une Laurent. »

Camille sentit un froid glacial lui courir le long de la colonne vertébrale.

« Comment savez-vous— »

« Étienne Laurent. Votre arrière-grand-père. Il m'a rencontré sur ce train, une semaine avant ma mort. Il m'a serré la main. » Julian leva sa main droite, la regarda comme s'il la voyait pour la première fois. « J'étais vivant, à ce moment-là. Il faisait chaud, dans le wagon. On m'avait donné un siège près de la fenêtre, et il est venu s'asseoir en face de moi. Il m'a dit : « Vous êtes Jules Moreau, le peintre ? » J'ai répondu oui. Il a ri. Il a dit : « On m'a dit que vous étiez déjà parti. » Je n'ai pas compris. Maintenant je comprends. Il m'attendait. Il voulait me regarder mourir. »

Le train ralentit. Le viaduc approchait. Camille sentit le pont sous les roues, le grondement sourd des piliers de pierre, l'air qui se refroidissait.

« Pourquoi vous a-t-il tué ? » demanda-t-elle.

Julian pencha la tête. Son sourire était triste.

« Parce que j'avais peint quelque chose que je n'aurais pas dû voir. Une scène, près du kilométrique point 314. Des rails déplacés à l'aube, des hommes qui les replaçaient, une charrette de marchandises dissimulée sous une bâche. J'étais en train de peindre le lever du soleil, ce matin-là. J'ai vu les visages. J'ai fait une esquisse. » Il fouilla dans sa poche et en sortit un papier plié, jauni. Il le tendit. « Ils ne l'ont jamais retrouvée. Je l'avais cousue dans la doublure de mon manteau. »

Camille prit le papier. C'était un dessin au fusain, rapide, mais d'une précision remarquable. On y voyait des hommes en uniforme de la Compagnie déplaçant un rail, et, au second plan, un homme plus âgé, en pardessus, qui regardait. Le visage était esquissé, mais reconnaissable.

C'était le visage d'Étienne Laurent, d'après les portraits de famille. Elle l'aurait reconnu n'importe où.

« Qu'est-ce qu'ils cachaient ? » murmura-t-elle.

Julian la regarda droit dans les yeux. Le train traversa le viaduc, et pendant une fraction de seconde, son visage devint parfaitement réel, aussi net que la main qui serrait le dessin.

« Ils cachaient de l'or. Une cargaison qui n'était sur aucun manifeste. Le train devait dérailler pour la faire disparaître. Mais le déraillement était prévu plus loin, dans une courbe où ils avaient préparé le terrain. Le freinage d'urgence a eu lieu trop tôt, à cause de la neige sur les rails. Le train a déraillé là où ils ne l'avaient pas prévu. »

Il se pencha.

« Et ils ont perdu la cargaison. Elle est toujours là, quelque part sous le viaduc. Votre arrière-grand-père a passé les trente dernières années de sa vie à la chercher sans succès. Il a tué un homme pour rien. »

Le train sortit du viaduc. Julian commença à se dissoudre, ses contours devenant flous, ses couleurs se fondant dans l'obscurité.

« Il faut que je retourne », dit-il. « Mais souvenez-vous : ce n'est pas mon corps qu'il faut chercher. C'est le sien. »

« Le sien ? »

« Marie-Claire. Elle savait où était la cargaison. Elle me l'avait dit la veille de sa disparition. » Il eut un sourire désolé. « Et elle me l'a confié à moi, parce qu'elle me faisait confiance. Mais moi, je l'ai emportée dans la tombe. Maintenant, il faut que je vous la dise. »

Le train traversa la pleine lumière d'une gare isolée. Julian se volatilisa, ses derniers mots suspendus dans l'air comme une phrase inachevée.

« La clé est dans le réfuge de service, sous la cinquième traverse, au nord. »

Camille resta seule dans le compartiment vide, le dessin au fusin serré dans sa main, le regard fixé sur la nuit qui filait à cent soixante kilomètres-heure. Elle avait maintenant une carte, un nom, une explication.

Et elle savait que le prochain passage, au mois suivant, aurait lieu sur le même viaduc. Il faudrait qu'elle en descende pour chercher cette clé.