Le Petit Navire
Lire le chapitre 10: The Beach
La fumée de Dunkerque s’étirait maintenant à l’horizon comme un doigt noir et gras, lentement dissous par le vent d’ouest. Arthur la regarda un instant, puis reporta son attention sur l’eau devant l’étrave. Depuis la tombée du brouillard, la mer avait changé de teinte : plus claire, plus dure, chaque vague portait sa propre lumière crue.
— Là, à bâbord ! cria Mac.
Arthur plissa les yeux. À deux cents mètres, une petite embarcation gîtait bizarrement, sa coque percée par un obus qui avait dû exploser à mi-hauteur. Un canot hollandais, bas et trapu, à moitié défoncé, laissant échapper un filet d’hommes et de matériel dans l’eau sale.
— Ils sont vivants, souffla Tom, appuyé contre la rambarde, le bras en écharpe.
— Ils le seront plus pour longtemps, murmura Arthur.
Il n’hésita pas. Ce n’était pas une vertu, c’était un réflexe de marin. On ne passait pas devant des hommes en train de couler. Pas même avec une cargaison de secrets et de fièvre dans la cale.
— Réduis les gaz, Mac. Viens au vent d’eux.
— On n’a pas le temps, Arthur. Tu le sais.
— Je sais que des hommes meurent là-bas. Et que le courant les pousse vers les bancs. On passe à leur hauteur, on les prend, on repart. Trois minutes.
Mac serra la mâchoire, mais ne répondit pas. Il y avait cette dette, ce lien invisible qui l’attachait à Arthur depuis ce soir d’hiver où George avait hissé son frère trempé hors de la Manche. Trois minutes, soit. Il les donnerait.
La Perseverance ralentit, son moteur vibrant contre la lame de fond. Les réfugiés du pont regardaient la scène sans un mot, leurs visages tirés par la fatigue et la peur. La femme aux cheveux noirs, celle qui avait interrogé Arthur du regard pendant qu’on étanchait le pont, s’était levée, un enfant contre sa hanche.
— Des soldats, dit-elle.
— Oui, dit Arthur sans se retourner. Et on les prend.
Il manœuvra avec une précision qui ne venait que de mille marées, posant le flanc du chalutier contre le canot hollandais comme on pose une main sur une épaule. Les hommes de l’embarcation, quarante ans ou moins, le visage barbouillé de fumée et de sang, tendirent les bras. Mac les hissait un à un par-dessus le bastingage, les jetant presque sur le pont.
Ils étaient huit, dont un officier de marine aux yeux fous, et un sergent allongé au fond de l’eau qui ne bougeait plus qu’à peine. Quand Mac se pencha pour l’attraper, il vit la blessure : un éclat d’obus avait traversé le ventre, laissant un trou que le pansement ne colmatait pas.
— Il est foutu, dit Mac.
Arthur s’accroupit à côté de l’homme. Le sergent ouvrit les yeux, deux fentes claires dans un visage couleur de cendre. Il tenait contre sa poitrine un petit paquet enveloppé de toile huilée, coincé sous son bras blessé, comme un enfant.
— Vous êtes anglais ? demanda l’homme, en anglais, avec un accent du nord.
— Traversier de Ramsgate, dit Arthur. Et vous ?
— Cole. Sergent Cole, Royal Engineers.
Sa voix était un râle humide. Il cracha un filet de sang sur le pont.
— Il faut que ça arrive. À Boulogne. Ou bien à Dunkerque. Le commandant du port. C’est… c’est des ordres cachetés. Pour l’évacuation du matériel, les explosifs. Sans ça, ils vont faire sauter les quais au lieu de les garder intacts.
— Le commandant du port ? dit Arthur. Avec ce qui se passe sur la plage, je vois mal comment on trouvera un commandant de port en état de lire quoi que ce soit.
Cole ferma un instant les yeux.
— Il y a un réseau de canaux, près de l’écluse nord. Les ordres sont pour savoir lesquels on va… dynamiter et lesquels on va laisser. Si on se trompe, des milliers d’hommes seront piégés à marée haute.
Arthur regarda le paquet. Toile huilée, ficelle de chanvre, un sceau de cire jaune. L’objet pesait presque rien. Mais il sentait son poids sur sa poitrine comme un ancre.
— Pourquoi vous ne l’avez pas donné à votre officier ?
— Le lieutenant était blessé, là, dit Cole avec un geste vague du menton vers l’officier aux yeux fous. Dix jours qu’on essaie de rejoindre une vedette. On a été abattus trois fois. Il ne sait même plus où il est.
Arthur se releva. Tom s’était approché, tenant son bras avec un soin maladroit.
— On ne peut pas aller à Dunkerque avec ça, dit Tom à voix basse. On doit trouver Wakefield. C’est lui qui fait la décision.
— Le commandant du port est à Dunkerque, dit Arthur. Wakefield est à La Panne. Ce n’est pas la même plage, Tom, c’est presque le même enfer.
Il se pencha pour aider Cole à se soulever un peu. Le sergent grimaça, mais sa main se referma sur le poignet d’Arthur avec une force surprenante.
— Prenez-le. Jurez que vous le ferez passer. Le commandant du port saura quoi faire. Il saura…
Sa voix s’éteignit, ses yeux se brouillèrent. Arthur lui prit le paquet des mains, défit doucement la prise puis le glissa dans la poche intérieure de sa vareuse, contre le pli de la lettre de Dévaux. Deux messages, deux devoirs, une seule rivière de poudre.
— Je le ferai passer, dit Arthur.
Cole hocha faiblement la tête, puis retomba contre le pont. La mer avait déjà pris une autre nuance de sa vie.
Arthur se tourna vers la côte. La fumée de Dunkerque s’épaississait, ventre gonflé de briques chauffées au rouge. Il voyait maintenant les silhouettes des mâts et des cheminées fracassés, la plage immense, couverte d’ombres humaines qui se déplaçaient comme une lente procession.
— Mac, dit-il. Prends le cap vers l’est de la jetée. Les eaux y sont plus profondes.
— Est de la jetée ? On sera à découvert sur toute l’approche. Les canons de Nieuport…
— Ils ne tires plus sur ce qui bouge, ils tirent sur ce qui est à portée. On passera en zigzag.
Il se pencha de nouveau vers Cole. Le sergent respirait encore, par à-coups, les yeux ouverts sur le ciel. Arthur lui saisit la main et la serra brièvement.
— Quel est son nom ? demanda Arthur au néant.
— Cole, dit une voix derrière lui, fatiguée. Arthur Cole. Il avait un fils dans le régiment.
Arthur se figea. Il se retourna. C’était la femme aux cheveux noirs, debout entre les autres réfugiés, qui avait parlé. Elle tenait toujours son enfant, mais quelque chose avait changé dans son regard.
— Vous le connaissez ? demanda Arthur.
— Je le connais par ce que j’ai vu sur son visage, dit-elle. Il porte la même expression que vous. La même que vous verrez dans un miroir, si vous rentrez sans votre fils.
Elle désigna la côte du menton.
— Là-bas, il y a des milliers d’hommes qui attendent. Certains reviendront. Mais ceux qui attendent dans l’eau, près des jetées, ceux-là ne verront pas le retour. C’est votre choix maintenant, capitaine. Votre message ou cet homme qui meurt sur votre pont. Les deux ne passeront pas la même journée.
Quelque chose se brisa dans la gorge d’Arthur. Pas un sanglot — les sanglots étaient des luxes qu’il gardait pour après. Un clic sec, une porte intérieure fermée.
— On ira d’abord à La Panne, dit-il. Wakefield est la cible prioritaire. Si on fait tomber le Keith, on perd les deux messages.
— Et si on fait tomber les canaux, reprit Mac, on perd les hommes qui défendent le périmètre.
Arthur regarda Cole, puis le paquet dans sa poche intérieure, puis la plage qui grossissait à l’est, puis, avec un effort qui lui arracha un souffle, il reprit la barre.
— On verra quand on y sera, dit-il. Mac, prends le segment vers la jetée est. On laissera tomber le sergent chez les brancardiers, et puis on décidera.
Mais dans sa tête, déjà, il savait qu’il n’y aurait pas deux choix. Il y aurait la mer, et l’ordre dans lequel elle présenterait les choses.
La plage devenait distincte. Il y avait des hommes partout, une fourmilière noire entre les mâts fracturés et les barques renversées. La fumée, poussée par la brise du sud, s’abaissait et courait à la surface, cachant et révélant tour à tour la colonne interminable de soldats qui attendaient dans l’eau, formant une ligne muette et patiente vers des embarcations venues d’Angleterre.
Arthur eut soudain une pensée absurde, presque une image : son fils, là-bas, dans cette foule, tourné vers la mer, guettant un bateau qui portait son nom. Il força son regard à quitter la plage et chercha des yeux la forme basse et grise du destroyer Keith au large de La Panne.
Il ne le vit pas.
La Panne était une tache de braises livides, entourée de fumée montante. Et quelque part dans cette purée, un amiral attendait un message qu’Arthur portait sur lui pour un soldat mourant.
Il se tourna vers la femme aux cheveux noirs.
— Comment savez-vous ce que je ressens sur mon visage ?
Elle ne répondit pas. Mais son regard glissa vers Dévaux, qui venait d’émerger de la cale, pâle comme un drap, s’appuyant sur Mac. Il tenait un morceau du bateau de Cole dans sa main.
— Capitaine Briggs, dit Dévaux d’une voix brisée. Il y a une chose que vous devez savoir. Les coordonnées dans mon message… elles ne désignent pas seulement un lieu. Elles indiquent un moment.
Arthur attendit. Dévaux contempla son reflet un instant dans l’eau trouble, puis leva les yeux.
— Le rendez-vous est pour la marée de ce soir. Si l’amiral embarque sur le Keith avant d’avoir lu mon message, il ne pourra jamais nous rejoindre. Il sera piégé, et le code ne servira plus à rien.
Arthur regarda l’horizon. Le jour n’allait pas tarder à basculer dans la nuit.
— Alors, dit-il, on n’attendra pas demain pour décider de ce qu’on fait de la lettre et du paquet.
Il tendit la main dans la direction de La Panne, non pas pour désigner l’ouest, mais pour chercher des yeux, dans la fumée, la première étoile du soir qui se levait déjà malgré la guerre. Elle apparaîtrait bientôt, tremblante, comme un feu qu’on doit garder allumé.