Le Petit Navire
Lire le chapitre 11: The Sergeant's Task
La perspiration de Cole refroidissait déjà sur la toile cirée du pont. Arthur s'accroupit, une main sous la nuque du sergent, l'autre pressant un tampon de gaze contre sa poitrine. Le sang traversait le tissu, tiède et régulier, comme une marée obstinée.
« Sergent. Sergent Cole. »
Les paupières de Cole battirent. Ses yeux, d'un bleu délavé par la mer et la souffrance, se fixèrent sur Arthur avec une lucidité effrayante pour un homme qui venait de cracher ses poumons dans les vagues.
« Le commandant... » La voix de Cole n'était qu'un frottement de gravier. « Le commandant du port. Faut que ça lui arrive. »
Arthur sentit le poids de l'enveloppe contre sa poitrine, sous son ciré. Elle était encore sèche, scellée à la cire rouge, timbrée du sceau de la 2e division d'infanterie. Il l'avait glissée là sans réfléchir, par réflexe de marin qui ramasse une corde qui traîne.
« Qu'est-ce qu'il y a dedans ? » demanda-t-il.
Cole toussa. Un filet de sang perla au coin de sa lèvre. « Des ordres. Les canaux. La porte nord de l'écluse. »
Arthur jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. La fumée de Dunkerque s'épaississait à l'horizon, une colonne noire et grasse qui rampait vers le ciel bas. Le Perseverance roulait doucement, son moteur au ralenti, Mac à la barre, les réfugiés français recroquevillés à l'avant, à regarder ailleurs avec cette pudeur des civils qui ne veulent pas voir la mort faire son travail.
« Ma femme... » Cole tourna la tête, cherchant un visage qui n'était pas là. « Mon fils. Il est dans le régiment. Le 2e. Vous... vous le verrez peut-être. »
Les mâchoires d'Arthur se serrèrent. Tom. Son Tom, quelque part sur cette plage infernale, ou déjà dans une queue interminable sur une jetée bombardée. Un fils contre un autre fils. Il ne connaissait pas le nom de ce garçon, et pourtant, il le connaissait déjà.
« Je le ferai, dit-il. Je le livrerai. »
Cole hocha la tête, un geste minuscule qui sembla lui coûter ses dernières forces. Ses yeux se révulsèrent lentement, comme un bateau qui coule par l'arrière. Arthur resta là, un genou dans l'eau sale qui stagnait sur le pont, jusqu'à ce que le silence entre eux devienne trop lourd.
Il se releva. Ses jambes le portaient à peine.
Mac s'approcha, les yeux sur le corps. « Il est mort ? »
« Oui. »
« Qu'est-ce qu'il avait ? »
Arthur hésita. Sa main toucha sa poitrine, là où les deux enveloppes reposaient côte à côte : le message de Dévaux, soigneusement enveloppé dans du toile huilée, et l'ordre de Cole, à peine protégé. Deux missions. Un homme. Une marée.
« Des ordres pour le commandant du port, dit-il enfin. Quelque chose sur les canaux. Et l'écluse. »
De la fumée, un homme en uniforme de la Royal Navy émergea, le visage gris, appuyé sur l'épaule d'un matelot du Perseverance. Le lieutenant Dévaux, son bras bandé contre sa poitrine, les yeux fiévreux mais la parole encore nette.
« Les canaux », répéta-t-il, la voix rauque. « Les Allemands les ont minés. S'ils les font sauter avant l'évacuation... »
« Quoi ? »
Dévaux cligna des yeux, comme s'il cherchait un mot dans un brouillard. « J'ai entendu des messages à la radio, avant de partir. Des ordres de recul. Les ingénieurs devaient... » Il s'arrêta, secoua la tête. « Ma fièvre. Les mots se brouillent. Mais je crois que c'est votre commandant du port qui a les plans de contre-sabotage. »
Arthur regarda la côte qui approchait. Les dunes de La Panne se dessinaient, pâles et désolées, et derrière elles, le panache de fumée de Dunkerque montait comme un poing sale vers le ciel de quatre heures de l'après-midi. Une question se forma dans sa gorge, et il la posa sans réfléchir :
« Le commandant du port. C'est à Dunkerque même ? »
« Poste de commandement sous la jetée Est », dit Mac, qui pêchait un mégot humide dans sa poche. « J'y étais passé avant-hier. C'est le capitaine de corvette Whitmore. Un dur à cuire. »
Arthur sentit le poids des deux enveloppes contre son cœur. L'une devait atteindre Wakefield sur le Keith, quelque part au large de La Panne, avant la marée du soir. L'autre devait atteindre Whitmore dans l'enfer de Dunkerque. Deux destins, deux fils, deux pères.
Et Tom quelque part entre les deux.
La femme française s'approcha de lui, un seau vide à la main. Elle l'avait écouté, il le savait. Depuis qu'ils l'avaient hissée à bord, elle l'observait de ses yeux gris, durs comme du silex, qui semblaient juger chaque décision qu'il prenait.
« Vous allez choisir, dit-elle, pas une question. Une constatation.
— Je n'ai pas le temps de choisir, dit Arthur. J'ai juste le temps d'agir. »
Elle inclina la tête. « Et vous agirez pour le fils ou pour le devoir ? »
Arthur ne répondit pas. Il se tourna vers Mac. « On se rapproche de la jetée Est. »
Mac plissa les yeux. « La jetée Est ? Mais Dévaux a dit que Wakefield... »
« Je sais ce que Dévaux a dit. »
« Et si on manque la marée ? »
Arthur regarda l'enveloppe de Dévaux, puis la côte. La distance entre La Panne et Dunkerque n'était rien à moto, une heure à pied, un monde à travers des lignes allemandes. Il ne pouvait pas être à deux endroits à la fois. Mais peut-être que son bateau pouvait l'être.
« Écoute-moi, Mac. Tu prends le Perseverance. Tu longes la côte vers l'est. Tu trouves le Keith, tu donnes ça à Wakefield. » Il tira l'enveloppe huilée de Dévaux et la tendit. « Compris ? »
Mac resta immobile, la main à mi-chemin. « Et toi ? »
Arthur détacha la barque de sa remorque, une petite chose en bois peint, avec un aviron de rechange et une voile de fortune. Elle était trop petite pour la mer, trop lente pour la fuite, mais elle était légère et discrète.
« Moi, je vais à Dunkerque. »
Le silence qui suivit était plus lourd que la mer. Mac regarda l'enveloppe, puis la côte noyée de fumée, puis Arthur.
« Tu vas te faire tuer, dit-il enfin.
— Pas encore. »
Arthur tendit la main vers la femme française. « Vous, vous restez ici. Mac vous laissera sur une plage sûre. »
Elle ne bougea pas. Ses yeux gris se firent plus durs encore.
« Je sais pagayer », dit-elle. « Je viens avec vous. »
« Non.
— J'ai été infirmière à Lille, quand les Allemands sont arrivés. Les quais de Dunkerque, je les connais mieux que vos marins. » Elle plongea la main dans sa poche et en tira un laissez-passer écorné, timbré de la croix rouge. « Ça ouvre des portes. Même à eux. »
Arthur regarda le papier, puis les yeux de la femme. Il n'avait pas le temps pour une négociation. Il n'avait plus le temps pour rien.
« Vous savez ramer ? »
« J'ai ramé des morts sur la Lys. »
Il acquiesça d'un geste sec et jeta l'ordre de Cole dans sa poche de poitrine, bien à plat contre son cœur. Le corps du sergent reposait déjà sous une bâche, près du mât. Un père mort pour un autre père qui cherchait son fils.
« Mac », dit-il, « tu as ma parole sur George. Tu as ma barque. Tu as la marée, si tu te dépêches. »
Le visage de Mac se contracta, mais il prit l'enveloppe. « Et Tom ? demanda-t-il.
— Tom est dans la poche où je vais. »
Arthur saisit la main de Mac, une brève poignée de marins, puis se tourna vers la dunette. Le Perseverance trembla quand il lança la barque par-dessus bord, l'eau dansant autour de la coque frêle. Il sauta dedans, sentit le bois protester sous son poids.
La femme le suivit, s'accroupissant à l'avant avec la légèreté d'une mouette. Elle prit la rame sans un mot.
Sur le pont du Perseverance, Mac leva la main. Il ne dit pas au revoir. Les marins ne le disent jamais - ça porte malheur. Et, de toute façon, ils savaient tous les deux que la véritable séparation ne se jouait pas là, pas encore.
Arthur poussa la barque vers la terre. La fumée de Dunkerque l'enveloppa, âcre et grisâtre, comme une main tendue du rivage. Dans sa poitrine, sous le ciré, l'ordre du sergent Cole battait contre son cœur - un dernier battement de vie pour un homme qui n'en avait plus.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.