Le Petit Navire
Lire le chapitre 9: The Bomber
Le cri vint de la timonerie, étranglé par le vent et le grondement des moteurs. « *Flieger !* »
Arthur leva les yeux. Le ciel, encore strié de lambeaux de brume, s'était dégagé au-dessus d'eux, et dans cette trouée bleue, une silhouette sombre descendait en piqué, profilée contre le soleil tel un oiseau de proie. Un Junkers 88. Il n'y en avait qu'un, mais un seul suffirait.
« Tout le monde à l'intérieur ! » hurla-t-il.
Sa main trouva la barre tandis que l'autre poussait la manette des gaz. Le *Perseverance* frémit, sa coque de chêne gémissant sous l'effort alors qu'il la faisait virer brutalement sur tribord. Le nez de l'appareil s'aligna sur leur sillage, et Arthur vit les petites étincelles clignoter sous les ailes — les mitrailleuses de chasse.
Des impacts crépitèrent sur l'eau en une ligne blanche qui remonta vers le pont. Le verre de la timonerie explosa dans une pluie d'éclats. Arthur sentit quelque chose lui cingler la joue, un trait brûlant, mais il ne lâcha pas la barre. Il savait que le pilote allait lâcher ses bombes maintenant, pas avant. Ce n'était qu'un mitraillage d'intimidation, pour le forcer à garder un cap régulier.
Il n'en ferait rien.
Il donna un coup de barre inversé, brutal, faisant gîter le bateau à bâbord jusqu'à ce que l'eau déferle sur le plat-bord. Un sifflement — puis un geyser d'eau sale et de débris s'éleva à quelques mètres de la poupe, soulevant le *Perseverance* dans une secousse qui faucha les jambes de tous ceux qui n'étaient pas accrochés. La détonation claqua, résonnant dans la poitrine d'Arthur comme un poing de géant.
« On a pris de l'eau ! » La voix de Tom, faible mais tendue, montait de l'écoutille.
Arthur jeta un coup d'œil derrière lui. La mer était blanche d'écume, et une lame verte et grasse, soulevée par la bombe, s'abattait sur le pont arrière avec un rugissement. Une voile de Pont-Neuf. Le bateau tangua, s'enfonça de quelques degrés par la poupe, se releva lentement. Mais l'eau s'écoulait déjà par les dalots tandis qu'une seconde vague, plus petite, venait encore laper les planches.
Mac apparut, le visage sombre, ruisselant. « La soute arrière est pleine au tiers. On va s'alourdir si on ne pompe pas. »
« On pompera. » Arthur gardait les yeux sur le ciel où le Junkers, ayant largué sa charge, remontait en chandelle pour préparer une nouvelle passe. « Mac, au moteur. Tiens-nous à fond, mais réponds à la barre. Tom ! »
Mais ce fut Dévaux qui se hissa par l'écoutille, livide mais debout, une main pressant son côté. Son visage était un masque de douleur, mais sa voix gardait une netteté militaire. « Les civils. La femme et les enfants. Ils sont dans la cale, mais l'eau les atteint. »
« Ils baillent. » Arthur coupa la parole à sa propre inquiétude. « Qu'ils baillent. Toutes les mains qui peuvent écoper, écopent. » Il chercha des yeux Tom, mais sauta du toit de la timonerie lorsqu'une silhouette courbée remonta de l'intérieur. « Toi, reste en bas. »
Tom avait le bras en écharpe improvisée, le visage gris, mais son expression était butée. « Je peux lever un seau d'une main. »
« Tu peux mourir d'une infection d'ici demain si tu tires sur cette blessure. » Arthur s'approcha, baissant la voix sous le ronron des moteurs qui reprenaient du régime. « Écope avec l'autre bras, si tu veux. Mais ne me fais pas le coup de la fierté, pas ici. »
Tom hésita, puis quelque chose s'adoucit dans son regard. Il retourna vers l'écoutille avec une lenteur mesurée, la main valide se posant sur la rambarde pour se guider.
Arthur se retourna vers le ciel. Le Junkers s'était éloigné, remontant vers l'est, comme s'il cherchait un autre angle. Il ne leur laisserait pas le temps de souffler.
« Madame ! » cria-t-il vers la cale. Une tête blonde et pâle émergea, tirant un seau. La réfugiée, bras nus jusqu'au coude, de l'eau jusqu'aux tibias, le regardait avec des yeux qui n'avaient plus peur. — De la colère, pensa-t-il. Elle l'avait regardé comme s'il allait faire la différence. Elle lui tendit le seau vide.
« En bas, il y a un seau percé. » Elle lui jeta un seau métallique. « Il faut les bailler à la volée, pas comme des soldats pesant chaque geste. »
Arthur cligna des yeux. Ce n'était pas une passagère. C'était une femme qui savait ce que c'était que de vider un bateau qui coule.
Il saisit le seau et se mit au bord du plat-bord, là où l'eau déferlait encore par intermittence. Il bailla, remplit, jeta par-dessus bord, remplit, jeta. Les gestes trouvèrent leur rythme vite, malgré le roulis, malgré le sang qui lui collait la joue. Il sentit la présence de la femme à côté de lui, puis de Dévaux qui bailla avec précaution du bras valide, puis de Mac qui apparut entre deux inspections moteur, un seau de grosse toile à la main.
Le *Perseverance* commença à s'alléger. À retrouver son assiette normale, la quille mordant mieux l'eau. Arthur risqua un œil vers le ciel : le Junkers avait fini son virage. Il revenait, cette fois de face, aligné sur leur étrave.
« Il va nous mitrailler de bout en bout, puis larguer sa dernière. » Mac était à ses côtés, la voix plate. « Le temps qu'il passe, on n'aura qu'une chance de le faire rater. »
Arthur mesura la distance. Trois cents mètres peut-être, et l'avion fondait vite, bien trop vite pour qu'il ait le temps de manœuvrer une esquive parfaite. La fumée noire qui se dessinait à l'horizon — Dunkerque — n'était plus un point de fuite mais un témoin immobile de leur lutte.
« On ne peut plus fuir. » La femme avait laissé tomber son seau, le visage durci. Elle regardait l'avion approcher, droit sur eux. « On ne bouge pas. On reste droits et silencieux, et ils s'ennuient et passent. »
« Ça ne marche pas avec les bombes, ça, madame. »
« Ça marche avec les pilotes. » Elle croisa son regard, et il y eut dans ses yeux la flamme de ce qu'elle avait traversé — les routes de mai, les colonnes de réfugiés mitraillées, la mort qui tombait de ce même ciel. « Ils larguent pour tuer, mais ils ne gaspillent pas leur ferraille contre un bateau mort. S'il nous croit finis, il économise pour La Panne. »
Arthur n'eut pas le temps de répondre. Un bruit nouveau, plus aigu, déchira le ciel à l'ouest — un cri de moteurs différents, plus rapides, qui montait de la mer.
Des chasseurs.
Mais lesquels ?
Il plissa les yeux, le cœur suspendu. Trois points argentés se détachaient du soleil, plongeant vers le Junkers qui venait de s'apercevoir du danger. Il volait encore droit sur le *Perseverance*, mais son aile commençait à se soulever, cherchant l'échappatoire.
Les trois chasseurs passèrent au-dessus du *Perseverance* dans un rugissement qui fit vibrer les dents d'Arthur. Des cocardes rondes aux couleurs de la France, de la RAF, de la liberté — bleu, blanc, rouge. Des Spitfires.
Le Junkers tenta une volte-face, trop tard. Les Spitfires l'avaient déjà pris en tenaille, leurs canons crachant des langues de feu au-dessus des vagues. L'appareil allemand tressauta, vomit une fumée noire, piqua du nez vers la mer sans jamais se redresser.
Le silence revint, troublé seulement par le clapot de l'eau contre la coque et le martèlement des moteurs du *Perseverance*.
Le petit bateau avait traversé l'épreuve. Arthur s'accorda une seconde pour fermer les yeux et sentir le sel sécher sur sa joue où il avait été piqué par le verre. Une seule seconde. Puis il rouvrit les yeux sur l'horizon.
La fumée noire qui s'élevait toujours, si épaisse qu'elle semblait soulever le ciel, se détachait désormais clairement. Des colonnes montaient de plusieurs points de la côte, des flammèches orange crépitaient à leur base.
Dunkerque, à moins de dix kilomètres.
Il se tourna vers Dévaux, dont le front était moite mais dont le regard restait lucide. « La maison du commandant de la garnison. Près de la jetée est. Vous êtes sûr de vous ? »
Dévaux hocha la tête, la mâchoire serrée. « Le codebook est sous les lames du plancher. Mais Arthur... »
Il hésita, puis tendit la main pour saisir le bras d'Arthur avec une force surprenante. « Le mot de Cambronne n'ouvre que la première porte. S'il y a plus d'un homme à Dunkerque qui connaît ce mot avant nous, la seconde porte sera fermée à jamais. »