Le Petit Navire
Lire le chapitre 12: The Turn
La barque était un jouet sur la mer grise, une coquille de noix que les vagues soulevaient et laissaient retomber avec une patience cruelle. Arthur tenait la barre, les yeux plissés vers la ligne sombre de la côte qui grandissait à chaque coup de rame. La femme était à la proue, son regard fixe, sa main crispée sur le bord du bateau. Elle n'avait pas parlé depuis qu'ils avaient quitté le *Perseverance*. Arthur ne lui en voulait pas. Les mots étaient devenus des marchandises trop lourdes à transporter.
Il avait choisi. Dieu sait si ce choix lui arrachait les entrailles, mais il l'avait fait. Mac avait les coordonnées de Dévaux, Mac porterait le message jusqu'à l’*Keith* et à l'amiral Wakefield. Lui, il irait à Dunkerque, porterait les ordres de Cole au commandant Whitmore. Son fils était dans cette poche, sur cette plage, quelque part dans cette fournaise. George. Il sentait son nom comme une brûlure au fond de sa gorge.
Mais on ne naviguait pas jusqu'à Dunkerque comme on rentrait au port. Depuis une demi-heure, Arthur observait la côte, étudiait les colonnes de fumée noire qui s'élevaient par dizaines, zébraient le ciel de stigmates. Il ralentit, puis coupa le moteur. La barque dériva, le silence soudain presque aussi assourdissant que le fracas des canons qui grondait au loin.
« Pourquoi vous arrêtez ? » demanda la femme, sa première phrase depuis des heures.
Arthur ne répondit pas tout de suite. Il fixait un point sur l'eau, à quelques centaines de mètres devant eux. Une embarcation, plus petite que la leur à peine, un canot à moteur. Et sur sa proue, un drapeau blanc.
Il la vit distinctement, la tache blanche, presque irréelle dans ce paysage de métal et de fumée. Un drapeau de parlementaire. Sur une plage encerclée par l'ennemi. Son instinct de marin lui cria de se méfier, de garder ses distances. Mais ce drapeau, il ne pouvait pas l'ignorer. Il redémarra le moteur, lentement, et manœuvra pour intercepter le canot.
Un homme se tenait debout à la barre, un officier de la Royal Navy, sa vareuse trempée, le visage barbouillé de suie et de fatigue. Il n'y avait pas de garde armé, pas de menace. Juste un homme seul à la mer, venant de l'enfer.
« Hé ! » cria Arthur, la main en porte-voix. « Vous avez besoin d'aide ? »
L'officier le regarda, ses yeux rougis clignant sous la lumière crue. Il semblait ne pas comprendre tout de suite, comme s'il ne s'attendait pas à entendre une voix anglaise, une question banale. Puis il secoua la tête, et sa voix, rauque, cassée, portait sur l'eau.
« L'évacuation est finie. À l'aube, les dernières troupes seront retirées des jetées. Ensuite... ils lâcheront tout. » Il fit un geste vague vers la côte, vers les colonnes de fumée. « Vous feriez mieux de faire demi-tour. Tous ceux qui resteront sur cette plage après demain matin... ils ne reviendront pas. »
Arthur sentit le sol se dérober sous ses pieds, même si ses pieds étaient fermement plantés sur les planches humides de la barque. Finie. L'évacuation finie. Son fils. George. Il était quelque part là-bas, dans cette masse de soldats abandonnés à leur sort.
Le sang battait à ses tempes. Les ordres de Cole pesaient dans sa poche, contre sa poitrine, comme une pierre. Les coordonnées de Dévaux, confiées à Mac. Deux missions. Deux promesses. Et un seul fils. Il regarda la plage, si proche maintenant qu'il pouvait voir les silhouettes sombres qui s'agitaient sur le sable. Des hommes. Des centaines, des milliers d'hommes. Dont l'un portait le nom de Briggs.
La femme n'avait rien dit. Elle regardait elle aussi la côte, son visage fermé, mais ses yeux... ses yeux étaient ceux d'une personne qui avait déjà vu des hommes se noyer, et qui savait reconnaître quand un autre regardait son propre fils se noyer.
« Vous venez pour le commandant Whitmore ? » demanda l'officier, en fouillant dans sa poche. Il sortit un morceau de papier froissé. « J'ai un message pour lui aussi, mais... »
« J'ai les ordres du sergent Cole », dit Arthur, sa voix plus ferme qu'il ne l'aurait cru. « Portés par un homme qui est mort pour les livrer. »
L'officier acquiesça, sans un mot. Il tendit son papier vers Arthur. « Le commandant se trouve à la casemate près de l'écluse de l'est, derrière les batteries anti-aériennes. Si vous y arrivez avant l'aube. » Il laissa sa phrase en suspens. « Si vous y arrivez vivant. »
Arthur prit le papier sans le regarder. Son regard restait rivé sur la plage. Sur les hommes qui s'agitaient comme des fourmis dans une fourmilière écrasée. L'un d'eux était peut-être son fils. Il devait faire un choix. Encore un.
Le moteur ronronnait doucement, la barque tanguait. Il y avait deux routes qui s'ouvraient devant lui. Une vers la gauche, vers le large, vers le *Perseverance*, vers Mac, vers une mer relativement sûre et l'espoir de retrouver l’*Keith*. Une vers la droite, droit dans la gueule du monstre.
La femme se leva, tenant le bord de la barque pour garder l'équilibre. Elle ne dit rien. Elle le regarda. Et dans ce regard, il ne vit ni jugement, ni pitié. Juste une attente. Une décision qui n'appartenait qu'à lui.
Arthur prit une profonde inspiration. L'air sentait le brûlé, le sel et le sang. Il serra le papier de l'officier dans sa main, puis le glissa dans sa poche avec les ordres de Cole. Il tourna la barre.
Pas vers la gauche.
Vers la droite. Droit vers la plage. Droit vers la fumée. Droit vers l'enfer.
« On rentre », dit-il.
La femme ne posa pas de question. Elle se rassit à la proue, les yeux fixés sur la côte. Le moteur grogna, la barque bondit en avant, et le sillage s'ouvrit derrière eux comme une déchirure dans le gris.
La plage se rapprochait, se précisait. Arthur voyait maintenant les détails : les corps allongés sur le sable, immobiles, les épaves éventrées, les hommes qui couraient, qui creusaient, qui s'abritaient. Il vit le drapeau blanc de l'officier s'éloigner dans leur sillage, une dernière concession à la civilisation qu'ils laissaient derrière eux.
Il ne pensait plus à Mac, ni aux coordonnées de Dévaux, ni au codebook sous le plancher du commandant de garnison. Il pensait à George. Il pensait à la dernière fois qu'il avait vu son fils, à Ramsgate, la veille de son départ pour la France. George avait ri, une blague idiote, quelque chose à propos d'un poisson trop gros. Arthur avait ri aussi, et il l'avait serré dans ses bras, fort, plus fort qu'il ne l'aurait dû, comme s'il avait su.
Le bateau toucha le sable avec un bruit sourd, une caresse étrangement douce pour un voyage qui le menait droit en enfer. Arthur coupa le moteur. Le silence qui suivit était plein de bruits lointains : les détonations, les cris, le sifflement des balles.
La femme se leva. Arthur la regarda, une dernière fois.
« Restez ici. » Sa voix était rauque.
Elle secoua la tête. « Je vous suis. »
Arthur ne discuta pas. Il n'avait plus le temps. Il sauta par-dessus le bord, atterrit sur le sable humide. La femme sauta derrière lui. Devant eux, la plage s'étendait, immense et désolée, un no man's land de sable et de désespoir.
Il laissa la barque derrière lui, sous une pluie de cendres, et commença à marcher vers l'intérieur des terres. Vers le commandant Whitmore. Vers les ordres de Cole. Vers son fils.
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