Le Petit Navire
Lire le chapitre 13: Aftermath: The Beachhead
La barque échoua sur le sable avec un bruit sourd, la quille mordant dans le gravier mouillé. Arthur sauta dans l'eau jusqu'aux genoux, l'écume glacée lui mordant les mollets à travers ses bottes. Il tira sur l'étrave, les muscles de ses épaules protestant sous l'effort, et réussit à faire reposer la coque sur la pente douce de la plage.
Autour de lui, le petit matin n'était qu'un cauchemar de fumée et de braises. Des colonnes de feu noir s'élevaient de la ville derrière les dunes, zébrées d'éclairs orange quand les bombes trouvaient encore quelque chose à brûler. Des hommes couraient dans toutes les directions, silhouettes épuisées tanguant sous le poids de leurs équipements. Un camion calciné fumait comme un phare, ses pneus fondus répandant une odeur âcre de caoutchouc brûlé.
Arthur se retourna vers la barque. La femme se tenait debout à la proue, son écharpe de laine remontée sur le nez. Elle ne tremblait pas. Elle ne semblait jamais trembler.
— Restez ici, dit-il.
— Non.
— Ce n'est pas un champ de foire, là-dedans. Pas de place pour les civils.
— Il n'y a plus de civils depuis longtemps, monsieur Briggs. Je n'ai pas besoin de votre permission.
Il ouvrit la bouche pour argumenter, mais quelque chose dans son regard — la même détermination tranquille qu'il avait vue dans les yeux de sa femme avant qu'elle ne parte, quarante ans plus tôt — le fit taire. Il finit par hocher la tête, presque malgré lui.
— Vous marchez derrière moi. Vous ne parlez à personne. Et si je vous dis de vous coucher, vous vous couchez.
Elle ne répondit pas, mais elle descendit de la barque avec une aisance qui trahissait des heures de pratique. Arthur jeta un dernier regard au petit bateau — sa fierté, sa vie — maintenant abandonné sur une plage infernale, et se mit en marche.
Le sable était criblé de cratères, l'eau y ayant dessiné des mares noires et rouillées. Des caisses de munitions éventrées, des fusils tordus, des casques — une collection macabre de ce que des hommes avaient laissé tomber en courant. Chaque pas soulevait une odeur de cordite, de sel et de mort.
Une section de soldats s'abritait derrière une digue effondrée, leurs visages levés vers le ciel quand le vrombissement d'un moteur passait au-dessus. Arthur les remarqua à peine — il cherchait des yeux, d'instinct, la silhouette mince, les épaules étroites, la façon particulière que George avait de porter son casque un peu de travers, même quand le sergent hurlait.
Rien. Que des inconnus aux yeux vides.
Il marcha vers le groupe le plus proche — un caporal adossé à un mur de sacs de sable, un pansement rouge sombre autour de la tête.
— La brigade, dit Arthur. La 148e. Vous savez où ils sont?
Le caporal cligna des yeux, comme s'il venait de recevoir la question dans une langue étrangère.
— La 148e? Partie en premier. Évacuée hier soir.
— Tout le monde?
— À moins qu'ils aient coutume de laisser des traînards, oui. On a vu leurs barques s'éloigner après minuit.
L'espoir, cette saleté, jaillit dans la poitrine d'Arthur. George avait peut-être pris un de ces bateaux, peut-être qu'il était déjà sur la Manche, flottant tranquillement vers Douvres pendant que son père creusait un trou dans cette plage. Il ouvrit la bouche pour demander une description — petit, cheveux clairs, la démarche d'un qui n'avait jamais vraiment quitté la mer — quand le caporal ajouta, comme après réflexion :
— À moins qu'il ait fait partie du détachement qu'ils ont envoyé au canal. Ceux qui restaient devaient tenir la ligne toute la nuit. Pour couvrir le rembarquement.
Arthur sentit son cœur se serrer.
— Le canal? Quel canal?
Le caporal tendit un doigt sale vers l'intérieur des terres, au-delà des dunes en ruine.
— Le canal de Furnes, à l'est. Tout le monde s'y replie. Ils disent que ça tient encore, mais pour combien de temps… Et les gars de la Luftwaffe au-dessus, ils vous mitraillent dès que vous montrez votre nez. Désolé pour votre fils, monsieur.
Il dit ça comme on présente ses condoléances pour une mauvaise nouvelle lointaine, et Arthur comprit que cet homme avait vu défiler tellement de visages cherchant tellement d'autres visages que sa sympathie s'était émoussée depuis longtemps.
— Ce n'est pas lui que je cherche, mentit Arthur. J'ai des ordres pour le commandant du port.
Le caporal haussa les épaules et retourna à sa contemplation du ciel.
Arthur s'éloigna, remontant la plage en direction de la ville. La femme marchait derrière lui, suivant ses traces dans le sable, et il avait l'impression d'être suivi par son propre jugement. Chaque pas vers l'est était un pas loin de la barque, loin de Mac, loin de Dévaux sur le chalutier avec sa fièvre et ses secrets. Mais George — George avait peut-être été envoyé au canal. Et si c'était le cas, les ordres pour Whitmore pouvaient bien attendre une heure ou deux.
Le littoral était jonché de bateaux échoués, certains encore à flot, la plupart abandonnés. Des yachts de plaisance aux coques orangées, des barges de pêche noires, un ferry à roues à aubes incliné sur le flanc comme une baleine blessée. Les hommes qui restaient les contemplaient en file indienne, sans se bousculer, dans cette curieuse discipline que le désastre finissait par conférer.
Il s'arrêta devant un groupe de soldats autour d'une mitrailleuse légère, ses trépieds plantés dans un amas de planches. Un lieutenant, jeune — trop jeune, ils l'étaient tous — consultait une carte que le vent s'acharnait à déplier.
— Excusez-moi, dit Arthur.
L'officier leva des yeux rougis par la fumée.
— Vous êtes du port, monsieur? On nous a dit que les bateaux continueraient jusqu'à l'aube.
— On vous a mal dit, alors. L'évacuation s'arrête au lever du jour.
L'officier ne sembla pas vraiment surpris. Il consulta sa montre, puis l'horizon gris où le soleil peinait à percer.
— Ça nous laisse peu de temps. Merci, monsieur.
Arthur s'avança d'un pas.
— La 148e. On m'a dit qu'un de leurs détachements tient le canal de Furnes.
— Oui. Le 2e bataillon, ou ce qu'il en reste. Ils ont du matériel de démolition — charges, pétrole brûlant. Ils doivent faire sauter les ponts quand on leur dira.
— Quand les allemands diront, rectifia un caporal du haut de son poste de guet improvisé.
Le lieutenant ignora la remarque.
— Si vous cherchez quelqu'un, monsieur, je vous conseille d'être rapide. Les ponts sautent, et ensuite, c'est la fin. Enfer et eau noire, comme disent les sapeurs.
Arthur hocha la tête et reprit sa route, laissant les sacs de sable derrière lui. Le soleil se levait pour de bon maintenant, tirant des ombres longues sur le sable froissé, et l'air commençait à chauffer malgré l'odeur de brûlé. Les explosions à l'intérieur des terres se faisaient plus rares mais plus denses, comme les battements d'un cœur fatigué.
La ville, ou ce qu'il en restait, commençait là où finissaient les dunes — une enfilade de maisons en ruine, leurs façades ouvertes sur des pièces où l'on voyait encore des cadres de miroirs et des lits tordus. Un tramway renversé barrait une rue, ses vitres soufflées. Arthur longea les murs, la femme sur ses talons, écoutant les bruits derrière les décombres.
Des mouvements. Des chuchotements. Des hommes cachés, côté ville, qui n'avaient pas rejoint les plages.
Il les laissa. Ce n'était pas son affaire. Son affaire, c'était le canal, et George, et le paquet scellé dans sa veste qui pesait comme une ancre.
Au coin d'une rue défoncée, un poteau téléphonique incliné portait encore une plaque de rue tordue : RUE DE L'EST. La signalisation serait elle aussi évacuée, songea-t-il. Le canal était droit devant, il suffisait de suivre les traces.
Un soldat accroupi derrière un mur de sacs de café vides le héla.
— Vous ne devriez pas être là, mon vieux. Ça va péter.
— Je cherche la 148e.
— Vous les trouverez plus loin, au pont. Si vous les faites vite. Sinon, vous les trouverez au paradis.
Arthur dépassa le poste sans ralentir, et la femme le suivit, silencieuse comme une ombre qui aurait appris à marcher. Les sacs de café dégageaient une odeur âcre de grains brûlés, l'image la plus absurde de cette guerre — du café, gaspillé, alors que des hommes continuaient à lutter pour une ville qui allait tomber.
Une rafale de mitrailleuse stria l'air au-dessus de leurs têtes, et Arthur se jeta de côté, entraînant la femme dans l'embrasure d'une porte. Elle tomba sans un son, sa main s'agrippant à son bras, et ils restèrent là, plaqués contre les pierres, écoutant le bruit des balles ricocher sur les pavés devant eux.
Puis plus rien. Une accalmie. Quelque part, un oiseau se mit à chanter, comme si la guerre était une mauvaise passe orageuse.
Arthur risqua un œil au-dehors. La rue était déserte, à l'exception de nouvelles marques blanches sur la pierre. Il se releva, aida la femme à faire de même, et ils continuèrent, un peu plus près l'un de l'autre désormais.
Devant eux, une masse sombre s'élevait entre les ruines — les contreforts d'un pont, et derrière, le miroitement sombre du canal. Des silhouettes s'activaient autour, déroulant des câbles, empilant des bidons Leurs mouvements avaient la précision délibérée de ceux qui préparent quelque chose avec soin. Une expertise du désastre.
Arthur obliqua vers ce rassemblement, sa poitrine se serrant à chaque pas. George était peut-être là-bas, dans ce chaos, vivant, hurlant des ordres. Ou il était peut-être mort depuis la veille, et tout ce chemin n'était qu'une errance pour apprendre une nouvelle qu'il aurait pu lire dans un télégramme.
Il marcha, les semelles de ses bottes collant au sable mouillé, vers les hommes du pont. Vers son fils. Vers une chose qui ressemblait à une réponse.
La femme marchait toujours derrière lui.
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