Le Petit Navire
Lire le chapitre 14: The Telephone
Le silence avait changé de nature. Sur la plage, le bruit n’était qu’un rugissement confus, le grondement lointain de l’enfer. Ici, à quelques centaines de mètres des dunes, le silence était celui d’un cimetière. Un silence humide, chargé de l’odeur de brique pulvérisée et de cordite refroidie. Arthur marchait derrière la femme, le dos courbé, le regard balayant les maisons éventrées qui bordaient la route défoncée. Ses bottes crissaient sur du verre pilé. La femme avançait d’un pas régulier, comme si l’apocalypse autour d’eux n’était qu’un décor qu’elle avait déjà traversé cent fois, dans un autre pays, une autre guerre.
— Là, dit-elle soudain.
Sa main désignait une villa à demi effondrée sur la gauche, à l’écart de la route. Une colonne de fil de fer torsadé pendait de la façade, arrachée de ses isolateurs. Mais Arthur vit ce qu’elle avait vu : le fil n’était pas rompu. Il courait le long du mur, descendait, serpentait vers une porte de service entrouverte.
— Un central téléphonique, murmura-t-il.
Il s’approcha, le fusil de Cole serré dans ses mains moites. La porte céda sous son épaule. L’intérieur sentait le plâtre mouillé et le papier brûlé. Une pièce de réception, autrefois cossue, avec un portrait au mur que les éclats avaient lacéré. Le plafond s’était effondré sur une moitié de la pièce, mais l’autre tenait encore. Et là, dans un angle, sous une toile de tente improvisée, une table de campagne. Sur cette table, un appareil téléphonique noir, intact.
Arthur s’en empara. Il tourna la manivelle. Rien. Il tourna encore. Un déclic sec, puis une voix lointaine, grésillante, comme venue d’un autre monde.
— … i, j’écoute.
Arthur plaqua l’écouteur contre son oreille.
— Ici le capitaine Whitmore, quartier général du canal. Qui est à l’appareil ?
Un silence. Puis un sanglot, mal retenu.
— Mon capitaine… mon capitaine, c’est le caporal Finch, régiment du Sussex, poste E. On vous croyait mort. On vous croyait tous morts.
Arthur ferma les yeux. La voix du caporal tremblait, celle d’un garçon de vingt ans qui n’avait plus dormi depuis trois jours.
— Finch, écoutez-moi. Je ne suis pas Whitmore. Je suis Arthur Briggs, pêcheur de Ramsgate. Je transporte un message pour le commandant du port. Mais avant ça, j’ai besoin de retrouver mon fils. Le soldat George Briggs, 148e brigade. Vous le connaissez ?
Le silence à l’autre bout du fil dura trop longtemps. Arthur sentit les battements de son cœur dans sa gorge.
— George, répéta le caporal d’une voix étranglée. Le grand gaillard avec les mains comme des battoirs ? Celui qui s’est porté volontaire pour tenir le pont de Furnes avec le détachement de l’ingénieur ?
Arthur sentit le sol se dérober sous lui. Il appuya sa main contre le mur pour se stabiliser.
— Volontaire ? répéta-t-il.
— Le lieutenant Whitmore demandait des hommes pour couvrir le repli. Le pont du canal, à l’écluse est. Les sapeurs posaient les charges. George a dit qu’il connaissait les canaux, qu’il venait des côtes, qu’il avait l’habitude de l’eau. Il est parti avec eux. Il y a six heures de ça. On n’a plus de nouvelles.
Arthur n’entendait plus que le battement sourd de son propre sang. Le pont. L’écluse est. La femme le regardait, immobile, les mains croisées devant elle.
— Les charges sont posées ? demanda Arthur, la voix rauque.
— On avait l’ordre de minuit. Max. Minuit, c’est le plan. Si les chars arrivent avant… le lieutenant a dit de faire sauter dès que la retraite est coupée. L’ordre est de ne pas laisser le pont intact.
Arthur jeta un coup d’œil à sa montre. La trotteuse tournait encore. Il était onze heures moins le quart.
— Vous êtes où, exactement, Finch ?
— Au poste E. Le bâtiment à l’angle de la rue Neuve, au nord du canal. Ils m’ont laissé pour garder la ligne.
— Vous avez des hommes avec vous ?
La voix du caporal se brisa.
— J’ai deux blessés, et un fusil mitrailleur dont personne n’a la force de se servir. Mon lieutenant m’a dit de tenir jusqu’à la relève. La relève, monsieur. Vous savez ce que c’est, la relève, ce soir ?
Arthur connaissait. La relève n’existerait plus dans quelques heures. Les remorqueurs et les destroyers levaient l’ancre dans l’aube naissante, et ce qui restait sur la plage serait livré aux panzers.
— Dites-moi comment trouver l’écluse est, dit Arthur.
— La route de la digue, plein nord, jusqu’au troisième écluse. Mais vous y arriverez pas à pied, monsieur. Les tireurs isolés tiennent les toits. Et le canal est déjà en train de brûler de l’autre côté.
La femme s’approcha d’Arthur. Elle parlait un français lent, précis, presque sans accent, mais avec une obstination qui lui rappelait la marée.
— Il y a un véhicule. Derrière la villa. Une moto de liaison, avec du carburant.
Arthur la regarda. Elle avait déjà quitté l’abri de la porte, se dirigeant vers la cour, comme si elle avait su que cette moto serait là. Il raccrocha le combiné sans autre mot, glissa le message de Cole dans sa veste, et suivit la femme.
La moto était une Norton anglaise, couchée dans l’herbe haute derrière la villa. Le réservoir sonnait creux, mais la femme souleva un jerrycan posé contre la roue, le secoua. Il pesait à moitié.
— Ça suffira, dit-elle.
Arthur s’approcha d’elle brusquement, saisit son poignet.
— Comment saviez-vous que le téléphone était là ? Comment saviez-vous que la moto serait là ?
Elle ne retira pas sa main. Ses yeux brillaient dans le crépuscule rougeoyant.
— C’est ma guerre aussi, monsieur Briggs. Je l’ai traversée depuis la Meuse. On apprend à voir ce qui peut porter une chance de salut.
Il lâcha son poignet.
— On y va. Vous à l’arrière, vous me tenez et vous me guidez. Si je tombe, vous prenez le message et vous allez jusqu’au commandant du port. Vous avez compris ?
Elle acquiesça. Arthur enfourcha la moto, mit le contact, actionna le kick. Le moteur toussa, cracha une fumée blanche, puis se stabilisa dans un ronronnement irrégulier.
Alors qu’il s’engageait sur la route, une rafale de mitrailleuse faucha la chaussée devant lui. Il piqua du nez, braqua vers la gauche, passa sous une voûte effondrée, le moteur hurlant dans l’étroitesse. Derrière eux, des balles tapaient dans la pierre comme une pluie de grêle enragée.
La femme se pencha contre son oreille, sa voix à peine audible sous le bruit.
— L’écluse est, à main droite après le cinquième pylône. Le pont de fer.
Arthur accéléra. Le vent brûlant le giflait. Devant, la silhouette du canal apparaissait entre les ruines, un ruban d’eau sombre strié de reflets orange.
Et sur le pont, des ombres s’agitaient. Des silhouettes qui couraient, se baissaient, disparaissaient dans la fumée.
Arthur écrasa la pédale de frein. La moto glissa, s’arrêta à une centaine de mètres du pont. Il laissa tomber la machine, courut vers l’abri d’un mur écroulé, le fusil de Cole à la main.
Le pont était là. Et sur le pont, la silhouette immense de George, penché sur une caisse de bois, tenant une mèche lente qui crépitait dans l’air nocturne.
Arthur ouvrit la bouche. Le cri resta coincé dans sa gorge. Le vent, les explosions, le grondement des moteurs blindés à l’autre bout du canal—tout se déchaînait dans un vacarme assourdissant.
— GEORGE !
Sa voix se perdit dans le chaos, minuscule, dérisoire.
George leva la tête. Il regarda vers la berge, vers le mur, pendant une fraction de seconde. Leurs regards se croisèrent-ils ? Arthur ne le sut jamais.
La mèche brûlait.
Arthur courut.
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