Le Petit Navire
Lire le chapitre 15: The Bridge
Le canal de Furnes s’étendait devant eux comme une cicatrice noire dans la terre fumante. Les quelques soldats rassemblés autour d’Arthur — des éclopés, des traînards, des hommes dont les yeux ne reflétaient plus que la fatigue — regardaient le pont dans le lointain. La structure d’acier se découpait contre un ciel strié d’incendies, et Arthur distinguait des silhouettes qui couraient dessus.
« C’est lui, murmura la femme qui se tenait à son côté. Votre fils ?
— Je ne peux pas le voir, gronda Arthur. Pas encore.
— Mais vous le sentez. C’est là. »
Elle ne souriait pas. Depuis qu’ils avaient quitté la villa du poste de commandement, elle n’avait presque rien dit. Elle suivait, simplement, son manteau sombre taché de suie et de terre, et elle tenait le revolver qu’un caporal mort avait lâché.
Un lieutenant d’infanterie, efflanqué, le visage creusé, les rejoignit en courant courbé le long d’un muret. Il s’appelait Mercer, et personne n’avait pris la peine de lui demander son prénom.
« On tient la rive, grogna-t-il en soufflant. Mais ils préparent le pont. Le capitaine Whitmore — il est à la casemate, là, derrière les canons antiaériens — il a donné l’ordre de ne laisser personne le traverser. Ils y mettent les charges. »
Arthur regarda le pont. Une passerelle de béton et d’acier, longue de vingt mètres à peine, jetée sur l’eau sombre. Sur le tablier, des soldats du génie déroulaient des câbles. Ils travaillaient vite, nerveux, sous le ronronnement d’un avion solitaire qui tournait haut dans le ciel.
« Le détachement du 148e, dit Arthur. Ils ont tenu la rive est jusqu’à l’après-midi. Une section avait reçu l’ordre de tenir le pont jusqu’à la dernière minute. Les charges, c’est eux qui les posent ?
— On me dit que oui. On me dit qu’ils attendent un officier porteur d’ordres, tempêta Mercer. Mais l’officier a dû être retardé. Nous, on n’a plus le temps. Si les Allemands passent ce canal, ils prennent toute la poche à revers. »
Arthur sentit le papier dans sa poche de poitrine. Les ordres de Cole. La copie du message du lieutenant de la marine. Il aurait dû les remettre à Whitmore, qui tenait la casemate, qui avait le plan de démolition. Mais d’abord, il fallait savoir. Il fallait voir.
« Je vais au pont, dit-il.
— Vous êtes fou, bredouilla Mercer. Ils font sauter dans dix minutes, un quart d’heure peut-être. Vous allez vous faire tuer. Pour quoi ? C’est fini, ici. La flotte s’en va à l’aube. C’est fini. »
Arthur ne répondit pas. Il avança, les épaules en avant, son ciré raide de sel et de poussière. La femme le suivit, et Mercer, après un instant d’hésitation, jura entre ses dents et fit signe à deux hommes de les accompagner.
Ils longèrent le canal à couvert, sautant d’un cratère à l’autre, passant derrière des carcasses de camions calcinés. Le sol était jonché d’équipement abandonné — des fusils, des casques, des lettres que le vent tournait. L’air sentait la poudre, la cordite et le pétrole brûlé.
À vingt mètres du pont, Arthur s’accroupit derrière un tas de sacs de sable éventrés. Son cœur cognait. Il regarda.
La scène était chaotique, mais d’un chaos presque silencieux — la fumée assourdissait tout, étouffait les ordres dans les gorges. Une section de soldats, une vingtaine d’hommes en loques, tirait depuis des positions à demi creusées vers la rive opposée, où un feu de mitrailleuses crépitait par à-coups. Sur le tablier, deux hommes du génie posaient les derniers bâtons de cordeau. Un troisième était à genoux près d’une boîte de mise à feu, déroulant des fils vers un abri.
Et là, devant l’abri, penché sur une carte déployée sur le capot d’une moto abandonnée, se tenait un sous-officier, un sergent, le dos courbé, les cheveux blonds collés sur le front.
Arthur ouvrit la bouche. Le nom ne vint pas tout de suite — il était coincé dans sa gorge, comme un hameçon. Puis les années remontèrent, et il hurla :
« George ! »
Le mot se perdit dans un rugissement. Une bombe, tombée à cent mètres à leur gauche, projeta une geyser de terre et de gravats. Le sergent leva la tête, chercha la source du bruit, mais son regard passa au-dessus d’Arthur, ne le vit pas. Il se retourna vers l’officier du génie, leur échange fut haché. Plus de temps. La section de tête commençait à se replier vers le pont, lâchant des rafales de couverture.
Arthur se releva. Il courut.
« George ! »
Le fracas était assourdissant. Les mitrailleuses allemandes trouvèrent une nouvelle cible, et des balles sifflèrent autour de lui, soulevant des minuscules geysers dans la terre. Il trébucha sur un corps, se rattrapa de ses mains, sentit sous ses paumes la toile humide d’un uniforme. Il continua.
Il était maintenant à dix mètres du pont. Il vit George se retourner, il vit les yeux de son fils s’élargir, il vit sa bouche former un mot — « Pa ? » — et puis le sergent cria quelque chose au soldat du génie qui tenait la boîte de mise à feu. Le soldat hésita, George hurla, et le sergent poussa l’homme dans l’abri.
Arthur courut encore. Il atteignit le bord du canal, posa le pied sur la rampe d’accès. Trois mètres. Deux.
« George ! Recule ! »
George ne recula pas. Il se tourna vers le pont, vers les deux ingénieurs qui couraient encore dessus, le cordeau déjà allumé qui fumait à leurs pieds, une étincelle qui filait le long du fil.
« Attendez ! » hurla Arthur.
Mais sa voix n’était rien. Le monde se désintégra dans un éclair blanc.
L’onde de choc le souleva du sol et le jeta en arrière contre les sacs de sable. Sa tête sonnait, un sifflement aigu lui déchirait les tympans. Il se releva dans un nuage de poussière, le sang d’une coupure sourdant au-dessus de son sourcil, et il regarda.
Le pont n’était plus. Une partie du tablier pendait dans le canal, tordue, noircie, un chapelet de métal en lambeaux et de béton éclaté. Là où la section de soldats s’était massée, il ne restait qu’un cratère fumant, des corps éparpillés, des débris qui retombaient en pluie fine sur l’eau noire.
George. Il y avait des hommes dans l’eau. L’un bougeait. Un autre.
Arthur entra dans le canal sans réfléchir. L’eau arriva à sa taille, glacée, empoisonnée de fumées. Il pataugea dans la vase, se dirigeant vers le pont effondré, écartant des débris flottants, une caisse de munitions, un casque qui tournait.
La femme l’avait suivi. Elle était au bord de l’eau, les bras croisés sur son manteau, et elle regardait, sans bouger.
Arthur atteignit le premier corps. Imberbe, les yeux ouverts, les lèvres entrouvertes — un gamin de vingt ans. Pas George.
Le deuxième était un officier du génie. Il respirait encore, un moignon de jambe ensanglanté pendant dans l’eau. Arthur l’attrapa par le col, le tira vers la rive, le confia à deux soldats qui accouraient. Il ressortit, plongea la tête sous l’eau, rouvrit les yeux dans la nuit liquide.
Troisième corps. Quatrième.
Rien.
Il entendit son propre souffle, rauque, brisé. Le sifflement dans ses oreilles s’estompa, révélant les gémissements des blessés, le crépitement des armes qui se rapprochaient, et une voix derrière lui.
« Arthur. »
La femme était à l’eau maintenant, jusqu’aux genoux, son manteau trempé.
« Arthur. Là. »
Elle pointait le doigt vers un amas de poutrelles effondré, près de la rive opposée, à demi immergé. Une silhouette, un bras dépassant de sous une poutre d’acier. Un bras. La manche d’un uniforme. Un grade de sergent — les chevrons à peine visibles sous la boue.
Arthur nagea, se débattit dans les débris, tira de toutes ses forces sur la poutre de fonte qui ne bougea pas. Il se glissa dessous, attrapa le col de l’uniforme, tira. Un visage émergea de l’eau, blême, masqué de sang. Les yeux fermés. La poitrine ne se soulevait pas.
« George, souffla Arthur. George. »
Il le serra dans ses bras, dans l’eau noire, à genoux sur les gravats du pont détruit. Il lui écartait les cheveux du front, inutilement. Il parlait, un murmure saccadé, des mots que la guerre avait oubliés.
« Reviens. Ne me fais pas ça, fiston. Reviens. »
La poitrine du garçon se souleva — une secousse, un spasme, une gorgée d’air qui sortit avec un gargouillis. Une toux. Les yeux s’ouvrirent, aveuglés d’eau et de fumée, puis il tourna la tête et vomit de l’eau noire.
Arthur riait presque, le visage déformé par une joie terrible. Il hissa son fils sur son épaule, alla se redresser, tituba, et commença à marcher vers la rive.
Derrière eux, la mitrailleuse allemande s’était tue. Le silence soudain était pire que le bruit. La femme était repartie vers la berge, et elle leur faisait signe, avec violence, en regardant le ciel, où une nouvelle escadrille fondait vers la plage.
« Il faut le porter, dit-elle quand Arthur l’atteignit. Il faut repartir, maintenant. »
Arthur ne répondit pas. Il avançait, George pendu sur son épaule, vers la direction où la plage, la mer, et la petite embarcation abandonnée sur le rivage les attendaient peut-être. S’ils pouvaient encore l’atteindre. S’ils pouvaient encore la trouver.
La femme regarda le visage du garçon, ses paupières closes, sa respiration qui sifflait.
« Vous avez trouvé votre fils, dit-elle doucement, en marchant. Mais il faudra qu’il tienne. Jusqu’à ce que nous trouvions le bateau. »
Arthur se tut. Il entendait le ronronnement des avions qui se rapprochaient. Et sous ce bruit, il croyait entendre le ressac de la mer — immense, loin, plus loin que jamais.
« Nous le trouverons », dit-il.
Mais même à lui-même, sa voix ne sonnait pas convaincante.
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