Le Petit Navire
Lire le chapitre 16: The Rescue
L’eau du canal était noire, grasse de fumée et de débris. Arthur tenait George contre sa poitrine, les bras noués sous les aisselles, et il le tirait vers la rive comme on sort une ancre du limon. Les éclats de bois tournoyaient encore autour d’eux, le pont venait de mourir dans un craquement de fin du monde, et le silence qui suivait était pire que le bruit.
Il haleta, trouva le fond, planta ses bottes dans la vase.
— Respire, murmura-t-il, comme si les mots pouvaient entrer par les oreilles de son fils et gonfler ses poumons. Respire, George.
Le garçon ne répondait pas. Sa tête roulait sur l’épaule d’Arthur, pâle sous la crasse, les lèvres bleuies. Un mince filet de sang coulait de sa tempe, mêlé à l’eau du canal. Arthur le hissa sur la berge, le coucha sur le dos, posa une main sur sa poitrine. Elle se soulevait. À peine, mais elle se soulevait.
— Il vit, dit-il, plus pour lui-même que pour la femme.
Elle se tenait à quelques mètres, accroupie derrière un monticule de terre retournée, les yeux qui balayaient la rive désolée. La fumée de l’explosion rampait sur l’eau, écran sale qui masquait l’autre côté du canal. Les mitrailleuses s’étaient tues. C’était ça, le plus inquiétant : ce n’était pas la pause qui suivait une victoire, c’était celle qui précédait une avancée.
— Il faut le porter, dit-elle. Combien de temps avant que les Allemands ne traversent ?
Arthur défit sa vareuse, l’enroula et la glissa sous la tête de George. Il lui ouvrit le col de la chemise, chercha l’entaille sur son crâne du bout des doigts. Pas profonde. Le souffle, sans doute. Le souffle l’avait jeté contre quelque chose.
Un grondement monta du nord-est. Arthur leva les yeux. Des avions, encore. Il ne les voyait pas, mais il les entendait, un ronronnement gras qui grossissait.
— Aidez-moi à le lever.
La femme hésita une seconde, puis s’approcha. Ensemble, ils soulevèrent George, un bras sur chaque épaule, son corps mou entre eux comme une voile sans vent. Il pesait moins qu’Arthur ne l’aurait cru. Ce n’était plus un soldat, c’était un enfant qui avait trop maigri dans la boue de Belgique.
Ils avancèrent à travers les décombres. Le village n’était plus qu’un squelette de murs calcinés. Une charrette renversée, roues en l’air ; un poêle éventré qui montrait ses entrailles noires. Le clocher de l’église était tombé sur la nef, et des gravats formaient une rampe naturelle vers le ciel vide. La fumée les enveloppa, les cracha, les enveloppa encore, guidant leurs pas vers le rivage sans qu’ils voient rien d’autre que la terre grise sous leurs pieds.
George gémit. Un son mou, presque animal. Arthur serra la main qui pendait sur son épaule.
— Je suis là, mon gars. Je suis là.
Il n’aperçut la mer qu’une fois qu’ils furent sur la promenade. Pas de bleu : une étendue d’acier brouillé, hérissée de mâts inclinés et de cheminées fumantes. La plage s’étirait à droite, labourée de cratères et de fils barbelés. Des colonnes de fugitifs serpentaient encore vers les jetées improvisées, mais il y avait moins de monde que la veille. Beaucoup moins. La marée avait baissé, découvrant des épaves à demi enterrées, des coques éventrées comme des baleines mortes.
— Le bateau, dit la femme. Là-bas.
Arthur suivit son regard. Le petit skiff n’était plus sur la jetée de bois où ils l’avaient laissé. La jetée, d’ailleurs, n’existait plus : il n’en restait que des pilotis noircis, fumants encore, fracassés à hauteur d’eau. Plus loin, une barge de débarquement évacuait des hommes, mais ce n’était pas leur bateau.
Il chercha des yeux, scruta la ligne d’eau, les pontons branlants, la carcasse d’un chalutier échoué qui bloquait l’accès au quai de pierre. Rien. Le skiff était ailleurs, déplacé par la marée ou par une main plus pressée que la sienne.
— Ils l’ont bougé, dit-il, la voix rauque. Ou il a dérivé. Dans ce courant, une coque légère…
Il sentit les jambes de George faiblir sous son bras. Le garçon glissa, Arthur le rattrapa, le reposa sur le sable, hors de l’atteinte de la marée montante. Il s’accroupit près de lui, lui prit la mâchoire, lui tourna la tête. Les yeux de George battirent, sans le voir.
— Ne t’endors pas, fiston. Écoute-moi. Ne t’endors pas.
La femme s’accroupit de l’autre côté. Elle sortit d’une poche un carré de tissu, le mouilla de sa gourde, essuya le sang sur la tempe du garçon. Ses gestes étaient précis, presque doux.
— Il a besoin d’un médecin, dit-elle. Pas d’une civière de fortune. D’un vrai lit, d’une vraie piqûre.
Arthur regarda la mer. Le bruit des avions s’était rapproché ; au-delà des fumées, il crut voir des éclairs dans le ciel, des mouches d’argent qui plongeaient sur la rade. Les tirs de la DCA reprenaient, espacés d’abord, puis plus nourris. Une colonne d’eau monta à quelques centaines de mètres, puis une autre.
— Le bateau n’était pas amarré, il était posé sur la vase, avec la marée qui descendait, dit-il. On l’a laissé trop loin, trop haut. Quand l’eau est remontée, il a flotté. Et le courant l’a pris.
Il se releva, balaya l’horizon du regard. Des embarcations de toutes sortes dérivaient dans la rade, certaines dans des directions impossibles, abandonnées par des équipages fondus dans la foule des évacués. Un canot à rames tournait en rond, vide. Un voilier de plaisance était couché sur le flanc, sa quille hors de l’eau comme le ventre d’un poisson mort.
— Là, dit la femme.
Sa main indiquait le sud-ouest, où un bras de mer s’ouvrait vers les jetées de Dunkerque. Arthur plissa les yeux. À la limite de sa vision, une tache sombre, un point sur l’eau grise. Il lui semblait reconnaître la courbe d’une voile, même ferlée, même morte. Mais impossible d’en être sûr à cette distance, sous cette lumière sale.
— On ne peut pas l’atteindre à la nage, avec lui dans cet état. Et on n’a pas d’autre barque.
Il se tut. Un gros bourdonnement montait du sud-est, régulier, mécanique. Pas des avions. Une vedette, peut-être. Ou un lancement de moteurs plus puissants.
George toussa. Un sanglot sec qui souleva tout son corps. Arthur se pencha, lui souleva la tête, vit une écume rosâtre aux commissures de ses lèvres. Le souffle de l’explosion avait fait plus que le jeter contre un mur. Ses poumons ou ses côtes…
La femme posa une main sur le bras d’Arthur. Il se figea. Quelque chose dans la pression de ses doigts avait changé. Il la regarda.
Elle avait les yeux fixés sur un point de la plage, vers l’est, là où les falaises de dunes coupaient le rivage. Il suivit son regard. La silhouette d’un bâtiment bas, tout en béton, émergeait des bancs de sable. Sa masse écrasée d’où pointaient des canons antiaériens à demi démantelés. Le casemate. Celui dont parlait l’officier de marine, celui vers lequel Whitmore devait être conduit.
— Il est là, dit-elle.
Sa voix avait changé. Elle n’était plus un murmure de guide ni un conseil de refuge. Elle était une constatation, presque un ordre.
Arthur se tourna vers elle, George toujours dans les bras. Le regard de la femme, pour la première fois depuis qu’ils avaient quitté le canal, ne cherchait plus la mer. Il était planté dans le sable, dans le béton fissuré de ce blockhaus au toit éventré.
Il ne savait pas pourquoi, à cet instant, dans le fracas des explosions lointaines et les gémissements à peine audibles de son fils, il sentit un froid lui remonter le long de l’échine. Ce n’était ni la peur des bombes ni celle de perdre George.
C’était autre chose. Une certitude, sans forme encore. Il serra son fils contre lui et regarda le bâtiment de béton, percevant que leur nuit n’était pas finie.
— On va réquisitionner une barque, dit-il. Et on va sortir George d’ici.
Il ne dit pas le reste. Il ne savait pas encore comment le dire.
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